Numéro 5Animaux sauvagesCe que nous enseigne l’histoire du loup…

Jacques Baillon15 octobre 20217 min

L’étude de l’histoire du loup peut-elle nous éclairer sur les conditions de vie ou les comportements des loups d’aujourd’hui ? La question n’est pas sans intérêt car une cohabitation sereine de l’homme et du loup devrait donc obligatoirement passer  par une meilleure connaissance de l’animal et de son mode de vie. Et là le rôle des sciences biologiques est essentiel : on ne saurait l’occulter.

On sait bien par exemple que le loup ne peut pas « proliférer », contrairement à ce qui est souvent repris en boucle par des personnes ignorant les réalités de la biologie de l’espèce, ou encore qu’il n’a pas été « réintroduit » par l’homme, comme l’ont prétendu, dès son retour dans les Alpes maritimes, en 1992, les éleveurs du Mercantour craignant pour leur bétail.

On sait que l’espèce n’est pas, comme le voudrait le cliché, inféodée aux étendues glacées du grand Nord ou aux hautes montagnes mais qu’elle peut fréquenter tous les milieux, y compris les régions arides, les plaines cultivées ou même des lieux périurbains où l’homme est partout présent ou encore à proximité de ses lieux de vie : abords des villages, routes forestières, pistes de ski, passages sous les autoroutes, alpages dédiés aux ovins, boqueteaux, marais, et même plaines agricoles. Cette présence du loup près des villages, l’hiver, ou près des bergeries était autrefois souvent décrite et était considérée comme normale et naturelle. Elle fait aujourd’hui l’objet de gros titres dans les journaux lorsque que de temps en temps un loup vient chercher une proie « juste derrière l’école » ou « à côté de l’église » ou « à moins de 200 mètres de la mairie ». Et ces propos visant au sensationnalisme et dont le but est de faire du « buzz » sont souvent associés au rappel d’histoires anciennes dont la fiabilité historique est souvent incertaine mais qui soulignent en boucle la « cruauté » du loup pour des raisons n’ayant évidemment rien à voir avec la biologie de l’animal !

On sait que les loups et les chiens cherchaient ensemble leur pitance dans les restes carnés des animaux ou des humains que l’on déposait autrefois partout, certains rapports anciens indiquent même qu’ils déterraient les cadavres dans les cimetières. A Étampes, en 1652, « La ville est entourée de corps morts écrit l’historien Montrond. Les cimetières sont trop petits pour recevoir les corps, les loups commencent à y chercher leur pâture et sont déjà si affamés du sang de l’homme, qu’une bête court par les villages et a dévoré trois femmes. Pour surcroit de misères, Étampes se trouva tout infecté, à cause des fumiers pourris qui étaient répandus de tous côtés, dans lesquels on avait laissé quantité de morts, tant d’hommes que de femmes, mêlés avec des charognes de chevaux et d’autres bêtes qui exhalent une telle puanteur, qu’on n’osait s’en approcher.

Loup attiré par un cadavre de cheval. La Chasse illustrée, 1869

En 1572, lors des massacres religieux d’Orléans, écrit le loiretain de Bellaigue, « les cadavres, dépouillés de tout vêtement gisaient dans les rues. D’autres victimes, abandonnées dans les fossés de la ville servirent de pâture aux loups et aux chiens ». (De Bellaigue. Un petit village. Houzé Orléans 1938.)

Outre les champs de bataille et les villes et villages régulièrement décimés au cours de l’histoire par la maladie, la malnutrition, les invasions et toutes les autres exactions humaines, (y compris individuelles, assassinats, infanticides et autres), les loups fréquentaient volontiers les « justices », lieux de pendaison des criminels, les dépotoirs, les clos d’équarrissage ou les fossés des faubourgs où on se débarrassait des résidus de boucheries, voire des potences improvisées aux branches des arbres dans les forêts.

Les exemples peu ragoutants de ce type sont extrêmement nombreux et doivent appuyer avec force le postulat selon lequel il est impossible de dissocier le carnivore de son environnement sous peine de falsifier la réalité biologique de l’espèce ! De nos jours, lorsque les conditions ressemblent à celles des temps anciens, des observations semblables peuvent avoir lieu et être utilement croisées. En Italie dans les années qui ont suivi la mise sous statut de protection de la faune des Abruzzes, dont le loup, les premières études indiquaient déjà ce rôle d’éboueur du carnivore. Les loups venaient se nourrir des restes de boites de conserve dans les décharges et certains esprits malicieux les avaient surnommés « les loups macaronis ». En Russie, on a même pu filmer récemment grâce à la multiplication des caméras-piège une meute accompagnée d’un gros chien au cours de ses expéditions nocturnes. La confrontation de ces observations, anciennes et modernes, montrent à l’évidence que c’est bien à la globalité de l’environnement lupin du moment qu’il faut s’intéresser et pas seulement à l’aspect, certes spectaculaire, de ses attaques « anthropophages » sur des petits d’humains qui frappe les esprits. Quant aux rares attaques documentées de loups, ou de présumés loups, sur des êtres humains, elles se produisent parfois encore dans des pays où la situation sanitaire ou sociale est encore particulièrement déshéritée, souvent sous l’empire de la rage, et révèlent parfois l’abondance de chiens errants, mettent en exergue la difficulté d’analyse des observateurs ou de la presse à comprendre ces incidents etc.

