Alors que les municipalités pourraient rechercher des alternatives éthiques aux raticides classiques, une nouvelle méthode de stérilisation à base de Gossypol (huile de coton) est mise en avant. Si l’intention de ne plus tuer est louable, l’analyse scientifique et nos observations de terrain révèlent une menace invisible pour nos espèces protégées, avec des atteintes reproductives possiblement définitives chez les juvéniles, un effet cumulatif par bioaccumulation et des impacts sanitaires chez les prédateurs.
Quels risques pour les prédateurs consommant des rats exposés à l’huile de coton ?
- Le mythe de la “dose adaptée” :
L’argument souvent avancé pour rassurer le public est que la dose de Gossypol serait “calibrée pour le rongeur” et donc sans effet sur un animal plus gros. Cette affirmation ignore deux principes fondamentaux de la toxicologie environnementale : la bioaccumulation et la répétition de la dose.
- La Bioaccumulation (Effet cumulatif) :
Le Gossypol n’est pas une substance qui disparaît après ingestion. L’étude Othman & Abou-Donia (1988)1 démontre que c’est une molécule lipophile qui s’accumule préférentiellement dans le foie, le cœur et les reins. Sa demi-vie est de 102 heures : l’élimination quasi complète peut nécessiter plusieurs semaines après l’arrêt de l’exposition.
- Le transfert trophique :
Un rapace fidèle à son territoire consomme plusieurs rats par semaine. Un prédateur peut être exposé à une charge cumulative susceptible d’atteindre des niveaux associés à des effets biologiques. L’absence de mortalité immédiate ne signifie pas l’absence d’impact : un animal peut ne présenter aucun signe clinique visible tout en subissant des altérations reproductives.
Risque d’atteintes reproductives potentiellement irréversibles chez les juvéniles !
C’est le point le plus critique de notre dossier. Si l’effet stérilisant peut être transitoire chez un adulte, il est potentiellement définitif chez les individus en pleine croissance.
- L’action du Gossypol sur l’organisme a été associée à plusieurs mécanismes délétères décrits dans la littérature. D’une part, Santana A.T. et al. (2015)2 démontrent des altérations histopathologiques des tissus par stress oxydatif. D’autre part, les travaux de Rovan et al. (1983)3 expliquent le mécanisme profond de cette destruction à l’échelle ultrastructurale (Traduit de l’anglais) : “L’administration prolongée de Gossypol démontre que les cellules de Sertoli [cellules nourrices de la reproduction] ne peuvent résister à la toxicité et deviennent nécrotiques.” L’étude révèle des malformations irréversibles des mitochondries et une cytolyse (destruction des cellules). Cette nécrose physique tend à confirmer que les dommages ne sont pas une simple suspension temporaire de la fertilité, mais peuvent aboutir à une destruction définitive des tissus reproducteurs, particulièrement critique chez les individus juvéniles dont l’organisme est en pleine construction.
- Chez les jeunes rapaces nourris au nid avec des proies contaminées durant leur phase de développement pré-pubertaire, ces oiseaux pourraient subir des altérations cellulaires susceptibles d’affecter leur fertilité à l’âge adulte. À l’échelle d’une population, un tel mécanisme soulève des préoccupations quant à ses effets potentiels sur la dynamique démographique. Comme pour tout produit pouvant représenter un risque, il est recommandé d’utiliser des boîtes sécurisées pour distribuer les appâts à l’huile de coton, or ces dispositifs présentent un risque d’exposition pour le jeune Hérisson d’Europe. Notre collectif a démontré que les jeunes hérissons de moins de 400g pénètrent facilement dans les boîtes de dératisation standards (Enquête Collectif Renard Blaireau Nature & Vivant).4 Attirés par l’appétence de l’appât, ces juvéniles pourraient ingérer des quantités susceptibles d’affecter leur développement reproducteur. avant même leur première hibernation.
La toxicité systémique est un affaiblissement silencieux
Au-delà de la fertilité, le Gossypol induit un stress oxydatif qui endommage les mitochondries. Santana A.T. et al. (2015)2
Anémie et transport d’oxygène
- Le Gossypol se lie à l’hémoglobine et réduit la capacité du sang à transporter l’oxygène. Un animal “anémié” sera moins vif, chassera moins bien et sera plus vulnérable aux prédateurs (renards, chiens) ou aux accidents de la route.
