Interview de Luc Mounier, professeur à VetAgro et responsable de la chaire bien-être animal

Marion Weisslinger15 avril 202117 min

L’école vétérinaire de Lyon (VetAgro Sup) est historiquement la première école vétérinaire du monde. A-t-elle été la première à promouvoir le bien-être animal ?

Dans le monde vraisemblablement pas !

En France, je ne sais pas, les écoles vétérinaires enseignent et promeuvent le bien-être depuis un moment, même si ce n’était pas toujours identifié en tant que tel…du coup il est difficile de savoir qui était la première. Puis, j’aurais tendance à dire que peu importe, l’important est que les quatre écoles nationales vétérinaires françaises sont impliquées dans le bien-être des animaux et participent à cette prise en compte. Ceci dit, à VetAgro Sup, nous sommes un peu plus identifiés « bien-être animal » que les autres, notamment par l’intermédiaire de la chaire bien-être animal (qui est née d’un partenariat avec le gouvernement via la Direction Générale de l’Alimentation, ndlr). Par ailleurs, je crois que c’est à VetAgro Sup qu’il y a eu le premier enseignant en bien-être animal. Nous sommes ainsi certes mieux identifiés, néanmoins, toutes les écoles vétérinaires participent, en France, à cette promotion et prise en compte.

A votre sens, est-il plus urgent de prendre en compte le bien-être des animaux de compagnie ou bien celui des animaux d’élevage ?

Les deux ! à partir du moment où le bien-être d’un animal peut être amélioré peu importe qu’il s’agisse d’un animal de compagnie, de sport, d’élevage ou encore de zoos, de cirque. 

D’un côté, lorsque l’on améliore un élevage ou les conditions des animaux dans une filière, beaucoup d’animaux sont directement impactés. Cependant, il est tout aussi important d’améliorer le bien-être des animaux de compagnie car il existe aujourd’hui une multitude de propriétaires qui ne sont pas toujours bien informés des besoins et des conditions de bien-être de leur animal. C’est donc également une priorité. Ainsi, pour les deux cas, nous ne sommes pas tout à fait sur les mêmes enjeux, mais il s’agit de deux sujets avec la même importance.

Vous êtes avant tout un scientifique : l’amélioration du bien-être animal dans les élevages passe-t-elle forcément par la science ?

Oui !! mais pas uniquement les sciences biologiques… il faut maintenant de plus en plus la participation des sciences sociales. En effet, de nombreuses connaissances scientifiques existent déjà sur le comportement des animaux, sur leurs capacités à ressentir des émotions, et il est nécessaire de poursuivre la recherche car nous sommes loin d’avoir tout découvert. Cependant, on se rend compte de plus en plus que ces connaissances ont parfois du mal à se diffuser sur le terrain et à être appropriées par les acteurs. Donc nous nous retrouvons avec des connaissances qui ne sont parfois par utilisées en pratique, ou qui ont du mal à être mises en œuvre. Pour cette raison, nous avons de plus en plus besoin de sciences sociales, pédagogiques, éthiques mais aussi des sciences économiques pour mieux étudier les coûts/bénéfices de l’amélioration du bien-être. Nous avons ainsi besoin d’une interdisciplinarité autour de la question du bien-être des animaux, qui inclut tant les sciences biologiques que sociales, afin de trouver les solutions les plus pragmatiques possibles, susceptibles de convenir d’une part aux animaux, mais également au plus grand nombre des acteurs : ONG, éleveurs, consommateurs, etc.  

Donc oui, le bien-être est une question scientifique et pas uniquement émotionnelle, mais c’est une question scientifique qui est et se doit d’être interdisciplinaire.

Une distinction fondamentale pour vous, sur laquelle vous insistez beaucoup, est celle que vous opérez entre bien-être animal et bientraitance. Si vous pouvez ici nous rappeler la différence ?

Le bien-être est un état physique de l’animal mais aussi un état mental qui dépend de la perception que celui-ci a d’une situation ou de son environnement. La bientraitance sont les actions réalisées par l’homme pour atteindre le bien-être de l’animal. Ce n’est pas parce qu’on essaie d’atteindre le bien-être de l’animal que ce dernier va être effectivement dans un état de bien-être.

Ainsi, on remarque bien que, dans un cas, on a une obligation de résultats (le bien-être doit être atteint) et dans l’autre cas, on a une obligation de moyens (on va essayer d’atteindre le bien-être). La différence entre les deux est fondamentale : si la bientraitance est nécessaire au bien-être, elle n’est pas forcément suffisante. Ainsi, même si on essaie de le traiter au mieux, il est possible que l’animal soit dans une situation de stress, de mal-être … cela va dépendre de sa propre perception ! Le bien-être doit s’évaluer en regardant l’animal et c’est ce dernier qui va nous indiquer si oui ou non il se trouve dans un état de bien-être.  

