Viande : la révolution du consommateur responsable reste à faire

Caroline Brousseaud15 avril 20217 min

Jamais notre rapport aux animaux, à la manière dont nous nous nourrissons, n’auront été autant questionnés que ces dix dernières années, cristallisant des idéologies, des visions du monde inconciliables. Aujourd’hui, la consommation de viande est au cœur des plus grands défis posés à nos sociétés contemporaines, qu’ils soient environnementaux, sanitaires ou encore éthiques. Si des mouvances citoyennes militantes se font l’écho de ces préoccupations fondamentales, ce sont avant tout les avancées scientifiques qui remettent totalement en cause le modèle agricole dominant, un modèle industriel qui a fait de la France une puissance agricole mondiale, et qui a permis de faire de la viande un produit de consommation courante.


De fait, il est désormais établi que les modèles industriels de productions animales sont lourdement impliqués dans l’émission de gaz à effets de serre (GES), dans la surconsommation d’eau, dans l’accélération de la déforestation, dans la pollution de l’environnement. Ils sont à l’origine de risques sanitaires majeurs pour l’homme : émergence des zoonoses (exemples : coronavirus, grippes aviaires et porcines), développement de bactéries antibiorésistantes, multiplication de maladies chroniques, maladies cardiovasculaires, obésité, diabète de type 2, ou encore de cancers. A ce très lourd tribut payé par l’humanité, s’ajoutent les inqualifiables conditions d’élevage et d’abattage de milliards d’animaux chaque année.

Depuis les années 2000, les attentes sociétales en matière de bien-être animal portées par les associations de protection animale influencent l’évolution des modes d’élevage et d’abattage. Les pratiques les plus cruelles sont systématiquement dénoncées et l’on voit l’industrie tenter de s’adapter aux exigences nouvelles. S’il en résulte quelques initiatives louables (ex : fin de la castration à vif des porcelets dans certains établissements, encadrement plus stricte du recours aux antibiotiques, …), la plupart des initiatives réalisées ne sont clairement pas à la hauteur des attentes.
Il est désormais admis que satisfaire les besoins élémentaires des animaux (l’accès au plein air, le droit de vivre dans un environnement adapté, expression des comportements naturels, interaction avec les congénères, accès à une alimentation de qualité) est la condition indispensable au respect du bien-être animal. Or, les méthodes industrielles, par leurs objectifs de recherche d’optimisation des coûts et des capacités de production, imposent d’altérer systématiquement ces conditions « naturelles » de production, s’agissant de les concentrer, de les densifier et d’en accélérer le processus. En cela, c’est la logique même de l’approche industrielle qui s’avère incompatible avec le bon traitement des animaux.
Si l’élevage s’est industrialisé, l’abattage a suivi le même processus au fil des années. La concentration économique et géographique des outils d’abattage en marche depuis plus de 30 ans a pour première conséquence de faire subir aux animaux des transports de plus en plus longs et de renforcer les établissements les plus industrialisés.

Cette industrialisation des abattoirs, si elle est économiquement pertinente, n’apporte pas de réponse aux problématiques de bien-être animal. Bien au contraire, dans ces abattoirs-usines, même les animaux qui ont bénéficié leur vie durant des bons soins de leurs éleveurs, terminent leur existence dans l’univers tayloriste de la chaîne d’abattage entre les mains d’ouvriers non-qualifiés, eux-mêmes éprouvés physiquement et mentalement. La proximité d’animaux d’autres espèces, l’environnement inconnu, les odeurs, les bruits, les manipulations, les cadences infernales, les infrastructures parfois inadaptées, sont autant de sources de stress et de souffrances pour ces animaux réduits à l’état de matière première, avant même d’être tués.

Depuis 5 ans, en réponse aux scandales suscités par les vidéos de L214, des efforts ont été entrepris pour relever le niveau d’exigence en matière de protection animale dans les abattoirs. Cependant, la priorité donnée à l’aspect sanitaire par les services de l’Etat prévaut toujours sur la maîtrise de la protection animale, notamment en raison de l’insuffisance des effectifs des services d’inspections (DDPP) et de l’inadaptation des systèmes de contrôles, notamment au poste d’abattage.
L’évolution des pratiques d’abattage est encore beaucoup trop lente. L’abattage sans étourdissement concentre toutes les impatiences et les incompréhensions envers les cultes juifs et musulmans, ces derniers se montrant encore réticents ou incapables de faire accepter les systèmes d’étourdissement réversibles pourtant seuls garants de moindres souffrances.
S’il est établi que les étourdissements permettent de réduire la souffrance des animaux à l’abattage, la recherche et le développement de nouveau systèmes d’étourdissement plus fiables, plus efficaces pour insensibiliser les animaux devrait être une priorité. Par ailleurs, certaines pratiques désormais reconnues comme étant source de souffrances inutiles, comme l’abattage par forte concentration de CO2 des porcins, devraient être systématiquement bannies, et les établissements les pratiquant accompagnés financièrement pour remplacer leurs outils.

Malgré cet effroyable bilan de l’agriculture industrielle, aucun changement de cap n’a su être engagé par nos politiques, ni au niveau national, ni au niveau européen.

