Numéro 2Animaux sauvagesIce is black, la faune et les paysages de l’Arctique noirs comme la glace

Maryline Bertrand15 janvier 202167 min

Arpenter des paysages aussi purs qu’avant l’Anthropocène. Y croiser les rois du règne animal, les emblèmes vivants de la vie sauvage. Les regarder marcher, chasser, jouer, vivre, comme une douce évidence dans le panorama puis, le moment venu, appuyer sur le déclencheur ; Laurent Baheux n’aime rien tant que cela.

Le photographe français initié des terres africaines, a parcouru l’Arctique sur plusieurs expéditions entre 2014 et 2016 pour en ramener une collection de scènes et de portraits monochromes dans un style densément unique. « Dans ce territoire qui m’était tout à fait inconnu, j’ai posé un regard vierge et contemplatif. J’ai découvert un grand désert peuplé d’ombres discrètes et furtives. Les animaux que l’on piste des jours durant apparaissent et disparaissent comme par enchantement »

Il ne fait pas froid dans le Grand Nord

Parcourir le Grand Nord n’est pas chose aisée. La contrainte du froid, particulièrement crainte des citadins que nous sommes et totalement ignorée des peuples Inuits qui y vivent, constitue déjà un frein pour nombre de voyageurs. « Jamais les locaux ne parlent de froid. Les températures négatives sont une constante quasi immuable parfaitement intégrée et gérée par les autochtones. En revanche, leur pire ennemi et a fortiori celui de l’Homme en général, c’est le vent. » Ce vent qui fige les choses et brûle la peau rappelle toute la rudesse de ces zones hostiles et punit ceux qui le néglige. « J’ai longtemps réfléchi avant de décider de partir photographier là-bas. Le territoire n’est atteint qu’après de longues heures d’avion, de train, de voiture et inévitablement de traineau. Une fois sur place, on mesure toute la difficulté du travail photographique. L’espace semble infini, d’une blancheur immaculée, parfois sans relief et donc sans repère avec un climat rude et sans concessions. C’est un choc réel et inestimable ; une claque qui vous marque pour la vie. »

Des milliers de kilomètres, au-delà des fosses et des enclos

Il faut des jours de traque, voire des semaines, l’œil rivé sur l’horizon ou dans ses jumelles pour avoir la chance de, peut-être, croiser les rois mythiques Ours, Phoque, Renne ou Renard. Car les animaux de l’Arctique sont des êtres nomades qui parcourent des distances allant jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres par jour pour se nourrir et se protéger. L’ours est notamment une espèce à aire de distribution étendue comme le lion ou l’éléphant avec un habitat allant de 5000 à 500 000 km2, relativisant ainsi les arguments d’espace mis en avant par les parcs et les zoos pour des fosses et des enclos jusqu’à 2000 m2. « Lors de mon premier séjour en Arctique, il m’a fallu près de 5 jours de recherche intense pour deviner, au loin, une silhouette qui s’avérera être une maman et ses deux oursons de quelques semaines. Seuls dans l’immensité, tous trois étaient unis pour la vie ; la mère protégeant ses enfants, et les petits perpétuant l’espèce. Ce sont des moments d’autant plus forts et touchants que ces animaux semblent isolés, coupés du monde et de ses tourments, intensément tournés vers l’avenir et la survie. » Pendant plusieurs jours, Laurent et son guide suivront le quotidien de cette famille monoparentale dont le rôle de la mère est fondamental car elle élève seule sa progéniture après une courte rencontre avec le mâle durant la période de reproduction.

Le chant mélodieux des sirènes

Animal emblématique de ce royaume en sursis, l’ours doit sa pérennité à tout un écosystème aussi discret qu’il est farouche. Cachée dans les collines glacées, tapie dans les cavités ou perchée sur les icebergs, chaque espèce déploie astuces et stratégies pour se préserver des attaques des prédateurs. La morphologie lourde et pataude du phoque barbu en fait une proie de choix lorsqu’il est sur terre. Mais dans l’eau, ondulant son corps avec souplesse, il devient presque insaisissable. « J’aime photographier cet animal d’un naturel bonhomme et paisible, jouer avec le contraste de ses moustaches, l’amplitude de ses rondeurs et la douceur de ses yeux » raconte Laurent. « Il est toujours troublant de saisir la sensibilité animale au travers du regard car on entre vraiment dans la perception de l’intimité et de la personnalité. » Cet émoi est renforcé par l’intensité émotionnelle du chant du phoque qu’il émet lorsqu’il est sous l’eau. « Nous étions en train de scruter autour de nous quand, tendant l’oreille, nous avons perçu un chant, subtil et mélodieux. L’animal était juste sous nos pieds, invisible sous l’importante épaisseur de glace. On dit qu’il chante lorsqu’il est amoureux. Il émet alors des ondes harmonieuses que, dans mon imaginaire, j’ai tout de suite comparées à un chant de sirène… ».

Noir comme la glace

Le photographe a réuni près de 200 images monochromes dans une série qu’il a intitulée ICE IS BLACK, la glace est noire. Avec ce titre Laurent Baheux évoque la fonte des glaces, la quête sans fin de nouvelles sources de pétrole et ses dangers concomitants… Il illustre également une approche personnelle et originale sur un univers d’une extrême rudesse et d’une grande fragilité au cœur du Grand Nord et au plus près de ses ultimes habitants.

6 commentaires

  • patrick Brault

    19 janvier 2021 à 10h10

    Bonjour,
    toujours aussi belles les images de Laurent.
    Tous les jours une grande photo de son lion me regarde

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    • Maryline Bertrand

      19 janvier 2021 à 11h22

      Merci Patrick. Ne serait-ce pas un portrait « In the wind » ? 😉 Belle semaine

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  • Albin

    16 janvier 2021 à 19h18

    Un très bel article et des images surprenantes et belles !
    Alors, merci à vous Maryline pour ce texte et merci à vous Laurent pour ses photos…

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    • Maryline Bertrand

      17 janvier 2021 à 12h05

      Merci à vous Albin. La nature est belle et surprenante ; un éternel enchantement en perpétuel mouvement 🙂

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  • BOUCHÉ Cathy

    16 janvier 2021 à 5h07

    C’est tout simplement MAGNIFIQUE ! Que ce soit les images et ces textes qui m’ont fait voyager à un tel point que j’avais l’impression d’y être. Bravo! Vous êtes bien courageux !

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    • Maryline Bertrand

      17 janvier 2021 à 12h06

      Merci Cathy ! Si ces images – ô combien précieuses – d’être sublimes et fragiles vous ont permis de voyager, de partager un peu de leur univers, notre pari est gagné. Belle journée 🙂

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