Les grands pas des oiseaux migrateurs

Maxime Zucca15 avril 20218 min

Depuis la fin du mois de mars, les hirondelles commencent à réapparaître dans les villages, de retour d’Afrique. Elles ont été précédées par les cigognes blanches : les plus chanceux ont peut-être pu observer des vols de centaines d’individus le long des côtes de l’Aude ou de la vallée du Rhône, en route vers le Nord-Est de la France et l’Allemagne. Côté rapaces, les milans noirs sont les premiers migrateurs à être revenus, dès le début de mars. Autour du 15 mai, les bondrées apivores clôtureront le bal. Ces grands migrateurs hivernent presque tous en Afrique au sud du Sahara – d’où leur appellation de « migrateurs transsahariens ». Ce sont des oiseaux qui se nourrissent d’insectes ou de vertébrés à sang froid peu accessibles en hiver. Environ un quart des oiseaux nicheurs de France disparaissent ainsi chaque automne en Afrique. Il existe également de nombreux migrateurs intra-européens, qu’on appelle migrateurs « courte distance » : les canards d’Europe du Nord qui emplissent nos étangs en hiver ; les pipits farlouses qui survolent par milliers nos maisons en octobre et qui hiverneront notamment dans la péninsule ibérique ; le rougequeue noir du quartier, qui revient chanter au mois de mars après avoir été jouir de la douceur méditerranéenne. En mer, le ballet est encore plus complexe, car s’y mêlent des oiseaux des deux hémisphères. Les nicheurs subantarctiques viennent passer l’hiver austral dans les eaux européennes, et inversement.

Tous ne sont pas égaux dans ces voyages. Les grands planeurs, tels que les cigognes et les rapaces, peuvent parcourir de grandes distances à moindre coût : ils recherchent les courants ascendants et, à la manière des parapentistes, s’élèvent au sommet des thermiques puis se laissent glisser sans effort jusqu’au thermique suivant. Contrepartie : ils doivent voyager par temps ensoleillé et éviter de traverser la mer, au-dessus de laquelle de telles ascendances ne se forment pas, ou très peu. Tous convergent ainsi vers le détroit de Gibraltar, haut lieu de l’observation des migrations. Les oiseaux de mer ont également obtenu leur brevet d’aérologie. Puffins et pétrels profitent des vents verticaux créés par la rencontre des bourrasques contre la crête des vagues, et volent en formant de grandes boucles, ne battant des ailes que si nécessaire.

Cependant, les migrateurs les plus abondants sont ceux que l’on ne voit pas, car beaucoup se déroule la nuit, et souvent très haut dans le ciel. Fauvettes, pouillots, rougequeues, traquets, rousserolles, loriots, blongios, râles, chevaliers ou huppes attendent que le crépuscule soit tombé pour s’envoler vers le ciel, après avoir passé la journée à se nourrir pour constituer les réserves énergétiques nécessaire au vol. Ils s’élèvent jusqu’à 2000, 3000, parfois 5000 mètres de haut le temps d’une nuit, volant à 40-50 km/h, parfois beaucoup plus si le vent est favorable. Chaque nuit, ils progressent d’environ 300 km, se reposent et se restaurent une journée ou deux, et repartent. Toutes les semaines environ, une grande halte de plusieurs jours dans un site stratégique leur permet de recharger complètement leurs batteries.

