Numéro 6Animaux non domestiquesOrphée, rescapé d’animalerie

Brigitte Leblanc17 janvier 20226 min

Orphée est un octodon d’âge inconnu mais certain, qui ne verra pas cette nouvelle année. Orphée est mort la veille du réveillon, rapidement, sans douleur, de vieillesse. Quoi d’anormal dans ce cas, pensez-vous ? Ce qui est anormal est qu’Orphée n’a vécu que deux ans et demi dans des conditions correctes, de manière à « satisfaire à ses besoins physiologiques et comportementaux » selon l’expression consacrée. Auparavant, et pendant plusieurs années, il a vécu, ou plutôt survécu, en animalerie, attendant d’être vendu. Et les six derniers mois de ces années d’emprisonnement, il les a vécus seul, sa compagne étant morte en mettant bas son énième portée. Pourtant les octodons sont des animaux grégaires qui ont besoin de la compagnie de leurs congénères, au risque de mourir de dépression. Alors comment peut-on en arriver là ?

Les octodons font partie des NAC (nouveaux animaux de compagnie) non domestiques, de ce fait leur détention et leur vente sont régies par l’arrêté du 8 octobre 2018 fixant les règles générales de détention d’animaux d’espèces non domestiques. Mais bien peu d’éléments dans ce texte protègent ces petits animaux (et bien d’autres, parmi les plus communs des NAC non domestiques) et le résultat de cette absence de considération est visible dans nombre d’animaleries malheureusement. L’article 1 de cet arrêté déclare que ces animaux doivent « disposer d’un lieu d’hébergement, d’installations et d’équipements conçus pour garantir le bien-être des animaux hébergés, c’est-à-dire satisfaire à leurs besoins physiologiques et comportementaux » et que le personnel en charge doit « détenir les compétences requises et adaptées à l’espèce et au nombre d’animaux afin que ceux-ci soient maintenus en bon état de santé et d’entretien ». Il apparaît que pour nos octodons et nombre d’autres petits NAC, la capacité nécessaire est réduite à un diplôme général ne dispensant en aucune manière les connaissances adéquates [1].

Quant aux conditions de détention, aucun texte ne les encadre, elles sont donc laissées au bon vouloir de l’animalerie et des connaissances fragmentaires voire inexistantes de son personnel : ainsi Orphée vivait-il dans un espace réduit de type verrière, sans aération, sans enrichissement autre qu’une roue à barreaux plus petite que lui, et une petite maison renversée emplie de litière qui ne lui permettait ni de s’isoler ni de se protéger du froid. Collé à la paroi en verre était affiché le document d’information obligatoire, donnant quelques renseignements sur la bonne façon de les loger et les alimenter, triste ironie. Que dit à ce sujet le nouveau guide de bonnes pratiques des animaleries, paru en avril 2021? Rien, il ne concerne que les animaux de compagnie domestiques.

Qui plus est, il vivait donc seul depuis de longs mois suite au décès de sa moitié, ce qui représente une véritable maltraitance pour cette espèce grégaire. D’après le responsable du secteur « vivant », personne n’en voulait malgré leurs nombreuses recherches, et aucune autre animalerie ne voulait l’intégrer à un autre groupe. Cela n’a pas empêché que trois semaines s’écoulent sans nouvelles après ma proposition de le récupérer, voyant combien son état se dégradait dans sa solitude, blotti en boule dans un coin de sa prison. Je suis donc allée l’acheter, une journée tempétueuse où, suite à un toit non réparé depuis plus d’un an (je visite cet endroit de façon régulière), le sol était inondé et les températures bien trop faibles pour ce petit animal sans protection.

La cause de sa solitude, le décès de sa compagne, interroge également : les animaleries sont censées éviter toute reproduction dans leurs locaux, mais c’est une reproduction effrénée et non contrôlée qui a coûté la vie à l’Eurydice d’Orphée. Les moyens sont simples pourtant pour éviter ceci : héberger les animaux en groupes du même sexe, voire stériliser.

