Deuil animalierNuméro 26Plaidoyer pour le deuil animalier

Jean Marc Neumann15 octobre 20265 min

Le deuil animalier est un deuil dont on n’ose prononcer le nom. Dire à ceux qui n’ont jamais eu de compagnon à poils, plumes ou écailles que l’on est en deuil lorsque l’on perd son compagnon vous expose souvent à l’incompréhension ou à la moquerie.

La société ne reconnaît le droit au deuil que pour la mort de nos semblables. Seuls les humains ont droit à une manifestation ostensible du chagrin.

Reconnaître l’existence du deuil animalier c’est bousculer les convenances et les codes de la société humaine. Le cheminement psychologique est pourtant similaire à celui du deuil humain. Ainsi que le souligne la sémioticienne Astrid Guillaume dans sa préface à mon livre « Un deuil animalier » , « Faire le deuil d’un humain ou faire le deuil d’un animal, c’est le même chemin psychologique, c’est apprendre à gérer une absence définitive qui fait extrêmement mal » et de poursuivre « Comment faire comprendre alors à quelqu’un qui n’a jamais eu d’animaux à ses côtés combien les perdre est une chute dans le néant, un abysse, un gouffre, un anéantissement, une blessure à vif qui demeure béante, même trente ans plus tard ».

Le chercheur américain Kenneth Doka évoque à cet égard le concept de « disenfranchised grief » c’est à dire un deuil « privé de ses droits ». Dès lors que la personne endeuillée ne peut manifester publiquement son chagrin et « faire son deuil » ,elle doit « autogérer » ce dernier, seule, chez elle. Ainsi au chagrin s’ajoute l’isolement ce qui rend le deuil encore plus difficile à vivre.

Mépriser le deuil animalier c’est manquer d’empathie à l’égard de nos congénères avec des conséquences potentiellement lourdes.

La douleur, le chagrin n’ont pas à être hiérarchisés. La souffrance de la personne endeuillée est légitime et ne doit connaître aucune frontière tenant à l’espèce. Lorsque l’on perd un être cher, humain ou non, on souffre souvent de manière similaire.

Marguerite Yourcenar, après la perte de sa chienne Valentine, avait écrit  dans ses Carnets de notes de l’Œuvre au Noir « Et personne ne me comprendra si je dis que je ne m’en consolerai jamais, pas plus que d’une mort humaine ». Souffrir en silence, chez soi, voilà tout ce qui est, aujourd’hui, socialement accordé à la personne endeuillée. 

La seule explication à ce déni, à cette « révocation » (Romain Jallet) du deuil animalier est d’ordre culturelle et religieuse. Elle n’a aucun fondement scientifique. Ce sont les conventions sociales qui dictent notre attitude et qui sont à l’origine du rejet des animaux aux marges de la société. 

En réalité seul le degré d’attachement et non l’appartenance à la même espèce doit déterminer la profondeur du chagrin et l’importance de la souffrance. 

Non seulement la souffrance de la personne endeuillée n’est pas reconnue mais la société prive cette dernière de ce qui constitue souvent son vœu le plus cher : être réunie avec l’animal défunt dans une tombe commune. En effet, en France, il est expressément interdit d’inhumer un animal dans un cimetière humain en application des articles L. 2223-3 et L. 2223-13 du code général des collectivités territoriales, la sépulture dans un cimetière communal est due aux seules personnes.

Le Conseil d’État dans l’affaire du chien « Félix » a justifié l’interdiction faite au concessionnaire d’un caveau de s’y faire inhumer avec son chien en se fondant sur la notion de dignité des morts (Conseil d’État, 17 avril 1963, Blois). Récemment, en réponse à la question du député Kévin Pfeffer (publiée le 14 janvier 2025 au JO), le ministre de l’Intérieur a confirmé le 8 avril 2025 que « … la sépulture dans un cimetière communal est due aux seules personnes ».

L’animal de compagnie étant désormais devenu un membre de la famille pour une majorité de français et de la profonde détresse des personnes à sa mort, le deuil animalier doit enfin être légitimé. Plusieurs mesures peuvent être envisagées:

  • Mise en place de formations à l’accompagnement du deuil destinées aux vétérinaires et aux personnels de santé (médecin généralistes psychologues/psychiatres);
  • Autorisation de l’inhumation conjointe dans un cimetière humain de façon à pouvoir respecter les volontés de nombreux propriétaires d’animaux;
  • Mise en place d’un congé pour deuil animalier (qui existe déjà dans certaines structures -entreprises et associations- tant en France que dans certains pays étrangers ;
  • Faire reconnaître par des actions de sensibilisation et par l’enseignement la réalité et la force du lien entre l’humain et son compagnon qui est un membre de la famille ; favoriser l’emploi du mot « compagnon » plutôt que celui d’animal de compagnie qui est trop réducteur et maintient l’existence d’un fossé.
  • Développer des rituels de deuil, des cérémonies, des journées et rencontres annuelles consacrées au deuil animalier ;
  • Encourager la recherche et les études scientifiques (intensité du deuil, impact de l’isolement social, conséquences notamment psychologiques et professionnelles) sur le deuil animalier ;

Reconnaître la singularité et la réalité de la souffrance du deuil animalier ne revient pas à assimiler l’animal à l’être humain mais démontre notre capacité à admettre que le chagrin ne doit pas être fonction de l’espèce à laquelle appartenait le défunt. C’est mettre en harmonie et en cohérence le droit et nos pratiques avec l’évolution de la société. 

Reconnaître le deuil animalier c’est élargir notre empathie à l’égard de toutes les formes de souffrance sans hiérarchisation de la douleur.

Auteur de “Un seuil animalier”

Éditions de l’Harmattan : 

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/un-deuil-animalier/


Jean Marc Neumann
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Juriste, conférencier et auteur de « Un deuil animalier »

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