Prenons un exemple. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de la pie-grièche écorcheur, ce petit passereau d’une vingtaine de centimètres qui tient son nom de la prévoyante coutume qu’il a d’empaler ses proies sur les épines des buissons ou les fils barbelés pour s’éviter les lendemains difficiles. Grâce à un équipement miniature et adapté, on en sait un peu plus sur leur migration. Elles quittent la France en août en direction de la Grèce, où elles s’arrêtent plusieurs semaines. De là, elles traversent la Méditerranée, puis, dans la foulée, le désert du Sahara. Si elles ont de la chance, elles feront halte dans un oasis, mais sinon, elles chercheront à voler le plus longtemps possible et ne faire que de brèves haltes pour dormir et en terminer au plus vite avec cet obstacle hostile. Le Sahel fait alors office d’eldorado, après trois ou quatre journées à jeûner, et elles y stationneront au moins un mois, profitant des effets de la saison des pluies en septembre. Leur vol reprend ensuite jusqu’au Zimbabwe ou au Mozambique, où elles passeront les mois de décembre à mars. Au printemps, le chemin est différent : direction la corne de l’Afrique ! On oublie la Méditerranée, c’est le détroit de Bab-el-Mandeb qui sera franchi, et au lieu du Sahara, le désert d’Arabie. Les vents portants, les haltes migratoires, et d’autres contraintes liées à l’histoire évolutive de l’espèce expliquent ce détour. Arrivées en Irak ou dans l’Est de la Turquie, elles effectuent une longue halte puis obliquent plein ouest, en direction de la France, où elles n’arriveront qu’autour du 10 mai. En tout, elles auront passé au moins 67 nuits en migration, découvert autant de nouveaux sites inconnus où il leur a fallu trouver de quoi s’alimenter avec le plus d’efficacité possible, composé avec des tempêtes, des sècheresses, des coups de froid, tout en évitant de terminer dans les serres des faucons d’Éléonore ou autre prédateur aux aguets.

Et cela, généralement, sans la moindre aide, car les oiseaux, chez la grande majorité des espèces, migrent seuls, sans l’assistance des parents. Cela signifie que la première année, ils se reposent entièrement sur un programme génétique qui leur dicte le signal du départ, leur enjoint de voler dans la bonne direction et jusqu’à destination, qui les avertit de l’arrivée d’un obstacle tel que le Sahara nécessitant une préparation physique suffisante. Les années suivantes, l’expérience de la première migration leur est d’un précieux apport.

Une telle orfèvrerie ne peut se satisfaire de trop de dérèglements. Or depuis quelques décennies, ceux-là se multiplient. La modification des paysages qui résulte de l’intensification agricole a rendu de vastes zones peu propices aux haltes migratoires. Difficile de trouver quelque chose à se mettre sous le bec, et mieux vaut qu’il ne s’agisse pas d’une graine enrobée de néonicotinoïdes. Le déclin des insectes, source privilégiée de nourriture pour de nombreux migrateurs au long cours, a bien sûr une incidence élevée sur l’état de leurs populations, et souffrent de leur raréfaction tant en période de nidification qu’en période migratoire. Le changement climatique rend la situation plus difficile encore. L’augmentation des températures au printemps s’accompagnent d’un débourrage plus précoce des plantes. Les insectes émergent plus tôt, suivant leur nourriture. Mais les oiseaux migrateurs ne parviennent pas tous à avancer suffisamment leur date de retour. Cela peut avoir une grande incidence : à la naissance des jeunes, il leur faut multiplier les captures de proies. Or si le pic d’abondance de celles-ci est passé, le risque de ne pas pouvoir nourrir les poussins suffisamment est élevé. C’est surtout ainsi que des populations diminuent : non pas par des mortalités de masse, mais en se reproduisant moins bien. 

Il n’est pas simple pour les grands migrateurs d’avancer suffisamment leur arrivée sur les sites de nidification au printemps, car les pressions de sélection sur les sites d’hivernage sont parfois contraires. Avec le changement climatique, la pluviosité hivernale tend à diminuer en Afrique, et les ressources alimentaires avec. Les oiseaux doivent parfois attendre assez tard en fin d’hiver que des pluies suffisantes leur permettent de se préparer physiologiquement au départ, et ne peuvent donc partir plus tôt.

