Questions à Esther Benbassa, sénatrice Europe Ecologie-Les Verts

Marion Weisslinger4 juin 202125 min

Entretien avec Esther Benbassa, sénatrice Europe Ecologie-Les Verts de Paris, qui a déposé le 21 janvier 2020 au Sénat, dans le cadre de la niche parlementaire réservée au groupe écologiste, une proposition de loi pour un élevage éthique, socialement juste et soucieux du bien-être animal, proposition rejetée par la majorité des Sénateurs au cours de la séance du 26 mai. 

En tant que sénatrice d’EELV vous êtes particulièrement impliquée pour la cause animale.  Quelle est votre vision de l’animalité et de sa place au sein de nos sociétés ? 

Il faut savoir que je suis une urbaine et que je suis issue d’un milieu oriental dans lequel, à l’époque, nous n’avions pas beaucoup de contacts avec les animaux domestiques, c’est-à-dire que nous n’avions pas d’animal domestique chez nous. Au fur et à mesure du temps, je me suis rapprochée des animaux. Il s’agissait, pour moi d’une relation nouvelle, ou renouvelée, qui m’a permis de prendre conscience que nous ne pouvons pas, au XXIème siècle, demeurer indifférents au sort des animaux. L’animal reste, avec sa sensibilité, parfois une sorte de mystère et, aussi, interpelle puisque cette sensibilité est à explorer dans tous les sens. Comme nous avons fait la révolution avec la Déclaration des droits de l’homme, je pense qu’un jour il faudra faire reconnaître la Déclaration des droits des animaux pour pouvoir passer à une nouvelle étape et avoir ainsi les moyens de véritablement défendre les animaux et assurer leur bien-être. Aujourd’hui nous connaissons les dégâts de l’élevage industriel, ceux liés au manque de plein-air, les conditions dans lesquelles sont élevés la plupart des animaux de basse-cour mais aussi les lapins, à savoir dans des cages. Nous savons qu’il existe une élimination des poussins mâles ou des cannetons femelles respectivement par broyage et par gazage. Ce sont des questions très importantes. Cependant, parallèlement, nous ne pouvons pas légiférer si nous ne pensons pas également aux agriculteurs : le bien-être des animaux passe aussi par le bien-être des agriculteurs rémunérés correctement et qui seront en mesure de faire une transition vers plus de bien-être si nous les aidons financièrement. 

Avec votre proposition de loi pour un élevage éthique, quelles étaient vos intentions ?

Nous voulions assurer en 2040 le plein-air pour tous les animaux, supprimer les cages comme cela a été acté en Europe dans de nombreux pays. Nous voulions également diminuer le temps de transport des animaux conduits à l’abattage. Par ailleurs, nous souhaitions, pour début 2022, mettre fin au broyage des poussins mâles et au gazage des cannetons femelles. Enfin, l’idée était de créer un fond qui permette d’accompagner les agriculteurs et de leur donner la possibilité de travailler moins en recrutant plus, tout en ayant un élevage plus axé sur le bien-être des animaux. L’objectif est ainsi de se détourner d’une agriculture intensive au profit d’une agriculture paysanne.   

Quel est votre sentiment après le vote de la semaine dernière ? 

Je suis indubitablement déçue. Avant le vote de la loi, la commission des Affaires économiques avait déjà mis en avant une idée qui ne me paraît pas constituer un argument valable, à savoir qu’il existe déjà une disposition européenne qui s’applique. Cependant, la réglementation européenne reste très généraliste et ne dicte pas aux pays ce qu’ils doivent faire en matière de bien-être animal. Chaque pays est libre de faire sa politique. Il n’y a aucune prescription pour mettre fin à l’élevage en cage ou interdire le broyage, etc. Bien que l’Allemagne ait voté la fin du broyage des poussins, effectif en 2022, chez nous, au Sénat il y a eu un fort conservatisme sur la question, avec l’idée mise en avant que l’agriculteur allait souffrir des changements proposés par la loi. 

En revanche, cette proposition de loi a permis de susciter une vraie discussion dans l’hémicycle. Nous avons été très soutenus par les associations et par la presse. Je crois ainsi que c’était le bon moment d’ouvrir le débat. Il faut être pionnier. Aujourd’hui nous voyons que les esprits sont prêts et qu’il s’agit d’un processus qui est déjà en marche. Nous avons simplement donné un coup de pouce en débattant au Sénat et nous avons quelque part légitimé le sujet. De fait, il s’agit aujourd’hui d’un sujet valable dont on peut parler, qui n’est pas uniquement né de l’esprit d’« écologistes punitifs ».

Que pensez-vous du reproche qui a été fait à la proposition de loi d’une distorsion de concurrence si la France venait à augmenter les normes de bien-être sans forcément que ses voisins européens fassent de même ? 

Cette question m’a effectivement été posée au cours du débat.  Il s’agirait assurément d’éviter cette compétition déloyale. Je serais ainsi favorable à la taxation de l’importation car c’est uniquement de cette façon que nous parviendrons à encourager les paysans ainsi que les filières à se lancer dans cette transition. 

Vous avez indiqué avoir consulté les professionnels impliqués au moment de rédiger votre proposition de loi. Aviez-vous les éleveurs de votre côté ? 

Oui, nous avons eu de notre côté la Confédération paysanne. J’ai également visité plusieurs fermes avec des agriculteurs pratiquant l’élevage éthique qui nous ont témoigné leur soutien. 

Le tout plein-air peut-il être viable sans une diminution drastique de la consommation de viande ?

Il faudrait effectivement passer à un autre mode de consommation, avec plus de sobriété. Il est vrai que tout le monde ne sera pas vegan dans quinze jours, ni dans un an ni dans cinq. Néanmoins il faut aller dans le sens d’une diminution de la consommation avec une viande de meilleure qualité issue d’animaux élevés en plein-air. Il faudrait aussi penser à l’abattage et à la question de l’étourdissement préalable. Les gens sont de plus en plus conscients de ces problématiques et il existe une véritable attente de la société relayée par les grandes enseignes de distribution. 

Sachant que la loi n’a pas été adoptée, quel est votre prochain objectif ou projet pour agir en faveur de la cause animale ? 

J’ai plein de projets dont l’abattage avec obligation d’étourdissement préalable. Le combat est loin d’être fini. Par ailleurs, sur le volet animaux domestiques, le texte va normalement arriver au Sénat, du moins le gouvernement s’y est engagé lors du débat sur ma proposition de loi. 

Esther Benbassa 

https://www.estherbenbassa.net

https://twitter.com/EstherBenbassa

https://www.facebook.com/EBenbassa

Docteur en philosophie

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