« Brigitte Bardot aime les bêtes, les bêtes aiment Brigitte Bardot. L’amour qu’elle leur porte est d’une nature essentielle et profonde, qui tient autant de l’instinct vital que du sentiment. Elle et elles s’aiment parce qu’elles sont du même clan. » René Barjavel (1911-1985), Brigitte Bardot amie des animaux, 1976
On pense beaucoup moins spontanément aux animaux.
Pourtant, ils occupent dans son œuvre une place qui mérite d’être redécouverte. À plusieurs reprises, Barjavel s’interroge sur ce que les êtres humains leur font subir, sur la manière dont ils les élèvent et les tuent, sur leur capacité à aimer, mais aussi sur notre responsabilité à leur égard.
De Ravage, publié en 1943, à Une rose au paradis, paru en 1981, en passant par La Faim du tigre, La Nuit des temps, l’article « Laissez-les vivre » et son ouvrage consacré à Brigitte Bardot, la question animale revient ainsi dans son œuvre pendant près de quarante ans.
Barjavel n’était évidemment pas un militant animaliste au sens où nous l’entendrions aujourd’hui. Il n’a pas élaboré de théorie des droits des animaux ni développé une pensée antispéciste. Mais son œuvre contient suffisamment de réflexions sur la souffrance, la mise à mort et notre rapport aux autres espèces pour que cette dimension mérite d’être redécouverte.
L’horreur d’élever pour tuer
Dès Ravage, Barjavel formule l’une de ses critiques les plus directes de l’exploitation animale.
Le roman imagine une société future dans laquelle l’élevage destiné à produire de la viande a disparu. Les aliments carnés sont désormais fabriqués artificiellement : les humains peuvent retrouver les goûts auxquels ils sont habitués sans avoir à élever puis abattre des animaux.
Lorsqu’il évoque l’ancienne pratique de l’élevage, Barjavel emploie des mots d’une grande violence :
« L’élevage, cette horreur, avait également disparu. Élever, chérir des bêtes pour les livrer ensuite au couteau du boucher, c’étaient bien là des mœurs dignes des barbares du XXe siècle. »
Le choix du verbe « chérir » est particulièrement révélateur.
René Barjavel ne dénonce pas seulement la brutalité de l’abattage. Il pointe une contradiction : faire naître un animal, le nourrir, en prendre soin, parfois même s’y attacher, avant de le conduire à la mort.
Cette contradiction demeure au cœur de notre rapport aux animaux. Nous pouvons aimer les chiens et les chats, nous attendrir devant certains animaux et éprouver de l’affection pour eux, tout en considérant d’autres êtres sensibles comme des ressources alimentaires.
La question qu’il pose conserve une étonnante actualité : si l’on pouvait retrouver le goût de la viande sans tuer d’animaux, pourquoi continuerait-on à les tuer ?
En 1943, cette idée appartient encore à la science-fiction. Mais derrière la fiction se trouve déjà une interrogation très concrète sur notre rapport aux animaux.
La souffrance innocente
Vingt ans plus tard, La Faim du tigre, publié en 1966, déplace la question animale sur un terrain métaphysique.
Dans cet essai consacré à Dieu, à la mort, au mal et au sens de l’existence, Barjavel s’interroge sur la souffrance. Et, dans cette réflexion, il ne choisit pas seulement l’exemple de la douleur humaine. Il évoque aussi celle d’un animal :
« Rien ne justifie la souffrance des innocents.
Le Tout n’est pas assez pour payer un agneau égorgé. »
La formule est saisissante.
L’agneau égorgé devient l’image d’une souffrance sans faute, infligée à un être qui n’a rien fait pour la mériter. L’animal n’est plus seulement celui que l’on mange : il devient celui dont la souffrance oblige l’être humain à interroger le sens même du monde.
Barjavel écrit également :
« Si Dieu avait eu besoin d’être adoré, il n’eût créé que des chiens. Le chien est bien plus apte que l’homme à l’amour. »
Le chien devient ici un miroir tendu à l’être humain. Celui qui se croit supérieur par son intelligence et sa raison se trouve confronté à une créature dont Barjavel célèbre la capacité d’aimer.
L’animal a souvent été défini par ce qui lui manquerait : la parole, la raison, la conscience morale. Barjavel opère ici un renversement. Ce qui semble être une faiblesse devient une qualité : l’animal pourrait, sur le terrain de l’amour, être supérieur à l’homme.