Peut-on appliquer la notion de bien-être aux animaux sauvages ?

C’est une question difficile. En théorie oui car les animaux sauvages comme les autres animaux ressentent des émotions positives ou des émotions négatives. Par ailleurs, les animaux sauvages, comme les autres, perçoivent leur environnement et ressentent du stress. 

Cependant, jusqu’à récemment, on ne parlait pas du bien-être de la faune sauvage. On l’évoquait uniquement pour les animaux qui étaient sous la responsabilité de l’homme, ce qui incluait du coup uniquement la faune sauvage captive.

Cependant, on remarque que cette question vient d’évoluer très récemment avec l’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne sur la chasse à glu. En effet, c’est, je crois, la première fois pour les animaux sauvages qu’il est fait référence à l’article 13 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne qui dispose que les animaux sont des êtres sensibles … La Cour de justice parle ainsi d’un nécessaire respect du caractère sensible de l’animal sauvage et donc peut-être que bientôt nous allons aussi parler du bien-être des animaux sauvages non captifs…attendons de voir comment cela évolue !

Parle-t-on du bien-être d’un individu ou bien de celui d’une espèce ?

Le bien-être dépendant en partie de la perception, il est nécessairement individuel. Nous ne pouvons ainsi pas parler du bien-être d’une espèce, cela n’a aucun sens. Après dans le cas d’un troupeau par exemple, il va falloir, tout de même, faire la moyenne du bien-être de chaque individu. Il n’en demeure pas moins que chaque animal ressent son bien-être et son mal-être, comme chacun d’entre nous ressent ses propres émotions et non celles du voisin. Donc parler du bien-être d’une espèce n’a en réalité aucun sens. Pour cette raison et de la même manière, je préfère parler du « bien-être des animaux » plutôt que du « bien-être animal ». En revanche, on parlera effectivement de la protection d’une espèce.

Vous qui êtes régulièrement en lien avec les éleveurs, comment envisagent-ils aujourd’hui la thématique du bien-être dans leurs élevages et comment parviennent-ils à l’appliquer au quotidien ?

Les éleveurs sont conscients de la demande de la société et sont les premiers à vouloir améliorer le bien-être de leurs animaux. Je ne connais pas un éleveur qui ne fasse ce métier pour faire souffrir de manière volontaire ses animaux, ou qui ne fasse ce métier alors qu’il n’aime pas les animaux. Cela dit, tout n’est pas toujours possible tout de suite et améliorer le bien-être des animaux nécessite parfois des investissements importants, des changements de pratiques, etc. Il faut donc comprendre les problématiques des éleveurs et les accompagner dans ces évolutions. Pour cela, il est nécessaire que les consommateurs acceptent de payer plus cher leur alimentation afin que nous arrêtions d’importer ou de consommer des produits animaux étrangers de basse qualité. Il faut en consommer moins mais il faut mettre le prix pour que l’on puisse aider nos éleveurs à aller dans le sens d’une amélioration des pratiques et du bien-être animal. Pour eux c’est difficile et il faut le comprendre. Ainsi, en achetant des produits français on peut accompagner nos éleveurs… et donc reconnaitre quand ils font du bon travail.

Vous parlez régulièrement dans vos entretiens de « welfare washing ». Pouvez-vous spécifier ce que vous entendez par là ? 

Le bien être est une question devenue à la mode et les médias en parlent énormément. Je pense que certains industriels sont vraiment dans une démarche d’amélioration en faisant très bien leur travail. En revanche, comme pour tous les sujets, je pense que certains cherchent à « surfer sur la vague » en parlant de bien-être là où, en réalité, ils ne font pas grande chose. C’est ce que j’entends par « welfare washing ».

Cependant, de mon côté, je préfère retenir ceux qui font bien leur travail et ils sont nombreux.

Le bien-être est certes une affaire de vétérinaire, mais aussi de politiques ?

Les vétérinaires sont des acteurs incontournables du bien-être animal. A mon sens ils sont les experts du bien-être et de la santé des animaux. Cependant, le bien-être des animaux est l’affaire de tous pour trouver et mettre en place des solutions pragmatiques. Si c’est l’affaire de tous, c’est donc aussi une affaire de politiques. On ne trouvera pas de solutions si, à un moment, il n’existe pas une volonté politique pour accompagner les acteurs de terrain.

Luc Mounier

https://www.linkedin.com/in/luc-mounier-b361088b/

http://chaire-bea.vetagro-sup.fr

Docteur en philosophie

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