Numéro 7Animaux domestiquesLes hamsters sacrifiés de Hong Kong

Brigitte Leblanc15 avril 202210 min

La nouvelle n’a guère été médiatisée en France en dehors de quelques journaux spécialisés. Elle a néanmoins provoqué un tollé de réactions, moins pour condamner l’acte que pour juger le comportement inapproprié et irrespectueux envers la vie animale de certains chroniqueurs et du présentateur de « Quotidien », magazine télévisé d’information-divertissement de Yann Barthès, et pour cela, que les téléspectateurs soient remerciés[1]. En effet, plus de 2000 hamsters[2] (2581 selon les sources officielles) ainsi que quelques autres rongeurs et lapins ont été « humainement abattus »[3] à Hong Kong en janvier 2022, et cela sur la base de faits et recoupements épidémiologiques relatés et analysés dans  un article du Lancet du 29 janvier 2022[4].

La raison de cette décision est que 15 hamsters syriens (dits également hamsters dorés) provenant de deux animaleries de Hong Kong et de leur dépôt fournisseur, et importés des Pays-Bas, auraient été testés positifs à la Covid 19 et que l’un d’entre eux aurait pu provoquer une contamination humaine, puis une contamination inter-humaine. Je dis « aurait » car l’article en question est un pré-print, donc non encore validé de façon définitive par les instances scientifiques, et car certains spécialistes en ont d’ores et déjà contesté les conclusions[5]. Le gouvernement de Hong Kong, en accord avec sa politique zéro-Covid et se dédouanant de sa décision sur la base de l’euthanasie de millions de visons dans les élevages au Danemark et au Pays-Bas, a décidé en vertu du « principe de précaution » de sacrifier ces animaux possiblement acquis lors des deux livraisons mises en cause de manière massive.

Le principe de précaution ?

De quoi s’agit-il ? Le principe de précaution est une disposition définie et entérinée lors du sommet de Rio de 1992 : malgré l’absence de certitudes dues à un manque de connaissances techniques ou scientifiques, il permet de prendre « des mesures anticipatives de gestion de risques eu égard aux dommages potentiels immédiats et futurs sur l’environnement et la santé »[6]. Dans ce cas précis, la politique zéro-Covid qui a été menée par Hong Kong  ne sera pas discutée ici. Les études expérimentales ont certes montré une sensibilité des furets et des hamsters (entre autres animaux de compagnie)  à la  Covid 19, mais avec un « risque sporadique » et n’ayant amené aucune contamination humaine par leur biais selon l’Académie nationale de médecine et l’Académie vétérinaire de France[7].

Cet exemple met en exergue le besoin de faire évoluer ce principe de précaution notamment en France, en se basant sur l’évolution de la science et de ses connaissances, en tenant compte également de l’évolution des attentes sociétales en matière de bien-être animal et de protection des animaux, constatation déjà faite dans d’autres cas tels les bouquetins du Bargy[8]ou l’IAHP[9] . En effet, les moyens techniques de vérification de contamination des animaux existent, mais le frein à leur mise en place est essentiellement économique, amenant au choix de l’abattage des populations animales possiblement atteintes ou porteuses. Ainsi, les hamsters abattus à Hong Kong ne provenaient pas tous, loin s’en faut, des deux lots importés, mais avaient juste eu « la malchance » d’être achetés à partir du 22 décembre 2021… Et la question qui se pose, même à Hong Kong, est : que ce serait-il passé si le hamster n’avait pas été incriminé mais plutôt les chiens ou les chats ? Car même si Hong Kong n’est pas réputée pour être très «  dog or cat friendly », les possesseurs de chiens et chats auraient-ils accepté de la même manière cette décision gouvernementale ? Encore que beaucoup de voix se soient élevées et que certaines personnes et associations aient opéré des sauvetages[10]

Mais personnellement, cette application stricte et sans réel appui scientifique avéré du principe de précaution n’a pas représenté le summum de mon indignation, même s’il faut rappeler que ce dernier se doit d’être proportionnel et de suivre l’évolution scientifique.

