Education des adultesNuméro 5Je te connais donc je te tue

Florence Dellerie15 octobre 202115 min

Lorsqu’on défend les intérêts des autres animaux, il est fréquent de s’entendre dire que nos arguments seraient sans valeur, au motif qu’on est certainement “un bobo citadin qui ne comprend rien à l’élevage” ou que “ne sachant pas distinguer une perdrix rouge d’une bartavelle, on n’a aucune légitimité à critiquer la chasse”. Bref, qu’on n’aurait pas les connaissances nécessaires pour juger du sujet.

La porte-parole du Parti Animaliste Muriel Fusi en fait les frais en début d’année 2021 : lorsqu’elle publie un tweet dénonçant l’élevage, chaque année en France, de 15 millions de faisans destinés à être chassés ensuite, elle l’illustre avec la photo d’une perdrix (1). Bien que cette erreur soit sans incidence sur le fond de son propos, la réaction du milieu de la chasse ne se fait pas attendre : le tweet est massivement diffusé dans l’objectif de la discréditer et de disqualifier les positions animalistes dans leur ensemble.

On notera le paradoxe consistant à se ruer sur cette confusion et à défendre, dans le même temps, ses camarades de chasse ayant confondu une perdrix grise avec une poule faisane (2), ou un sanglier avec un cycliste (3). Le même double standard s’est manifesté lorsque Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, a posté sur Facebook en septembre 2020 la photo d’un “exceptionnel pied d’orchidées sauvages dans un superbe territoire entretenu par les chasseurs” (4), qui s’est avéré être un banal pois de senteur, ce qui n’a pas pour autant éveillé l’indignation des chasseurs.

La thèse défendue est la suivante : les personnes qui ne pratiquent ni l’élevage, ni la chasse, ni la pêche ou celles qui n’ont jamais assisté à une corrida, par exemple, ne seraient pas légitimes pour critiquer ces pratiques puisque cela reviendrait pour elles à parler sans savoir. Connaître certains détails techniques de ces pratiques et quelques aspects des animaux concernés par elles serait donc nécessaire et suffisant pour accepter moralement l’exploitation, l’utilisation, la traque et/ou la mise à mort de ces mêmes animaux. Je te connais donc je te tue.

Pourtant, en premier lieu, rien ne permet d’affirmer que les personnes qui défendent les intérêts des autres animaux connaissent moins bien les individus qu’elles défendent que les personnes qui les exploitent. L’argument constitue d’ailleurs une généralisation hâtive : toutes les personnes animalistes, véganes et/ou antispécistes ne sont pas issues des mêmes milieux et ne vivent pas dans les mêmes conditions matérielles. Un certain nombre d’entre elles habitent en zone rurale, ont grandi entourées de poulaillers, d’étables ou de clapiers, sont des naturalistes chevronnées, passent leur temps libre à randonner, à gérer leur potager, etc. Certaines travaillaient en abattoir ou dans la boucherie avant de devenir véganes ; d’autres sont enfants ou petits-enfants d’éleveur.

Cet argument est d’autant plus douteux que les personnes qui militent en faveur des animaux détiennent souvent des savoirs ignorés du public, connaissances qui ont souvent constitué un tremplin à leur engagement. Elles savent pour les poussins broyés dans l’industrie des œufs. Elles savent que les vaches ne produisent pas de lait sans qu’on les force à engendrer un veau. Elles savent que les poissons peuvent souffrir. Elles savaient pour les “vaches à hublot”, bien avant l’enquête de l’association L214 qui a horrifié le grand public et les médias en 2019. Elles savent ce qui se passe dans les abattoirs et sur les chalutiers, à l’abri des regards. Affirmer que les personnes qui se préoccupent des intérêts des autres animaux sont des “bobos citadins qui ignorent tout des animaux” ne repose en fait sur aucune donnée tangible.

Ensuite, plus important encore, ce n’est pas la proximité avec les animaux ou les milieux dans lesquels ils évoluent qui conditionne la considération morale que nous avons pour eux. Plus généralement, ce n’est pas parce qu’on connaît une chose (ou qu’on pense la connaître) que l’on acquiert une quelconque légitimité pour exploiter ou détruire cette chose. Ainsi, il n’y a aucune raison de considérer que les personnes qui chassent, pêchent ou utilisent les autres animaux pour leur chair, leur lait, leur fourrure ou leurs œufs ont une vision plus juste de ce qui est éthique vis-à-vis d’eux. C’est même plutôt l’inverse : ces personnes tirant avantage de l’utilisation et de la mise à mort de ces individus, elles auront tendance, sous l’influence d’un conflit d’intérêts, à tenter de trouver des arguments justifiant a posteriori le bien-fondé de leur pratique.

Il est ici question d’éthique. Savoir qu’un cerf élaphe adulte perd ses bois à la fin de l’hiver est une information qui n’a aucune utilité pour déterminer si lui tirer une balle dans le cœur est une bonne ou une mauvaise chose.

Il n’est pas nécessaire de connaître la période de couvaison de la perdrix rouge ou de savoir ce qu’est un brocard pour énoncer l’idée que traquer et tirer des coups de feu sur ces individus sont des activités qui nuisent à leurs intérêts fondamentaux.

Il n’est pas nécessaire de connaître la différence entre le foin et la paille pour remettre en question l’exploitation des animaux en élevage dans le but de réduire les souffrances globales.

Il est en revanche nécessaire de savoir que les animaux concernés par les traitements induits par ces pratiques peuvent ressentir des expériences négatives ou positives. Qu’ils peuvent souffrir de l’enfermement, des mutilations ou de leur mise à mort. Parce que cette capacité à ressentir est, elle, en rapport direct avec les traitements infligés.

Malgré la propension de certains à mobiliser cet argumentaire pour défendre diverses pratiques nuisant sévèrement à un nombre incalculable d’animaux, il serait donc temps d’élever le débat et de reconnaître qu’il n’est rien d’autre qu’une imposture intellectuelle.


Sources
(1) –tinyurl.com/5j6bxzm2
(2) – La Nouvelle République, “Il confond perdrix grise et poule faisane”, 27.04.2017 : lanouvellerepublique.fr/tours/il-confond-perdrix-grise-et-poule-faisane
(3) – Bigbike Magazine, Accident de chasse : cinq condamnations suite à la mort d’un VTTiste à Montriond, 02.12.2020 : bigbike-magazine.com/actu-accident-chasse-cinq-condamnations-suite-mort-un-vttiste-montriond
(4) – facebook.com/willy.schraen/posts/3281477905270112

Pour aller plus loin

Autrice et illustratrice scientifique indépendante

Il y a un commentaire

  • Frédéric Mesguich

    28 novembre 2021 à 0h54

    Willy étant fleuriste, je pense qu’on peut le croire quand il affirmait avoir fait du 2d degré. https://fr.wikipedia.org/wiki/Willy_Schraen

    “Le même double standard s’est manifesté lorsque Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, a posté sur Facebook en septembre 2020 la photo d’un “exceptionnel pied d’orchidées sauvages dans un superbe territoire entretenu par les chasseurs” (4), qui s’est avéré être un banal pois de senteur, ce qui n’a pas pour autant éveillé l’indignation des chasseurs.” me semble donc un bien mauvais exemple.

    Sinon c’est un chouette article !

    Répondre

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