Et pourtant, à côté de ce modèle agricole dominant qui tire les coûts de production au plus bas, on observe une forme de résistance portée essentiellement par de petits élevages paysans dont certains pratiquent l’agroforesterie, la biodynamie et la production en agriculture biologique.
Au cœur de ces modèles agricoles alternatifs, on retrouve des valeurs qui ont été sacrifiées par l’agro-industrie : le respect des animaux, de l’environnement, des paysages et des sols.
Une harmonie où l’animal, considéré pour tout ce qu’il est et tout ce qu’il offre, enrichi les sols, favorise la biodiversité et façonne les campagnes. 
Si ces éleveurs « résistants » ne se résignent pas face à la pression des lobbies, leur survie est clairement en jeu, car nombre d’entre eux ne peuvent pas bénéficier des aides généreuses de la Politique Agricole Commune (PAC). Et pourtant, ce sont aussi eux qui remettent en question le modèle d’abattage industriel dominant, lui préférant un abattage à la ferme pour garantir à leurs animaux un plus grand respect jusqu’au bout et la maîtrise totale de la mise à mort qui aujourd’hui leur échappe totalement.

Les études d’opinion récentes, notamment lors du premier confinement, témoignent que les consommateurs se tournent de plus en plus vers les circuits-courts et ces élevages paysans plus respectueux des animaux et de l’environnement, s’inscrivant dans une tendance de consommation nouvelle et semble-t-il, durable.
Si cette préoccupation croissante sur la manière dont la viande a été produite donne lieu à de nouveaux régimes alimentaires qui exclut tous produits d’origine animale (veganisme), certains consommateurs se heurtent, eux, à une absence de traçabilité. Une traçabilité qui leur permettrait de faire des choix éclairés en cohérence avec leurs attentes sur le traitement des animaux, que ce soit lors de l’élevage ou de l’abattage.

Si l’industrie agro-alimentaire peine à améliorer réellement les conditions d’élevage et d’abattage, elle est revanche toujours plus efficace lorsqu’il s’agit de noyer le consommateur dans un marketing foisonnant et souvent trompeur (labels, mentions, images bucoliques etc.).

Dans cette profusion d’informations commerciales, s’il n’existe pas encore de label bien-être animal totalement abouti, il est bon de rappeler que le consommateur peut toutefois s’orienter vers certains labels : la certification Agriculture Biologique et le Label Rouge sont garants du respect de cahiers des charges complets sur la partie élevage (ex : accès au plein air, espace disponible, qualité de l’alimentation…) et permettent de s’assurer tous deux que l’abattage a été réalisé avec étourdissement. Plus récemment, une étiquette Bien-être animal mise au point par l’Association Etiquette Bien-Etre Animal offre au consommateur une information synthétique sur certaines viandes de poulet.

En 2019, l’AFAAD et d’autres ONG ont pu contribuer aux travaux de la Clinique de l’École de droit de Sciences Po qui ont permis d’établir les « Principes directeurs relatifs aux communications commerciales sur le bien-être animal« . Ce travail désormais porté par l’association InfoTrack devrait, à l’avenir, permettre d’orienter le développement des systèmes d’étiquetage du bien-être animal. La presse et les réseaux sociaux regorgent d’injonctions diverses et variées. Aussi, il convient d’être responsable et de rappeler simplement des choses essentielles :
Les animaux sont des « des êtres vivants doués de sensibilité » (Code civil) qu’il convient de respecter. Leur infliger des souffrances inutiles et les élever dans des conditions de vie indignes devrait être l’apanage du passé.
Les animaux d’élevage ne doivent pas disparaître de nos territoires sans quoi c’est la biodiversité qui disparaîtra, et les paysages qui s’appauvriront.  Cette disparition des animaux de nos prés peut être aussi bien causée par l’industrie, qui lui préfère les productions intensives en bâtiments clos, que par une abolition de tout élevage.
Aux alimentations végétales hyper-transformées et importées de l’autre bout du monde, il convient de préférer et de défendre les élevages paysans. Ils sont héritiers de pratiques ancestrales qu’ils essaient de sauvegarder, des pratiques qui s’avèrent plus que toutes autres porteuses de sens : bien-être animal, impact environnemental, résilience et valorisation des territoires.
Enfin, il est nécessaire de rappeler que se nourrir n’est pas un acte anodin. A la base de toute vie, une nourriture de qualité est la condition d’une bonne santé. 
« L’alimentation est ta première médecine » disait Hippocrate.
Les scientifiques sont désormais unanimes pour affirmer qu’il est nécessaire de réduire notre consommation de viande, que ce soit pour des raisons environnementales ou sanitaires. On ne peut que conseiller à chacun de faire, en conscience, selon ses capacités, et de ne pas oublier que le pouvoir est entre les mains de celles et ceux qui achètent.

Photo © @eliza28diamonds

Quelques références :
L’élevage industriel, prochaine source de pandémie ?, National Geographic, Janvier 2021
Principes directeurs relatifs aux communications commerciales sur le bien-être animal, Science Po Ecole de Droit, Décembre 2020
Rapport Pour une nouvelle ère sans cage, CIWF, Novembre 2020
Les fermes-usines se multiplient partout dans le monde, Notre Planète Info, Mars 2019
Plaidoyer pour l’élevage paysan. Paroles paysannes sur les relations humain-animal, Confédération Paysanne, Février 2019
« Cause animale, cause paysanne », Confédération Paysanne, Editions Utopia, Février 2020

Présidente de l’AFAAD (Association en faveur de l’abattage des animaux dans la dignité)

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