Le long voyage des hamsters

Selon l’article en pré-print du Lancet, il s’avère que deux « chargements » sont suspectés d’avoir amené des Pays-Bas des hamsters porteurs de la Covid et sont donc à l’origine de la destruction « humainement menée » des animaux potentiellement contagieux faisant partie de ces deux  arrivages, datés des 22 décembre 2021 et du 7 janvier 2022. En réalité tous les hamsters achetés dans toutes les animaleries du territoire à partir du 22 décembre 2021 ainsi que les hamsters déjà présents ou provenant d’autres sources mais présents à cet instant dans les animaleries suspectes ont fait partie des animaux « détruits » puisqu’il n’y a pas d’individualisation possible de ces animaux, en l’absence de moyens d’identification tels que tatouage, boucle ou puce électronique et donc aucune traçabilité. Et gageons que les « lots » sont rapidement mis en contact, sachant qu’ici en France la « quarantaine » n’est que de 24 heures…

Donc ces animaux proviennent des Pays-Bas, leurs voyages respectifs sont détaillés précisément dans l’article susvisé, et leur analyse est édifiante :

  • Le premier « chargement » part des Pays-Bas par avion, arrive à Doha au Qatar, subit un transit de 15 heures puis repart en avion pour Hong Kong. Pendant l’escale de 15 heures, ils sont abreuvés (merci….). Aucun apport de nourriture n’est fait, et aucune précision n’apparaît quant aux containers, ou à la surveillance sanitaire possible ou pas (malades, morts…). Au total, on compte environ 14 heures de vol auxquelles s’ajoutent les 15 heures d’escale.
  • Le second part également par avion des Pays-Bas vers Bangkok et repart sans changement d’avion pour Hong Kong après un débarquement partiel de marchandises, aucun apport d’eau ou de nourriture n’est effectué. Le temps de vol de ces animaux sera de 14 heures 30, sans compter le temps d’attente non indiqué à Bangkok. Selon l’article les cages de transport sont couvertes par un filet donc une contamination pendant le transit ne peut être exclue.[11]

Comment ne pas être choqué ? Ces petits animaux ont une espérance de vie moyenne de deux ans, on leur inflige un voyage de 14 heures 30 en moyenne dans des conditions aléatoires de bien-être, pour ne pas dire pire. N’y a-t-il aucun « élevage » plus proche de Hong Kong ? De plus, en cette période de Covid où nos déplacements sont encore difficiles et contrôlés, en cette période où le transport des animaux vivants interroge, notamment pour les animaux destinés à l’alimentation humaine, au vu des piètres conditions de leur transport sur les longues distances et de la mortalité qui s’ensuit, comment concevoir que l’on exporte des hamsters, petits animaux de compagnie, pour « l’agrément des hommes », sur plus de 9300 km ? Où sont la logique et le contrôle sanitaire ? La logique est absente, tant au niveau du bien-être animal que de la simple raison ou de la protection sanitaire surtout en période de pandémie. Et tout cela pour finir « humainement abattus » en vertu du « principe de précaution ».

Et en France alors ?

Ces réflexions, si elles concernent un pays bien éloigné du nôtre, une autre culture et une autre législation, doivent nous pousser à nous pencher sur nos propres « réseaux » : d’où viennent nos propres hamsters, lapins, chinchillas ? La plupart des achats de ces petits NAC par des particuliers se font en animalerie, personne ne peut le contester : peu de refuges où les adopter ou du moins sont-ils malheureusement méconnus. La vente via internet certes est difficile à chiffrer et à cerner mais peu présente sur les sites généralistes, en espérant que la nouvelle loi de protection animale[12] renforce la sécurité dans ce domaine pour eux également et pas seulement pour les chiens et les chats.

Les animaleries donc… Où se fournissent-elles ? A priori en France mais les sources sont encore bien opaques.

Mais ces élevages, français donc, sont peu encadrés par la législation du point de vue du bien-être animal, échappant en ce qui concerne la plupart des NAC domestiques à l’encadrement mis en place pour chiens, chats, furets et NAC non domestiques[13].

