Deuil animalierNuméro 26Se préparer à la mort de notre animal de compagnie… Notre vétérinaire peut-il nous y aider ?

Brigitte Leblanc15 octobre 20268 min

Par souci de clarté, toute mention du « vétérinaire » fait en réalité référence à toute l’équipe médicale vétérinaire, tant il est vrai que les assistantes et assistants vétérinaires sont au cœur également de ce sujet…

Les relations que nous créons avec nos compagnons animaux ont bien évolué, ils font à présent très souvent partie d’une nouvelle famille « recomposée » ou surtout composée d’humains et de non-humains. Ce lien fort amène chacun d’entre nous à faire face au deuil de son animal, deuil jusqu’à récemment peu reconnu voire moqué. Ce deuil animalier, qui est véritable, commence à s’imposer au regard de chacun, comme le démontrent les publications, les ouvrages dédiés et même certaines propositions de loi y faisant référence.  Mais si on commence à s’attacher à la façon dont il se déroule, surtout s’il fait suite à une euthanasie, et que se développent les activités d’accompagnement du deuil, on parle peu de « l’avant » la mort. Pourtant la manière dont se déroulent certains actes préalables peut influencer gravement la façon dont le deuil se réalisera. 

Comment se préparer, ou même peut-on s’y préparer ? Question extrêmement personnelle à laquelle je répondrais qu’à mon avis, même si on essaie d’y penser, la réalité que l’on vit ensuite est souvent bien différente, tout comme nos réactions…En tout état de cause, on ne peut se préparer à la mort de son compagnon si elle intervient trop brutalement, à la suite d’un accident ou d’une maladie fulgurante. Dans ce cas, cette perte fait l’effet d’un coup de tonnerre et personne ne peut l’anticiper, on peut juste nous aider à l’accepter. En revanche, lorsque la mort est encore « lointaine » mais certaine, car notre animal est la proie d’une pathologie lourde dont l’issue est fatale, inéluctable, ou qu’il est très âgé, que dans certains cas l’euthanasie même sera une option appréciable, le vétérinaire va essayer de nous aider à penser l’impensable. Il n’est pas formé spécifiquement à cet accompagnement, ou encore très peu, et de ce fait son approche sera souvent empirique, menée par son empathie naturelle plus ou moins marquée ainsi que par son caractère. Chaque praticien sera donc différent dans sa façon de réagir et de gérer ce moment difficile. Ce rôle lui a été donné par la société ainsi que, toutes proportions gardées, par la loi, à la lecture du code de déontologie : « le vétérinaire respecte les animaux[1] », « il conserve à l’égard des propriétaires ou des détenteurs des animaux auxquels il donne des soins une attitude empreinte de dignité et d’attention, tenant compte en particulier des relations affectives qui peuvent exister entre le maître et l’animal[2]. » Prendre en compte la rupture de ce lien affectif est inévitablement son rôle…

Un vétérinaire sait quand la mort rôde, sans pouvoir néanmoins toujours donner de délai, car chaque animal, chaque individu a des ressources propres qui lui permettront de se battre plus ou moins longtemps. Mais en cas de maladie grave, définitive, ou en cas d’âge très avancé, on ne peut plus nier la mort. Pourtant on demande souvent aux praticiens encore une technique, encore un traitement, encore une solution, comme le dit Jean-Marc Neumann dans son ouvrage[3] : « je veux encore croire au pouvoir magique des vétérinaires, au miracle de la science…Je suis prêt à tout, à payer une fortune pour un traitement miracle au bout du monde ». La réaction est normale : comment accepter de quitter celui qu’on aime et qui nous aime ? Mais quand quitte-t-on les soins palliatifs pour entrer dans l’acharnement thérapeutique ? Epineuse question qui ne touche pas que nos compagnons animaux mais également nos proches… Le vétérinaire va donc devoir essayer d’allier des explications techniques, médicales mais compréhensibles, dire des mots pour anticiper, décrire les étapes de la maladie sur notre compagnon, pour que le propriétaire voit, accepte de voir au fur et à mesure que, oui, la maladie gagne du terrain. Et il doit écouter ce qui est dit ou demandé par le propriétaire mais aussi deviner ce qu’il ne dit pas, par pudeur ou par peur, peur de savoir… Il lui faut agir à la fois en soigneur et en psychologue, car il faut apprendre à gérer la réaction émotionnelle de la personne en face de soi : certains acceptent d’entendre le déroulé de la maladie tel qu’on peut le prédire, d’autres vont rester dans le refus, dans la recherche de l’infime détail qui pour eux sera la preuve d’un mieux, mais en vain.  Au fur et à mesure de la maladie ou de l’âge qui avance, le vétérinaire devra mettre le doigt délicatement sur ce sujet pour préparer émotionnellement son client à la fin proche de son compagnon, mais aussi pour lui donner les clés afin qu’il ne passe pas à côté de signaux de souffrance, de dégradation, pour lesquels l’euthanasie sera peut-être le seul acte de soins possible, le seul acte d’amour encore possible, sous peine de regretter par la suite d’avoir trop attendu…Il doit amener à décentrer la réflexion de la peine de la personne vers le bien-être de l’animal. Sinon, le sentiment de culpabilité sera une double peine à s’infliger sur un deuil déjà émotionnellement compliqué.

