Cet article fait partie d’une série thématique consacrée aux liens entre politiques publiques humaines et protection des animaux. Chaque contribution traite d’un sujet distinct et peut être lue indépendamment des autres.
Une même réalité à traiter conjointement par les politiques publiques
Les violences envers les animaux et les violences intrafamiliales sont encore trop souvent abordées comme des phénomènes distincts, relevant de champs d’intervention séparés : protection animale d’un côté, protection des personnes de l’autre. Cette séparation, largement héritée des cloisonnements administratifs, masque pourtant une réalité désormais bien documentée : il s’agit fréquemment de manifestations différentes d’une même dynamique de violence, exercée sur les individus perçus comme vulnérables, dépendants ou privés de moyens de défense.
Reconnaître ce lien n’est ni une analogie militante ni une manière de relativiser les violences subies par les personnes. C’est au contraire une exigence de lucidité politique, au service de la prévention, de la protection et de la sécurité de tous les individus concernés, humains comme animaux.
Un continuum de violences largement documenté
Depuis plusieurs décennies, de nombreuses recherches mettent en évidence des corrélations fortes entre les violences exercées sur les animaux et les violences intrafamiliales. Les animaux sont parfois utilisés comme instruments de domination : moyens de pression, d’intimidation, de chantage affectif ou de contrôle psychologique. Ils peuvent être victimes directes de violences ou exposés à un climat de maltraitance chronique.
Dans de nombreux cas, la violence envers un animal constitue :
- un signal d’alerte précoce de violences plus larges,
- un facteur de maintien sous emprise,
- un obstacle majeur à la fuite des victimes humaines, contraintes de rester pour protéger un animal.
Ignorer les animaux dans ces situations revient à affaiblir les dispositifs de protection des personnes. Mais l’inverse est tout aussi vrai.
Ne pas se détourner des violences humaines sous prétexte qu’elles ne seraient pas « animalistes »
Pour une partie du mouvement animaliste, les violences dites humaines peuvent être perçues comme extérieures à son champ d’action. Cette tentation du repli est compréhensible, mais politiquement contre-productive.
Repérer et accompagner des enfants en errance, des enfants victimes ou témoins de violences intrafamiliales, c’est aussi agir en amont sur la reproduction des schémas de domination et de brutalité. Un enfant protégé, écouté et accompagné a davantage de chances de devenir un adulte respectueux des autres, humains comme animaux.
La prévention des violences envers les animaux passe nécessairement par une prise en charge sérieuse des violences interpersonnelles. La violence ne se compartimente pas : elle circule, se transforme, se déplace d’une victime à une autre.
Les animaux, victimes invisibles… et révélateurs
Dans les situations de violences intrafamiliales, les animaux restent largement invisibles pour les dispositifs d’accompagnement. Ils ne sont ni recensés systématiquement, ni intégrés aux évaluations de danger, ni pris en compte dans les plans de mise à l’abri.
Cette invisibilisation a des conséquences concrètes. De nombreuses victimes retardent ou renoncent à quitter un foyer violent par peur d’abandonner un animal sans protection. D’autres subissent des violences supplémentaires par la menace ou l’atteinte portée à un animal auquel elles sont attachées. L’animal devient alors un otage silencieux, mais central dans la dynamique de domination.
Prendre ces situations au sérieux ne relève pas d’un supplément d’âme animaliste, mais d’une approche réaliste et efficace de la protection des personnes.
Former, repérer, accompagner : une approche globale de la violence
Les collectivités locales disposent de leviers essentiels pour agir sur ces violences dans toutes leurs dimensions. Assurer une formation continue à l’ensemble des agents en contact avec les enfants et les familles — enseignement, santé, services sociaux, police municipale — au dépistage des situations à risque est une nécessité.
Former au repérage des violences intrafamiliales, y compris lorsqu’elles s’exercent sur des animaux, et définir des conduites à tenir claires en cas de doute ou de situation avérée, permet d’intervenir plus tôt et plus efficacement.
De même, mettre en place des outils adaptés au recueil de la parole des jeunes enfants — dispositifs anonymes, médiation spécialisée, accompagnement psychologique — contribue à créer un environnement réellement sécurisant. Ce cadre protecteur est indispensable pour permettre aux enfants de développer une conscience du respect des plus faibles, qu’ils soient humains ou animaux.
Coordonner protection animale et assistance sociale
Une coordination renforcée entre les services chargés de la protection des animaux et les services d’assistance sociale est un levier encore trop peu exploité. La prise en charge d’une situation par l’un de ces services peut permettre à l’autre de détecter un signal de détresse jusque-là invisible.
L’absence de coordination entraîne :
- des signalements incomplets,
- des protections partielles,
- des ruptures de parcours pour les victimes,
- et un maintien des animaux dans des environnements dangereux.
Les collectivités locales ont un rôle clé à jouer dans la mise en cohérence des réponses.
Identifier les liens entre violences envers les animaux et violences interpersonnelles permet également de mieux anticiper certains comportements criminels. Cette approche transversale ne dilue pas les responsabilités : elle les rend plus efficaces.
Agir sur toutes les formes de violence, sans hiérarchie artificielle
Mettre en place un plan municipal d’aide aux victimes de violences conjugales, former les agents municipaux à la détection et à la prise en charge des violences sexistes et sexuelles, proposer des dispositifs d’accompagnement ou de reconstruction — y compris des cours de self-défense dispensés par des associations spécialisées — ne revient pas à s’éloigner de la cause animale.
C’est au contraire reconnaître que la violence forme un tout, et qu’on ne peut prétendre protéger durablement les animaux en se désintéressant des violences qui frappent les humains les plus vulnérables.
Une responsabilité politique claire
En traitant conjointement les violences faites aux humains et celles infligées aux animaux, les collectivités affirment une vision exigeante de la protection : une protection qui ne hiérarchise pas arbitrairement les souffrances, mais qui s’attaque aux mécanismes mêmes de la violence.
Pour un mouvement animaliste qui aspire à gouverner, cette cohérence est essentielle. La protection des animaux ne s’oppose pas à la prise en charge des violences humaines : elle s’y inscrit pleinement. Refuser cette articulation, c’est renoncer à agir sur les mécanismes mêmes de la violence.

Béatrice Canel Depitre
Essayiste











