ActualitésPolitique & AnimauxPetite enfance et construction de l’empathie envers les animaux

Béatrice Canel Depitre11 février 20267 min

Cet article fait partie d’une série thématique consacrée aux liens entre politiques publiques humaines et protection des animaux.

Chaque contribution traite d’un sujet distinct et peut être lue indépendamment des autres.

La relation qu’une société entretient avec les animaux ne relève ni du hasard ni de la seule sensibilité individuelle. Elle se construit très tôt, dès la petite enfance, à travers les expériences vécues, les cadres éducatifs et les normes transmises par les adultes. Les politiques publiques locales de la petite enfance jouent, à cet égard, un rôle déterminant : elles façonnent les environnements dans lesquels se développent l’empathie, le respect de l’altérité et la capacité à reconnaître la vulnérabilité d’autrui, humain comme animal.

Souvent perçues comme exclusivement tournées vers la protection et le bien-être des enfants, ces politiques participent pourtant directement à la manière dont les futurs citoyens percevront les animaux : comme des objets, des ressources, des nuisances… ou comme des individus sensibles, capables de ressentir la peur, le stress, la douleur et le plaisir.

Les travaux en psychologie du développement montrent que l’empathie n’est pas innée : elle se construit progressivement, en fonction de la qualité du cadre éducatif, affectif et sécurisant dans lequel évolue l’enfant. Pour pouvoir reconnaître la vulnérabilité d’autrui, encore faut-il se sentir soi-même protégé, écouté et respecté.

La relation aux animaux joue ici un rôle particulier. Parce qu’ils sont à la fois proches et différents, dépendants et expressifs, les animaux constituent pour les enfants un support privilégié d’identification et d’apprentissage émotionnel. Mais cette relation ne peut être éducative que si elle s’inscrit dans un environnement fondé sur la bienveillance réelle, et non sur la domination, la peur ou le silence imposé.

Un enfant à qui l’on apprend que sa parole compte, que son corps lui appartient et que la violence n’est jamais normale, sera plus à même de comprendre que les animaux aussi ont des limites, des besoins et un droit à être protégés.

La petite enfance est également un moment de grande vulnérabilité. Les politiques publiques locales ont une responsabilité majeure dans la prévention des violences sexuelles, des maltraitances et du harcèlement dès le plus jeune âge, y compris lorsque ces violences sont commises par des adultes encadrants ou des pairs.

Mettre en place des dispositifs de protection efficaces — formation des professionnels, procédures claires de signalement, outils adaptés au recueil de la parole des très jeunes enfants (boîtes à lettres anonymes, supports visuels, médiation spécialisée) — ne relève pas seulement de la protection de l’enfance. Cela participe à la construction d’un cadre éthique fondamental : celui où les plus faibles sont protégés, où la domination est interrogée, et où la violence n’est jamais banalisée.

Ce cadre est indispensable pour permettre à l’enfant d’intégrer une valeur essentielle : le respect ne se limite pas à ceux qui peuvent se défendre. Cette prise de conscience est au cœur de la relation future aux animaux.

Les politiques de prévention du harcèlement ne doivent pas commencer au collège. Dès l’école maternelle, les collectivités peuvent agir en formant les enseignants et les encadrants à la détection précoce des comportements de domination, d’exclusion ou d’agressivité répétée.

Sensibiliser les enfants à la bienveillance, à l’attention portée aux plus fragiles, à la reconnaissance des émotions — les leurs comme celles des autres — contribue à prévenir durablement les violences. Cette prévention concerne tout autant les relations entre enfants que les relations aux animaux.

Apprendre qu’un animal ne doit pas être effrayé, poursuivi ou manipulé contre sa volonté participe de la même logique que celle qui consiste à refuser l’humiliation ou la violence envers un camarade plus vulnérable.

La construction de l’empathie repose largement sur les adultes qui accompagnent les enfants. Les professionnels de la petite enfance transmettent, souvent de manière implicite, des normes, des comportements et des représentations.

Les former à la prévention des violences sexuelles, au recueil de la parole des enfants, mais aussi aux liens entre violences humaines et violences envers les animaux, permet :

  • d’éviter la banalisation de certains comportements de domination,
  • de repérer plus précocement des situations de maltraitance,
  • de proposer des pratiques éducatives cohérentes, respectueuses des enfants comme des animaux.

Il ne s’agit pas de transformer les structures d’accueil en espaces militants, mais de donner aux adultes les outils nécessaires pour garantir un cadre réellement sécurisant et bienveillant.

Les politiques publiques locales de la petite enfance peuvent également favoriser une approche respectueuse des animaux sauvages présents dans l’environnement quotidien des enfants : oiseaux, hérissons, insectes pollinisateurs, animaux liminaires vivant à proximité des humains.

L’objectif n’est ni la manipulation ni la mise en scène, mais l’observation à distance, volontairement limitée :

  • nichoirs ou abris hors d’accès direct,
  • espaces laissés calmes, peu fréquentés,
  • supports pédagogiques expliquant pourquoi l’animal ne doit pas être touché, poursuivi ou nourri de manière inadaptée.

L’animal reste libre, invisible s’il le souhaite. Cette absence de contrôle constitue un apprentissage essentiel : respecter un individu, c’est accepter de ne pas le contraindre.

Avec de jeunes enfants, la pédagogie repose sur des notions simples et concrètes : se nourrir sans dépendre des humains, se protéger du bruit, ne pas être manipulé, pouvoir se déplacer librement.

Ces explications permettent de relier directement les comportements humains à leurs conséquences sur les animaux :

  • pourquoi ne pas ramasser un oisillon ?
  •  pourquoi certains aliments sont dangereux ?
  • pourquoi un hérisson a besoin de haies plutôt que de pelouses parfaitement entretenues ?

Ces questions favorisent une compréhension relationnelle et non abstraite. Elles ancrent l’idée que les choix humains — y compris les choix d’aménagement ou d’entretien des espaces — ont des effets directs sur les animaux.

Investir dans la petite enfance, c’est faire le choix de la prévention plutôt que de la réparation. En matière de violences, comme en matière de protection animale, agir tôt permet de limiter durablement les comportements de domination et de maltraitance.

Reconnaître que la construction de l’empathie envers les animaux relève pleinement des politiques publiques de la petite enfance, c’est affirmer que la défense des animaux n’est pas marginale. Elle est intimement liée à la protection des humains, et en particulier des plus vulnérables.

Opposer les besoins des enfants à ceux des animaux repose sur une fausse dichotomie. Les politiques publiques qui protègent les plus faibles, qui préviennent les violences et qui valorisent la bienveillance dès le plus jeune âge servent conjointement les intérêts humains et animaux.

Faire de la petite enfance un levier de prévention de la souffrance animale, c’est reconnaître que la protection des animaux commence là où se construisent les regards, les gestes et les valeurs — dans des environnements réellement sécurisants, respectueux et attentifs à toutes les vulnérabilités.


Béatrice Canel Depitre
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