« La compassion pour tous les êtres vivants est le socle de la vraie civilisation. »
Au XIXᵉ siècle, alors que la science triomphante sacrifie des milliers d’animaux au nom du progrès, une femme s’élève contre cet état de fait – brillante, inflexible et en avance sur son temps. Médecin, féministe, journaliste et militante, Anna Kingsford (1846-1888) compte parmi les premières penseuses occidentales à articuler un végétarisme éthique, une critique de l’exploitation des terres et une défense des animaux.
Un siècle avant le mot « véganisme », elle posait déjà les bases de la libération animale et d’une écologie morale qui résonnent fortement aujourd’hui. Elle fut également l’une des premières femmes médecins d’Europe, déterminée à contester la vivisection depuis l’intérieur même de la science.
Une voix féministe dans la presse
En octobre 1872, forte de sa fortune personnelle, Anna Kingsford devint propriétaire du magazine The Lady’s Own Paper (Le journal de la femme), alors simple hebdomadaire consacré à la mode, la couture, les potins et les roman-feuilleton. Elle en transforma immédiatement l’orientation éditoriale.
Refusant certaines publicités et supprimant les rubriques frivoles, elle réorienta entièrement le périodique vers des sujets sociaux et éthiques : anti-vivisection, lutte contre l’alcoolisme, droits des femmes, alimentation végétale. Le sous-titre fut rebaptisé : « Un journal de goût, de progrès et de réflexion ».
Ces changements provoquèrent un tollé chez les lectrices habituelles. Le ton des articles devint radicalement nouveau ; les chroniques légères furent remplacées par des textes engagés. De nombreuses lectrices exprimèrent leur indignation dans des lettres, signe de l’ampleur du bouleversement qu’elle imposa à une presse féminine conservatrice.
Kingsford y perdit de l’argent, mais elle y gagna ses premiers combats publics.
Entrer en médecine pour combattre la vivisection
Déterminée à lutter contre la vivisection de manière crédible et informée, Anna Kingsford prit une décision extraordinaire pour une femme de son époque : étudier la médecine. Les universités britanniques lui étant fermées, elle s’inscrivit à Paris en 1874.
Son objectif était clair : réussir ses études sans jamais assister ni pratiquer la vivisection, afin de démontrer que cette pratique n’était pas indispensable à la science. Elle changea plusieurs fois de professeurs pour éviter les démonstrations sur animaux, et questionna directement les enseignants sur la nécessité scientifique de ces pratiques. L’un d’eux admit que la vivisection n’était pas strictement nécessaire, mais servait surtout à neutraliser les objections morales.
Elle laissa un témoignage saisissant, authentifié, sur la souffrance qu’elle ressentit en entendant les cris des animaux dans les salles voisines :
« J’ai trouvé mon Enfer ici, à la Faculté de Médecine de Paris… A un certain moment, alors qu’un cri plus déchirant que les autres me parvenait, la sueur a couvert mon front et mes mains, et j’ai prié : “Oh mon Dieu, faites-moi sortir de cet enfer.” »
Après un passage comme interne au Great Ormond Street Hospital for Children, elle soutint en 1880 sa thèse De l’alimentation végétale chez l’homme, publiée l’année suivante sous le titre original The Perfect Way in Diet (La voie parfaite en matière d’alimentation). Ce texte fonda sa vision d’un végétarisme moderne, éthique et spirituel.
Elle devint ainsi la septième femme britannique diplômée de la faculté de médecine de Paris, ayant mené son parcours de façon éthique, courageuse et militante.
Une militante infatigable contre la vivisection
Anna Kingsford rejoignit l’Association internationale pour la suppression totale de la vivisection, écrivit de nombreux articles, multiplia les conférences et contribua à la création de sociétés anti-vivisection en France et en Suisse.
Elle compara la vivisection à l’Inquisition, dénonçant une pratique qui « sacrifie un petit nombre au nom du bien-être d’une multitude humaine ». Son article The Uselessness of Vivisection (L’inutilité de la vivisection, 1882) provoqua un scandale, et le médecin William Gull refusa de reconnaître son titre de médecin, la désignant uniquement comme « Mrs Kingsford ».
Une lanceuse d’alerte avant l’heure
Anna Kingsford comprenait que l’exploitation animale n’était pas seulement une question morale : elle entraînait aussi des dommages écologiques. Elle dénonçait l’accaparement des terres pour l’élevage, anticipait les problèmes de dégradation des sols et la raréfaction des ressources, reliant souffrance animale et déséquilibre environnemental.
Ces idées préfigurent les réflexions modernes sur le lien entre élevage, climat et santé publique. Elle percevait déjà que l’exploitation animale et la destruction des écosystèmes formaient un même système. Un siècle avant les théories écologistes contemporaines, elle proposait une vision globale mêlant compassion, responsabilité humaine et équilibre écologique.
Ces analyses font d’elle une véritable visionnaire de l’animalisme.
Des idées qui résonnent avec les mouvements animalistes d’aujourd’hui
L’engagement jusqu’au sacrifice de sa santé
Certaines sources rapportent qu’Anna Kingsford se serait rendue à Paris pour tenter d’interpeller Louis Pasteur sur la vivisection – un déplacement éprouvant qui aurait contribué à l’aggravation de sa santé.
Elle souffrait déjà de problèmes pulmonaires chroniques, et malgré la maladie, elle continua d’écrire, de conseiller et de militer. Son état évolua vers une tuberculose sévère avec perte d’un poumon, qui entraîna son décès le 22 février 1888 à Londres, à l’âge de 41 ans.
Une figure à redécouvrir
Médecin anti-vivisection, végétarienne convaincue et féministe avant l’heure, Anna Kingsford mérite aujourd’hui une place centrale dans l’histoire du mouvement animaliste. Elle avait compris avant tout le monde que souffrance animale, violence humaine et destruction de la nature formaient un seul et même problème, préfigurant ainsi les grands combats contemporains.
Conférencière, journaliste et militante, elle n’a jamais cessé de traduire ses convictions en actions concrètes. Son engagement total incarne la cohérence entre éthique, compassion et action.
Photo : https://victorianweb.org/religion/kingsford1.jpg

Guillaume Prevel
Conseiller régional Ile-de-France du Parti animaliste
Correspondant des Hauts de Seine du Parti animaliste