Regarder la viande autrement
Deux ans plus tard, La Nuit des temps propose une autre manière de regarder notre rapport aux animaux.
Éléa, venue d’une civilisation ancienne, découvre les habitudes alimentaires des hommes du XXe siècle. Devant une assiette de côtelettes, elle demande :
« C’est un morceau coupé dans une bête ? »
Le narrateur comprend alors qu’avant cette question, « une côtelette n’était qu’une côtelette ».
Puis Éléa s’exclame :
« Vous mangez de la bête !… Vous mangez de l’herbe !… Vous mangez de l’arbre !… »
Et le narrateur répond :
« Nous sommes des barbares… »
La force de cette scène tient à un procédé très simple : une habitude ordinaire devient soudain étrange parce qu’elle est regardée par quelqu’un qui ne la partage pas.
La côtelette cesse d’être un aliment abstrait. Elle redevient le morceau d’un animal qui a dû être tué.
Barjavel fait ainsi tomber la distance créée par les mots, les habitudes et les usages culinaires. Il oblige le lecteur à regarder ce qui se trouve derrière l’aliment.
La scène prolonge directement la réflexion de Ravage. Dans le premier roman, Barjavel imagine un monde dans lequel on n’a plus besoin d’élever des animaux pour les tuer. Dans La Nuit des temps, il nous invite à regarder notre assiette avec les yeux d’une personne pour qui la mise à mort d’un animal n’a rien de normal.
Et si ce qui nous paraît évident n’était finalement qu’une habitude ?
« Laissez-les vivre »
Le texte commence par l’observation de deux merles. À partir de cette scène familière, Barjavel élargit progressivement son propos à notre rapport aux oiseaux et à la violence que les hommes leur infligent.
Il dénonce la chasse, le piégeage et l’emploi de la strychnine. Il s’en prend également aux pratiques qui consistent à élever des faisans pour les livrer ensuite aux chasseurs.
Sa dénonciation est directe :
« Au fusil, au piège, à la strychnine, on tue, on tue, on tue. »
La répétition donne à la phrase une brutalité particulière. Barjavel ne cherche pas à dissimuler la réalité derrière un vocabulaire neutre : il parle de tuer.
Mais son texte va plus loin que la seule dénonciation de la chasse. Il refuse de considérer les oiseaux comme de simples animaux dont la présence pourrait être tolérée tant qu’elle ne gêne pas les activités humaines.
Pour lui, ils ont une valeur propre.
« Les oiseaux sont l’écriture de Dieu entre l’arbre, la terre et l’homme. »
Il écrit également qu’ils « obligent les hommes à lever la tête vers le ciel ».
L’oiseau n’est donc pas seulement une victime qu’il faudrait protéger. Il est aussi une présence qui enrichit notre existence, qui nous relie au monde et qui participe à sa beauté.
C’est dans cette perspective que René Barjavel formule l’une des phrases les plus fortes de son article :
« En les tuant, nous détruisons ce qu’il y a de plus lumineux, de plus humain en nous. »
Cette phrase mérite de retenir particulièrement l’attention.
Pour Barjavel, la violence faite aux animaux ne porte pas seulement préjudice aux animaux. Elle nous transforme nous-mêmes. En détruisant ce qui nous émerveille, nous détruisons aussi une part de notre propre humanité.
Le titre de l’article prend alors tout son sens : « Laissez-les vivre. »
Cette fois, Barjavel ne parle plus par l’intermédiaire d’un personnage ou d’un monde imaginaire. C’est l’écrivain lui-même qui demande que l’on cesse de tuer.
La question animale quitte ainsi définitivement le domaine de la fiction pour devenir une prise de position personnelle.
Une cause incarnée par Brigitte Bardot
L’année suivante paraît Brigitte Bardot amie des animaux, publié chez Fernand Nathan en 1976, avec un texte de René Barjavel et des photographies de Miroslav Brozek.
Pris isolément, cet ouvrage ne suffirait évidemment pas à faire de Barjavel un militant de la cause animale. Mais il prend une signification particulière lorsqu’on le replace dans le parcours qui précède.
Barjavel a déjà condamné l’élevage des animaux destinés à être tués, interrogé la souffrance d’un agneau, remis en question notre rapport à la viande et pris publiquement la défense des animaux sauvages.
Il consacre désormais un ouvrage à une personnalité dont l’engagement en faveur des animaux est devenu indissociable de l’image publique.