Un autre point est à étudier au vu des temps et des conditions de transport aberrants qu’ont subi les hamsters sacrifiés de Hong Kong : comment le transport en France est-il encadré en ce qui les concerne ? Le transport des animaux vertébrés vivants dans le cadre d’une activité économique est encadré par le règlement CE n°1/2005 du 22 décembre 2004 du Conseil européen relatif à la protection des animaux pendant le transport et les opérations annexes, ainsi que par le Code rural et de la pêche maritime dans ses articles L214-12 et 13, R214-49 à 62. En ce qui concerne le transport national, une autorisation de type 1 est requise car le transport est considéré de courte durée, c’est à dire 12 heures en national, ce qui constitue une longue « courte » durée ! Les conteneurs dans lesquels ces petits animaux sont transportés doivent selon la législation en vigueur leur éviter toute blessure ou souffrance et leur offrir des conditions appropriées à leurs besoins. Dans l’état actuel des choses, les conteneurs dans lesquels arrivent les animaux dans les animaleries ne satisfont pas leurs exigences physiologiques et biologiques : par exemple les hamsters, espèce solitaire, sont transportés à plusieurs, différentes espèces peuvent se trouver en contact certes indirect mais stressant par émission d’odeurs, notamment lorsque espèces proies et prédatrices sont convoyées dans le même espace, malgré la présence d’une séparation physique. Aucune densité de chargement n’est prescrite, aucun contrôle visuel n’est possible, hormis à l’arrivée, la séparation des sexes n’est pas toujours effectuée (ce qui conduit à des naissances « surprise » au sein des animaleries quelques jours ou semaines plus tard…) et certains « bacs » arrivent même écrasés, selon les photos disponibles sur le Guide de bonnes pratiques des animaleries. Le résultat de ces manquements constitue la « casse », phénomène bien connu de ce secteur d’activité, dénoncé certes dans ce nouveau Guide et dans le guide du syndicat PRODAF, non pas tant cependant pour la perte des êtres vivants que pour la perte économique que cela constitue. Le conseil donné est d’ailleurs uniquement de cesser de se fournir dans les élevages où le pourcentage de « casse » est trop élevé ou récurrent[14].

Alors ? au moment où le regard de la société change sur la vente des animaux en animaleries, où ces dernières vont avoir à rendre des comptes sur leur vision du bien-être des animaux qu’elles vendent, il serait temps pour elles comme pour les « consommateurs » de se pencher sur le problème encore non résolu du « vide juridique » que constitue le néant de la législation entourant les élevages de NAC domestiques, nos lapins, rats, hamsters syriens et bien d’autres, mais aussi sur leurs conditions de transport dont on ne connaît rien ou presque. Notre regard change sur la vision des bétaillères transportant les cochons vers l’abattoir, l’indignation commence à faire jour et à juste raison. Mais dans quel camion, dans quels conteneurs clos et sans visibilité sont transportés ceux que nous considérons après adoption  comme nos compagnons, des membres de notre famille ?


[1] https://www.programme-television.org/news-tv/Quotidien-le-massacre-de-hamsters-a-Hongkong-fait-rire-Yann-Barthes-les-internautes-tres-en-colere-VIDEO-4682571

[2] https://www.youtube.com/watch?v=QnVxXIJ5190

[3] https://www.afcd.gov.hk/english/publications/publications_press/pr2516.html

[4] https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4017393

[5] https://www.depecheveterinaire.com/sars-cov-2-a-hong-kong-une-transmission-du-hamster-a-l-homme-qui-reste-encore-a-demontrer_679949813263A061.html

[6] https://www.un.org/french/events/rio92/rio-fp.htm

[7] https://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2021/07/Rapport-Covid-19-animal-.pdf

[8] https://www.lepoint.fr/invites-du-point/hubert-reeves/haute-savoie-faut-il-sauver-les-bouquetins-du-bargy-10-09-2014-1862012_1914.php

[9] https://www.senat.fr/rap/r05-451/r05-4512.html

[10] https://www.youtube.com/watch?v=w8wSXJbPiKs

[11] « the transport cages had a mesh covering, so contamination during transit cannot be excluded. »

[12] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000044387560/2022-03-29/

[13] https://savoir-animal.fr/quelle-legislation-pour-les-elevages-de-nac-nouveaux-animaux-de-compagnie-domestiques/

[14] http://www.ensv.fr/wp-content/uploads/2018/11/M%C3%A9moire-B-LEBLANC-DE-PASD-2018.pdf

Brigitte Leblanc
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Vétérinaire

Il y a un commentaire

  • PIQUET

    4 mai 2022 à 16h40

    Bonjour ,comment voulez-vous que certaines puissances (si toutefois )nous puissions appeler (puissance)des pays qui ne sont déjà pas capables de respecter la Dignité Humaine ,de pouvoir s’occuper de la MALTRAITANCE ANIMALE ,alors que ces pays se grandiraient à suivre ce chemin .Mais surtout ne croyez pas que la FRANCE est autrement ,car HEUREUSEMENT que nous avons TOUS CES LANCEURS D’ALERTES tels que L214 ou la SPA ou 30Millionsd’Amis pour tirer la sonnette d’alarme et certaines fois arrêter TOUTES CES ATROCITES qui se font dans certains abattoirs .C’est pour cette raison que NOUS REMERCIONS TOUTES CES ASSOCIATIONS DU FONT DU COEUR MERCI .

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