Les limicoles – petits échassiers des vasières – qui nichent autour du cercle arctique sont encore plus concernés par ces problématiques que les oiseaux français. Dans la péninsule du Taïmyr, la fonte des neiges a avancé de 18 jours en 25 ans. Les Barges rousses qui y nichent nourrissent essentiellement leurs poussins avec des tipules (ces insectes qu’on appelle familièrement des « cousins »), qui ont avancé leur période d’émergence de presque autant. Incapables d’avancer leur départ du banc d’Arguin, en Mauritanie, elles n’ont d’autre choix que de raccourcir leur précieuse halte migratoire en mer des Wadden, à cheval entre l’Allemagne et les Pays-Bas. Si elles parviennent ainsi encore à bénéficier d’un nombre suffisant de proies pour nourrir leurs jeunes, elles arrivent en moins bonne condition physique sur les sites de nidification, et sont plus vulnérables à la prédation et aux maladies. En conséquence, la population décroît très rapidement, de 4% par an.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l‘état de conservation de nombreux migrateurs au long cours soit alarmant. A l’échelle européenne, ils ont décliné de 25% depuis le début des années 1980 – beaucoup plus que les espèces sédentaires ou migratrices courte distance. Leur destruction volontaire paraît donc particulièrement inacceptable. Pour certaines espèces, les tableaux de chasse peuvent porter le coup de grâce. La caille des blés, discrète espèce des milieux agricoles, est un mets privilégié en Afrique comme en Europe. Des centaines de kilomètres de filets sont disposés le long des côtes égyptiennes pour les capturer, ainsi que d’autres oiseaux. En France, on en tue encore 130 000 chaque année. Pourtant, l’espèce poursuit son déclin. Le cas n’est pas isolé : des espèces encore plus menacées continuent d’être chassées – et il a fallu que ce soit la cour de justice européenne qui mette récemment un terme à la chasse à la tourterelle des bois. D’autres dangers d’origine anthropiques attendent les migrateurs. Les grands planeurs (rapaces, cigognes…) se font régulièrement électrocuter sur les lignes électriques, que les associations de protection de l’environnement et les électriciens tentent de sécuriser progressivement. Loin d’avoir appris de nos erreurs, les éoliennes ont été régulièrement placées aux pires endroits pour la migration des oiseaux, qui n’en appréhendent pas le danger. A l’heure où l’on s’apprête à les installer massivement en mer, on ne sait absolument pas ce qu’elles vont avoir comme conséquences pour les oiseaux marins, dont plusieurs migrent de nuit et à hauteur de pâles.

L’ensemble des grandes politiques environnementales affecte les oiseaux migrateurs : politique agricole commune, politique commune des pêches, politique énergétique, lutte contre l’artificialisation des sols. Au niveau plus local, la restauration et la protection des sites de halte migratoire les plus importants est urgente. La stratégie des aires protégées qui vient d’être validée par le gouvernement doit absolument être dotée de moyens suffisant pour préserver et restaurer des haltes migratoires de qualité le long des côtes comme à l’intérieur des terres. Les associations de protection de la nature sont des acteurs clés sur lesquels s’appuyer pour mettre en place les mesures adaptées territoire par territoire. Sur le plan international, il existe une Convention internationale sur les oiseaux migrateurs (CMS), déclinée en plusieurs grands accords, dont trois concernent la France. Mais notre implication y est très faible, et il y a fort à parier que seuls de très rares agents du ministère de la transition écologique en connaissent l’existence !

Les oiseaux migrateurs sont d’importants témoins, et victimes, des conséquences des changements globaux de notre époque. S’ils évoquent peut-être moins d’images aux habitants des grandes villes, nombreux sont ceux d’entre nous qui constatent et expérimentent avec tristesse l’évolution du nombre d’hirondelles rustiques dans les fermes et les villages – une espèce qui s’est intimement liée à nous depuis des siècles, nichant désormais presque exclusivement dans nos bâtiments. Et les hirondelles mesurent probablement mieux que n’importe qui d’entre nous à quel point la méthode de la progression par petits pas est insuffisante pour atteindre un objectif ambitieux.

Ornithologue

Auteur de « La migration des oiseaux, comprendre les voyageurs du ciel »

Nouvelle édition revue et augmentée parue le 16 avril 2021 aux éditions Sud-Ouest

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