La Chasse aux loups à la faux (Vosges) . La Chasse illustrée 1868

On sait enfin que le loup s’il est prioritairement carnivore peut aussi se nourrir de proies extrêmement diverses. Buffon a même pu écrire qu’il lui arrivait de se nourrir de terre glaise. Dans les « parcs à loups » et autres lieux de captivité, qui sont si nombreux en Europe, les visiteurs peuvent parfois observer des séances de nourrissage où les loups ne se contentent pas des poulets déplumés que leur lancent les soigneurs mais se tournent volontiers vers les buissons de leurs enclos où poussent les mures, ou les framboises. Aux États-Unis, dans le Minnesota, en 2020, une caméra miniature fixée sur la tête d’un loup a même permis de constater que l’animal chasseur s’était transformé en pêcheur et soulevait les pierres plates des cours d’eau pour y attraper des poissons.

Que disaient les naturalistes contemporains du loup ? Pratiquement tous mentionnent des types de nourriture où l’on retrouve certes le bétail domestique : moutons, chèvres, oies etc. mais aussi de nombreuses espèces animales sauvages.

A noter que l’homme en tant que victime n’apparait pas dans une proportion très importante : « Parfois encore ils attaquent l’homme » explique sobrement Aimé Bouvier :

« Que de massacres un loup de quinze à vingt ans n’a t-il pas fait parmi les hôtes sauvages des champs et des bois, que d’animaux domestiques n’a t-il pas détruits se demande le naturaliste d’Argenton sur Creuse Raymond Rollinat ([1]) : « Les jeunes cerfs, les chevreuils, les petits sangliers sont ses victimes. Il prélève un lourd tribut sur les animaux des fermes et des villages. Il tue des chiens, des moutons, des chèvres, ânes, jeunes chevaux et jeunes bœufs, porcs, oies, dindons, poulets et canards. Deux ou trois loups réunis peuvent étrangler un bœuf, une vache, aussi un cheval ou une jument, surtout si ces derniers portent des entraves qui ne peur permettent pas de s’enfuir. Certains naturalistes ont affirmé qu’il dévore les renards et, chez moi, j’ai entendu dire à des cultivateurs que si les renards pullulent actuellement, c’est parce qu’il n’y a plus de loups ». (Raymond Rollinat. Le loup commun. Revue d’Histoire naturelle. Paris. 1929.)

« Le loup mange tout, écrit P. Mégnin un autre connaisseur, en 1892, et, bien que ses préférences soient pour le bétail et le gros gibier (les moutons, les cerfs, les chevreuils) il ne dédaigne pas les petits mammifères (rats, mulots), les oiseaux (oies, dindons) et même les reptiles et les insectes (grenouilles, hannetons). Il parait que la chair du chien a pour lui un attrait tout spécial ». (P. Mégnin. La Chasse du loup. La Nature no 1. 1892.)

Ces approches par l’observation visuelle, seul moyen d’investigation de l’époque de ce que fut le régime alimentaire des loups sont aujourd’hui confortées par des études scientifiques modernes, grâce à l’analyse des crottes ou des contenus stomacaux. Certaines ont pu surprendre l’opinion publique, habituée à ce qu’on lui assène au quotidien que le loup mange moutons, moutons et re-moutons jusqu’à en faire de terribles indigestions. Or il faut raison garder. L’OFB[1] a publié plusieurs documents techniques précieux sur ce sujet dans lesquels cet organisme de recherche indique que les proies du loup sont d’abord des proies sauvages, à hauteur, selon les études, d’environ 80%. Des études semblables dans des pays proches ont conforté ces premiers résultats, en Pologne, en Allemagne etc.

La Chasse aux loups. La Chasse illustrée 24 octobre 1872

Prédateur opportuniste, le loup n’a donc pas changé de nature et exploite son environnement à l’identique qu’il vive aujourd’hui ou autrefois. Si le loup n’a pas changé, les territoires et la société humaines qu’il fréquente se sont évidemment métamorphosés depuis les « années noires » de la fin du siècle de Louis XIV ! Les petites bergères de 8 ans qui gardaient leur maigre troupeau d’oies ou leur unique mouton en lisière de forêt, et occasionnellement susceptibles de servir de proie à un loup audacieux, ou affamé, vont aujourd’hui à l’école en prenant le bus de ramassage scolaire. Le risque de faire une mauvaise rencontre est donc moindre ! Pour comprendre l’impact du carnivore sur le milieu qui l’héberge, on ne peut donc faire l’économie de parler de son « biotope » et se limiter à énumérer à charge ses interactions, réelles ou présumées, à l’encontre des humains. D’où l’évidente malhonnêteté qui se dégage de l’exploitation hâtive de certaines études pseudo historiques ne prenant pas en compte, ou pas suffisamment, la réalité biologique de l’espèce dans son écosystème.


[1] OFB : Voir https://www.loupfrance.fr/recherches-et-expertise/


 Pour en savoir plus :

« Drôles de loups et autres bêtes féroces » – thebookedition.com/fr/droles-de-loups-autres-betes-feroces

« Traces de loups » – thebookedition.com/fr/traces-de-loups

Jacques Baillon
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