Numéro 7Culture contemporaineRien à perdre

Camille Brunel15 avril 20226 min

Difficile d’écrire sur quoi que ce soit d’autre, en ce moment, que les atrocités commises par l’armée russe à Irpin, Boutcha et Borodyanka, en Ukraine. L’humanité entière se trouve salie par ce retour du massacre organisé des humains par leurs semblables, et l’on peut craindre, plus que jamais, d’être accusé d’obscénité en continuant d’évoquer, simultanément, le massacre organisé des animaux – mammifères, oiseaux, poissons. J’ai pourtant la conviction que les deux sont liés, que les bourreaux des uns sont immanquablement les bourreaux des autres, et qu’en dénonçant la cruauté des humains à l’égard des animaux, c’est la cruauté entière que l’on dénonce. Alors, même aujourd’hui, j’aimerais prendre le risque de parler des animaux.

A Boutcha, un Ukrainien se lamente face au journaliste du Quotidien Martin Weill. Au son des aboiements terriblement triviaux d’un chien, le survivant qualifie les Russes d’animaux ; confus, il semble même les comparer à du bétail. C’est curieux : comme si le bétail pouvait être cruel. Ce qu’il veut dire, sans doute (à moins que l’interprète n’ait extrapolé à partir d’une tournure elliptique) c’est que les habitants de Boutcha ont été abattus comme du bétail, et que les Russes se sont comportés comme des prédateurs, des êtres impossible à raisonner. L’animalité ne pouvant concerner à la fois les coupables et les victimes, l’homme réserve l’humanité aux victimes, et confond les deux métaphores, disant de ses bourreaux : « c’était des animaux… c’était du bétail. »

Ces massacres, on le sait, sont humains, trop humains. Les chimpanzés, espèce belliqueuse, se font certes la guerre entre clans, Jane Goodall l’a montré, et les animaux – herbivores compris – se livrent parfois à de sanglants combats lors des parades nuptiales. Il n’y a pas lieu d’idéaliser le règne animal. Mais il n’y a pas lieu d’idéaliser l’espèce humaine non plus. Le recours à la métaphore animale, dans la voix de ce pauvre homme, rescapé de l’horreur absolue que fut l’occupation russe de la banlieue de Kiev en mars 2022, est un élément de langage – une façon de dire l’indicible. Elle ne désigne pas, stricto sensu, la réalité, ne l’oublions pas.

On n’imagine pas Martin Weill corriger, comme je le fais en ce moment, la curieuse comparaison des soldats russes à du bétail. Cela ne veut pas dire cependant – comme le font certains commentateurs français – qu’il est obscène de parler des animaux en temps de guerre, ou que la question animale doit s’effacer lorsque des vies humaines sont en jeu. Cela ne veut pas dire pour autant que les animalistes préfèrent les animaux aux humains : Peter Singer écrit dans La Libération animale que, confronté à un choix de Sophie, il faudrait généralement préférer la vie humaine (« S’il nous faut choisir entre la vie d’un être humain et celle d’un autre animal nous devons sauver celle de l’humain […] La préférence donnée, dans les cas normaux, quand il faut faire un choix, à la vie d’un humain sur celle d’un animal, est une préférence fondée sur les caractéristiques que possèdent les humains normaux, et non sur leur simple appartenance à la même espèce que nous », La Libération animale, chap.1).

Ce n’est évidemment pas ce que prétendent nos détracteurs. Pas plus tard que le week-end dernier, je débattais avec un biologiste convaincu que les chiens et les chats sauvés d’Afghanistan par un avion britannique l’avaient été sous couvert d’aveuglement antispéciste, au détriment d’enfants qui auraient pu embarquer. A bien regarder, il s’agit moins d’antispécisme que d’empathie pour les animaux à l’ancienne : les chiens et les chats d’un refuge, qu’on connaissait et qu’on n’allait pas laisser sur place. On parle de 15 000 humains évacués, et de 150 animaux. Le premier ministre britannique a pourtant dû nier, comme si l’évacuation de ces animaux était une honte.

Il n’y a pourtant que dans les salons français, à l’abri des bombes, que l’on ergote sur le scandale qu’il y a à se soucier de sauver des animaux. Parce que ça donne bon genre : « l’humanisme, c’est l’humanité d’abord ! Les antispécistes laisseraient crever des enfants sur le tarmac d’un aéroport, pour sauver des caniches ! » La théorie seule admet qu’on laisse crever des animaux en danger. Et en pratique, dernièrement, ceux qui ont laissé crever des animaux… ce sont les Russes.