Voilà quelle a été la triste vie d’Orphée avant son adoption, plus d’une moitié de sa vie a été vécue en prison, dans une cellule minuscule, sans rien pour l’occuper, sans sortie. Une incarcération digne du Moyen-Age. Et la solitude la plus complète pendant de longs mois.

Alors, au moment où une loi importante contre la maltraitance animale a vu le jour [2], et que la vente en animalerie des chiens et des chats sera bientôt abolie pour éviter cette maltraitance, ne faut-il pas penser également aux autres animaux victimes de cette même maltraitance ? Leur sensibilité est aussi grande. Si l’arrêt de leur vente en animalerie n’est pas malheureusement à l’ordre du jour, dans l’attente d’un système d’adoption plus éthique et respectueux, les animaleries ne devraient-elles pas évoluer, améliorer leur fonctionnement pour la bientraitance des animaux vendus ? Elles y gagneraient en éthique, en respect du bien-être animal, en respectabilité aux yeux d’une société qui évolue et commence à s’alarmer de leurs dysfonctionnements.

Présenter les animaux dans une pièce dédiée où entreraient uniquement les personnes réellement intéressées et non pas les familles pour leur promenade dominicale (et diminuer de fait les achats d’impulsion irréfléchis, regrettés aussitôt le retour à la maison), ne pas laisser entrer dans ce lieu les chiens des visiteurs, ces simples gestes éviteraient beaucoup de stress aux animaux présentés. Leur offrir des conditions de détention à l’image de ce qui est vraiment conseillé pour leur bien-être chez leur futur adoptant donnerait toute crédibilité aux paroles et conseils des vendeurs, pour lesquels il est difficile de faire comprendre qu’une cage spacieuse et nécessairement onéreuse est incontournable, alors même que l’animal présenté dans l’animalerie vit quotidiennement dans un réduit ridicule.

Les secteurs « vivant » et « inerte » se côtoient dans ces magasins, il est impossible de justifier la présence de matériel inadéquat quand on les propose à la vente : il faut faire preuve d’un peu de logique et de décence, et choisir le matériel que l’on vend en privilégiant la qualité et le bien-être des animaux qui y vivront. Bien sûr, cela demande un peu plus de place et d’argent, mais réduire le nombre d’animaux présentés permettrait également de ne pas les laisser vivre trop longtemps en animalerie avant d’être vendus.

Car comment peut-on envisager de garder un animal dans ces conditions (même améliorées) pendant tout le temps qu’Orphée y a vécu ? Il serait nécessaire d’imposer une limite de temps de détention dans les locaux, tel que cela est conseillé pour chiens et chats (pas plus de 3 mois dans les animaleries), de développer de ce fait une meilleure « politique d’approvisionnement » à flux tendus certes, mais le bien-être de ces animaux est plus important que le désagrément que représenterait d’attendre quelques jours l’arrivée d’un nouveau compagnon ! Il faut aussi prévoir une filière pour les « invendus », par le biais d’associations par exemple mais sous la condition expresse que les animaleries fassent en sorte que cela ne soit pas un problème récurrent, et que tout soit mis en œuvre pour que ces animaux trouvent leur famille rapidement.

Alors, mesdames et messieurs qui gérez ces animaleries, à l’heure où les mentalités changent et où votre activité est mise en cause par cette nouvelle loi, adoptez une attitude responsable et changez vos méthodes de détention des animaux que vous vendez, prouvez à la société que vous aimez ces animaux, comme vous le déclarez sans cesse.

Et mon petit Orphée, j’espère t’avoir fait oublier ces années difficiles, je suis heureuse d’avoir croisé ton chemin pour avoir la chance de t’offrir ces quelques années pendant lesquelles je t’ai aimé profondément.


[1] Arrêté du 2 juillet 2009 fixant les conditions simplifiées dans lesquelles le certificat de capacité pour l’entretien des animaux d’espèces non domestiques peut être délivré

[2] Loi n° 2021-1539 du 30 novembre 2021 visant à lutter contre la maltraitance animale et conforter le lien entre les animaux et les hommes

Brigitte Leblanc
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Vétérinaire

Il y a un commentaire

  • Vauché

    17 janvier 2022 à 19h30

    Soyons DIGNES d’être
    :
    HUMAINS

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