Le rapprochement n’est donc pas anecdotique. Il montre au minimum que la cause animale occupe une place suffisamment importante dans son univers pour qu’il lui consacre directement un texte.
Sauver les animaux pour sauver le monde
En 1981, Une rose au paradis propose une dernière variation sur cette question.
Une catastrophe nucléaire menace la Terre. Monsieur Gé a construit une immense arche souterraine destinée à permettre au monde de renaître après la disparition de la civilisation. Elle abrite des êtres humains, mais aussi des animaux, des graines, des rhizomes et des tubercules.
Les animaux sont maintenus en sommeil afin de pouvoir être réveillés lorsque la catastrophe sera passée.
L’image de l’arche de Noé est évidente, mais Barjavel la transforme en projet scientifique. Il ne s’agit plus seulement de sauver quelques individus : il faut conserver ce qui permettra au monde de recommencer.
Le choix de préserver des animaux est significatif. Ils ne sont plus seulement présentés comme des ressources immédiates. Ils deviennent une partie de ce que l’humanité doit transmettre.
Il faut cependant conserver une nuance. Dans l’univers de Barjavel, cette protection reste liée aux besoins humains et à la survie de l’espèce. Les animaux ne sont pas complètement libérés de toute instrumentalisation.
Mais un déplacement s’est produit. L’animal n’est plus uniquement celui que l’on élève, que l’on chasse ou que l’on mange. Il est aussi celui que l’on choisit de préserver afin que le monde puisse renaître.
Une sensibilité animale qui traverse toute son œuvre
Alors, peut-on dire que René Barjavel était animaliste ?
La réponse mérite de rester prudente.
Il serait anachronique de transformer rétrospectivement l’écrivain en militant animaliste contemporain. Mais il serait tout aussi difficile de considérer comme fortuites les nombreuses réflexions qu’il consacre aux animaux.
En 1943, Ravage dénonce l’élevage destiné à l’abattage et interroge notre rapport aux animaux.
En 1966, La Faim du tigre place la souffrance d’un agneau au cœur d’une réflexion sur le mal.
En 1968, La Nuit des temps oblige le lecteur à regarder une côtelette comme le morceau d’une bête.
En 1975, « Laissez-les vivre » devient une véritable prise de position contre la chasse et la destruction des oiseaux.
En 1976, Barjavel écrit sur Brigitte Bardot et son engagement pour les animaux. Enfin, en 1981, Une rose au paradis imagine la préservation d’animaux dans une arche destinée à permettre au monde de renaître.
Pris séparément, ces textes pourraient être interprétés de différentes manières. Pris ensemble, ils dessinent une continuité difficile à ignorer.
Ce que l’on peut donc affirmer, sans lui prêter une pensée qu’il n’a jamais revendiquée, c’est que la réflexion sur la souffrance animale et sur notre rapport aux autres espèces traverse une part importante de l’œuvre de René Barjavel.
Et cette réflexion touche à des questions qui restent profondément actuelles.
Que faisons-nous des animaux que nous élevons pour les tuer ? Pourquoi acceptons-nous comme normale la souffrance d’un être sensible lorsqu’elle répond à nos habitudes alimentaires ? Pourquoi trouvons-nous parfois légitime de détruire les animaux sauvages dès lors qu’ils nous dérangent ? Et que perdons-nous, humainement, lorsque nous devenons indifférents à leur sort ?
Barjavel ne répond pas à toutes ces questions. Il n’est pas nécessaire de lui faire dire davantage qu’il n’a écrit.
Mais il nous invite à regarder autrement ce que nous considérons comme normal : l’animal que nous mangeons, celui que nous chassons, celui que nous élevons pour le tuer, mais aussi celui dont le chant nous accompagne et dont la présence contribue à la beauté du monde.
Et derrière ses fictions, il y avait aussi, en 1975, un homme qui écrivait avec une simplicité désarmante : « Laissez-les vivre. »
Plus de quatre-vingts ans après Ravage, cette phrase résonne encore et une question demeure :
“Qu’est-ce qui nous autorise à disposer de la vie d’un être sensible ?“
Photo : IA

Guillaume Prevel
Conseiller régional Ile-de-France du Parti animaliste
Correspondant des Hauts de Seine du Parti animaliste
































