Impact cardiaque et pulmonaire
- Othman & Abou-Donia (1988)1 démontrent la bioaccumulation cardiaque, Gadelha & al (2014)5, Ronald D Randel & al (1992)6 ainsi que le manuel vétérinaire MSD7 soulignent que le Gossypol est cardiotoxique. Il peut provoquer des lésions du myocarde et des troubles du rythme. Le cœur et les muscles respiratoires sont les premiers touchés. Des cas d’œdèmes pulmonaires, de dyspnée (difficulté respiratoire) et une fatigue chronique ont été observés chez les mammifères monogastriques sensibles. Pour un jeune hérisson qui doit accumuler des réserves de graisse pour l’hiver, une atteinte cardiorespiratoire pourrait compromettre les capacités de survie lors de l’hibernation.
Manuel vétérinaire MSD7 « Les signes cliniques d’une intoxication au Gossypol peuvent être liés à des atteintes cardiaques, hépatiques, rénales, reproductives ou autres. » … « Les atteintes pulmonaires, la dyspnée et la détresse respiratoire chronique sont très probablement secondaires à une cardiotoxicité consécutive à une insuffisance cardiaque congestive. »
- Le Gossypol est une toxine cumulative dont la dangerosité est maximale chez les animaux à estomac simple (monogastriques). En utilisant ce produit, on cible le rat,maison expose avec la même violence métabolique le hérisson, les mammifères et les rapaces. Contrairement aux bovins, ces espèces ne disposent d’aucune barrière digestive pour neutraliser la molécule. Cela peut exposer le cœur et le système reproducteur de toute la faune sauvage urbaine et suburbaine. Chez les monogastriques sensibles, le Gossypol provoque une insuffisance cardiaque congestive pouvant mener à une mort subite après un stress ou un effort. Le manuel vétérinaire MSD7 et Gadelha & al (2014)5
Pour un calendrier de “Repos Biologique” et une sélectivité réelle
Face à ce risque de “castration chimique” et pour la santé de la biodiversité, l’utilisation continue soulève des interrogations écologiques majeures.
Nous demandons :
- L’usage strictement intérieur ou souterrain : Pour empêcher tout contact direct entre la faune protégée (jeunes hérissons, écureuils…) et l’appât.
- Une fenêtre d’usage réduite à 2 mois (octobre et novembre) : Seule période garantissant l’absence de reproduction et l’autonomie des jeunes.
- Un arrêt impératif dès le 1er décembre : Indispensable pour purger les populations de rongeurs avant les parades nuptiales des rapaces de janvier et la sortie d’hibernation des hérissons.
L’éthique ne doit pas s’arrêter aux rats, elle doit englober toute la chaîne du vivant. Une méthode susceptible d’affecter des espèces protégées appelle à un encadrement rigoureux et à une évaluation environnementale approfondie.
Références scientifiques :
1 Othman M.A. & Abou-Donia M.B. (1988): Pharmacokinetic Profile of (±)-Gossypol in Male Sprague-Dawley Rats. (Bioaccumulation foie/cœur et demi-vie longue).
2 Santana A.T. et al. (2015): Mechanisms involved in reproductive damage caused by gossypol in rats. (Stress oxydatif et dommages cellulaires germinaux).
3 Rovan & al (1983) Analyse ultra-structurale des testicules de rat après traitement à l’acide acétique de gossypol (GAA)
4 Enquête Collectif Renard Blaireau Nature & Vivant : Dossier technique sur la perméabilité des dispositifs d’appâtage.
5 Gadelha et al. (2014) Gossypol Toxicity from Cottonseed Products.
6 Ronald D Randel & al (1992) Effects of gossypol and cottonseed products on reproduction of mammals.
7 Manuel vétérinaire (MSD) Intoxication au Gossypol chez les animaux

Corinne Rolland
Fondatrice et porte parole du Collectif Renard Blaireau, Collectif Nature & Vivant