Je veux parler ici du refuge pour chiens de Borodyanka, près de Kiev. 485 chiens y vivaient. 335 cadavres ont été retrouvés : les bêtes sont évidemment restées sans aucun soin pendant des semaines. A leur retour, les Ukrainiens se sont à la fois soucié des humains, mais aussi de ces chiens, qu’ils se sont empressé de libérer, d’abreuver, de nourrir et même de promener.

A Odessa, c’est un couple de vétérinaires, Leonid & Valentina Stoynov, qui remue ciel et terre pour sauver des animaux – parmi lesquels Tosya, jeune macaque, mais également des chiens, des chats, des lapins, et même ce qui ressemble à un jeune lion (ou une lionne). Il faut enfin voir les efforts déployés par le zoo de Kharkiv, pilloné par les bombes, où un jeune bison s’est récemment retrouvé orphelin. Chaque jour, le « Feldman Ecopark » informe sur les conditions de sauvetage de ses pensionnaires. On a vu des tapirs et des wallabies transportés à l’arrière d’une camionnette ; cette semaine, sur Instagram, un homme transportait une grue sous son bras.

Ce zoo détenait des grands primates, orangs-outans, chimpanzés, dont beaucoup ont été tués lors des bombardements. Ces animaux n’avaient rien à faire dans des cages au fin fond de l’Ukraine, à l’évidence – mais ce que je vois, c’est qu’il ne s’agit pas seulement, de la part des hommes du Feldman Ecopark, de sauver leur gagne-pain, comme on pourrait le conclure cyniquement. S’ils affrontent les bombes, c’est pour protéger des êtres faibles dont ils se sont rendus responsables.

Ils ont certes rogné les ailes de cette grue qui ne peut pas s’envoler, et doit être transportée – en résumé, ils ont fait mauvais usage de leur responsabilité vis-à-vis des animaux. Mais en temps de guerre, personne – à l’exception de sinistres spécistes franco-français mangeurs d’agneau – ne prétend qu’on doit laisser crever les bêtes et ne sauver que les humains. Tout simplement parce qu’en sauvant les animaux – exactement comme en sauvant les enfants – on se donne une raison de survivre.

Et ça, c’est valable en Ukraine, pendant l’occupation russe, mais c’est valable dans le monde entier. Selon le dernier rapport du GIEC, il ne reste que trois ans à l’humanité pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre. Au-delà de ça, c’est notre écosystème tout entier qui nous fera la guerre.

Sauver les animaux est d’ores et déjà une raison de survivre, à l’échelle planétaire. Leur épargner l’abattoir, et leur épargner la mort par destruction des écosystèmes. Comme le disait Chanee, fondateur de l’association Kalaweit, l’autre jour à Paris, on ne sauvera pas les gibbons en ouvrant des sanctuaires en Indonésie. Ça, c’est du bien-être animal, c’est dérisoire. A quoi bon, alors ? Parce que sauver les gibbons du trafic, l’un après l’autre, amorce une dynamique : celle qui consiste à dire que les vies animales ont une valeur – et que la déforestation est un crime plus grave que celui qui consiste à polluer et dégrader l’environnement.

Dans l’Eloge de la baleine, que je viens de publier aux éditions Rivages, il est question à un moment donné de la quasi-extermination des baleines de Nouvelle-Zélande – par les baleiniers soviétiques, tenez. J’y discute la légitimité du terme « génocide » pour en parler. Une chose est certaine : il y a moins à gagner en pinaillant sur d’hypothétiques abus de langage antispécistes qu’à enseigner, sérieusement, que les animaux souffrent aussi des atrocités humaines. Et il n’y a rien à perdre à mettre la barre si haut que l’on n’admettra pas plus le massacre organisé d’humains que celui de mammifères, d’oiseaux, de poissons. Sans cet idéal qui, automatiquement, conduit à faire de la préservation des écosystèmes une priorité absolue, nous passerons le XXIe siècle à nous désespérer de toujours voir nos semblables se noyer dans la même impensable fange morale, et les mêmes gouffres d’indicible creusés à même notre idée de l’humanité.


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Il y a un commentaire

  • Francoise

    16 avril 2022 à 19h25

    Merci à vous de ce texte. Je viens d’apprendre la nouvelle pour les chiens de Borodyanka… Je suis abasourdie par les propos tenus par certains spécistes. Les animaux ne nous sauveront pas, mais nous pouvons les sauver. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que TOUS les humains deviennent responsables et “humains” ? C’est un combat perdu à l’échelle d’une vie humaine, mais d’autres que nous continueront… Merci encore d’avoir dit ici ce que tant de nous pensent sans pouvoir l’exprimer.

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