C’est sur ce second volet que le vétérinaire va devoir communiquer en cas d’évocation d’une euthanasie : sur l’acceptation de la mort programmée, si elle s’avère nécessaire. Comme le dit Jean-Marc Neumann : « disposer du pouvoir de vie et de mort sur un être vivant est vertigineux ». On retrouve la même interrogation, la même peur chez Milan Kundera[4] : « comment déterminer l’instant où ça ne vaut plus la peine de vivre ? » Là encore, par un double travail d’explications scientifiques, médicales et de gestion des émotions qu’il engendre par cette annonce, le vétérinaire va devoir essayer d’aider le maître à accepter cet acte comme un acte d’amour, parfois ressenti comme une trahison comme le dit encore Jean-Marc Neumann. Parce qu’il est pleinement conscient de sa nécessité pour le bien-être de cet animal, et que son rôle est de tout faire pour le préserver. Et pourtant, dans certains cas, il n’est pas facile pour lui-même de le proposer, sur un patient qu’il suit et aime également depuis souvent bien des années, d’autant plus qu’il l’a longtemps soigné. C’est un lourd travail de communication, de gestion des émotions, auquel le vétérinaire n’est donc guère préparé par sa formation et pour lequel chaque praticien va développer sa façon d’agir, avec plus ou moins d’empathie et de sensibilité… là encore, nous ne sommes pas tous égaux à ce niveau… mais en donnant le meilleur de lui.

Parfois, alors même que la communication passe bien, que l’inéluctable commence à être accepté, ce sont des « petites choses » qui vont mettre ensuite un grain de sable déplaisant dans le processus difficile du deuil, des questions sans réponse, des actes, qu’il aurait parfois été possible d’anticiper, d’expliquer avant qu’ils ne surviennent et posent question, dans cette période critique qui suit la disparition de son animal, là où le doute est toujours présent, là où tout se rejoue dans nos souvenirs.  C’est le cas du devenir du corps de notre compagnon après que la mort aura fait son office : certes, c’est un sujet très délicat à aborder mais il est important pour le propriétaire de cet animal. Il doit prendre le temps de réfléchir pour ne prendre aucune décision qu’il pourrait regretter ensuite, quand il peut être trop tard pour changer d’avis. Comment réfléchir correctement devant la dépouille de son animal tant aimé, alors que les émotions et les sentiments contradictoires nous assaillent ? Comment ne pas mal le vivre ? Personnellement, j’ai toujours essayé d’aborder ce sujet bien avant, en indiquant toujours que l’on peut changer d’avis (en s’y prenant malgré tout assez rapidement).

D’autres « grains de sable » qui enrayent parfois le lourd processus du deuil sont des questionnements lors de « l’avant » qui sont restés sans réponse satisfaisante, ou quand la réponse n’est pas bien comprise : dans ce cadre, ces questions peuvent revenir plus tard dans l’esprit du propriétaire endeuillé, devenir obsessionnelles. Il faut certes que le praticien y réponde de nouveau, mais si la communication « avant » a été claire, exhaustive, cela facilitera les choses.  La communication avant la mort et surtout avant l’euthanasie sera également précieuse pour éviter toute culpabilité du maître : prévenir ainsi des signes avant-coureurs de la mort sur un animal gravement malade permet à son maître de mieux l’accompagner, de mieux le comprendre, et de mieux « vivre », si cela est possible, cette fin de vie, en laissant moins de place au sentiment de culpabilité.

C’est encore plus crucial de préparer à ce qui peut se passer lors d’une euthanasie, avant de faire quoi que ce soit, avant de faire une première piqûre : il est primordial, à mon sens, de déculpabiliser le maître s’il ne se sent pas capable de rester « jusqu’au bout », mais il faut aussi le prévenir des effets secondaires lors de l’acte en lui-même ou à la mort de son compagnon. Ainsi, les yeux qui restent ouverts par relâchement de tous les muscles, dont ceux des paupières, un sursaut du corps, qui pourrait ensuite questionner voire apeurer le propriétaire, des tremblements, convulsions possibles post mortem, ou plus souvent le gasp, cette respiration agonique assez fréquente qui parfois fait dire aux gens que l’animal ne voulait pas mourir, alors qu’il est déjà mort à ce moment-là, qu’il s’agit d’un réflexe… Ces mouvements font peur et parfois vont miner les propriétaires qui n’osent pas questionner le vétérinaire, ou se disent qu’ils ont eu tort, que leur animal voulait vivre. Certes, ces mouvements incontrôlés ne se passent pas à chaque fois, mais il ne suffira pas au vétérinaire de les expliquer à ce moment précis s’ils ont lieu, il pourrait ne pas paraître crédible dans ces moments difficiles. Il est préférable de communiquer sur leur existence en amont, de les expliquer, ils sembleront de ce fait moins impressionnants et le maître sera rassuré.

A mon sens, les explications, la communication avant la mort, avant le deuil, sont nécessaires et profitables à tous, même si ce n’est pas un rôle facile pour le vétérinaire.  Mais puisque la mort est inéluctable, tout petit réconfort est bon à prendre pour éviter une peine et une culpabilité supplémentaire au maître, un stress de plus à l’animal qui peut ressentir celui de son maître en sus du sien, et aussi une tristesse plus lourde encore au vétérinaire qui, soyez-en sûr, partage déjà la vôtre.


[1]Article R. 242-33-alinéa VIII Devoirs généraux du vétérinaire.

[2]Article R. 242-48 -alinéa III Devoirs fondamentaux.

[3] « Un deuil animalier » Témoignage, de Jean-Marc Neumann. Date de publication : 19/03/2026 Collection : Zoosémiotique.

[4] « L’Insoutenable Légèreté de l’être », roman de Milan Kundera, écrit en 1982 et publié pour la première fois en 1984, en France, puis adapté au cinéma en 1988.


Brigitte Leblanc
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