ActualitésManifestes et TribunesL’esclavage animal n’est pas une analogie. Une brève réponse à Mathilde Royer

David Chauvet7 décembre 202110 min

En qualifiant les animaux non humains d’esclaves il y a quelques années de cela, on s’en souvient peut-être, j’avais provoqué de vives réactions au motif que cela les mettrait sur le même plan que les Noirs, jadis victimes d’esclavage. C’était alors une objection d’ordre politique, à laquelle j’avais répondu[1]. Ici, je m’attarderai sur un autre type d’objection, plus conceptuelle en ce qu’elle porte cette fois sur la nature de la caractérisation comme esclavage de certains traitements envers les animaux. On la trouve sous la plume de Mathilde Royer :

« David Chauvet refuse de parler d’une analogie, pourtant l’argument qu’il déploie est bien un argument analogique. La différence est que cet argument permet d’inférer la légitimité de nommer l’élevage des animaux “esclavage”[2]. »

Pour Mathilde Royer donc, dès lors que je procède par un raisonnement par analogie, je dois admettre qu’en qualifiant les animaux d’esclaves, je fais une analogie. Je vais montrer brièvement pourquoi cette critique ne tient pas en revenant sur la distinction que j’avais faite entre les notions de Shoah animale et d’esclavage animal, et en expliquant plus précisément pourquoi la première doit être considérée comme une analogie mais pas la seconde. Un mot d’abord sur l’idée d’analogie.

Le concept courant d’analogie

Une analogie exprime un rapport de ressemblance ou d’identité partielle des choses que l’on compare, i.e., qui ne peut aller jusqu’à leur identité totale en raison d’une ou plusieurs différences considérées comme pertinentes eu égard à cette identité. C’est ainsi, tout du moins, qu’on comprend généralement le concept d’analogie, comme en témoignent les définitions les plus courantes :

« Rapport existant entre des choses ou entre des personnes qui présentent des caractères communs ; ressemblance, similitude : Analogie de deux situations, entre deux situations, d’une situation avec une autre[3]. »

« Point commun à des choses et qui crée leur ressemblance : Deux romans dans lesquels on relève de nombreuses analogies[4]. »

« Lang. intellectuelle commune. Rapport de ressemblance, d’identité partielle entre des réalités différentes préalablement soumises à comparaison; trait(s) commun(s) aux réalités ainsi comparées, ressemblance bien établie, correspondance. (Correspond à analogue). Trouver, constater une analogie, un rapport d’analogie[5]. »

« Association dans l’esprit de deux choses ou idées possédant des propriétés, une structure, un mode de fonctionnement communs (mais qui sont de types différents)[6]. »

« Sorte de rapport, de ressemblance dans l’ordre physique, intellectuel ou moral qui existe à certains égards entre deux ou plusieurs choses différentes[7]. »

On voit très clairement qu’une analogie se définit par deux éléments (1) des différences qui interdisent d’identifier les choses que l’on compare car ces différences sont suffisantes à certains égards pour ranger ces choses dans des catégories distinctes (2) des ressemblances qui permettent à d’autres égards de les identifier malgré leur appartenance à des catégories distinctes. Ce n’est pas parce qu’une différence interdit une identification à certains égards, j’y insiste, qu’elle exclut l’identification partielle que constitue une analogie. Elle peut être explicite ou implicite, comme lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il a la ruse du renard (analogie implicite ou métaphore) ou qu’il est rusé comme un renard (analogie explicite ou comparaison)[8]. Malgré la différence essentielle qui les distingue à certains égards (le fait de ne pas appartenir à la même espèce) et qui fait qu’on n’identifie pas un humain rusé à un renard, il reste vrai que cet humain-là, parce qu’il est futé, est comme un renard, c’est-à-dire qu’il s’identifie partiellement à un renard, sous le rapport particulier d’un tempérament rusé, qui est ici un rapport analogique. C’est pourquoi j’ai pu dire que la Shoah des animaux (ou Shoah animale) n’est rien de plus qu’une analogie. Je vais y revenir, mais avant situons l’enjeu théorique et politique qui justifie la présente réponse : si les animaux ne sont des esclaves qu’analogiquement, alors ils ne sont pas des esclaves à proprement parler, ils sont au mieux comme des esclaves, ou des esclaves avec des guillemets. C’est un problème théorique car cela revient à considérer peu ou prou que seuls les humains peuvent être des esclaves, et on ne voit pas bien la base de cette assertion. C’est aussi un problème politique car la caractérisation adéquate d’un cas éthique est sans doute la première étape pour le traiter convenablement, et refuser de manière injustifiée le statut d’esclave aux animaux est une mauvaise caractérisation d’un certain nombre de traitements qui leur sont infligés[9].

La Shoah animale est une simple analogie

Il y a des points communs entre la destruction des Juifs et celles des animaux non humains, mais aussi des différences essentielles. La première est que les animaux ne sont tout simplement pas des Juifs, et que cette différence est pertinente du fait que la notion de Shoah est spécifiquement reliée à l’histoire juive dans le contexte de l’Allemagne nazie. Au sens propre, non analogique, on ne pourrait pas dire, par exemple, que le génocide des Arméniens est une Shoah des Arméniens ou que celui des Tutsis au Rwanda est une Shoah des Tutsis. Pour la même raison, on ne peut pas dire qu’au sens propre les animaux sont les victimes d’une Shoah. Pire, contrairement aux deux exemples précédents, la destruction massive des animaux pour la consommation humaine ne vise pas à leur éradication mais au contraire à leur perpétuation. En d’autres termes, l’analogie se justifie davantage dans le cas de génocides humains (ou non humains) que dans le cas de massacres en masse sans cesse renouvelés au moyen de nouvelles naissances, comme celui qui se produit chaque jour pour la viande.

Cette analogie n’en reste pas moins justifiée à certains égards, en particulier, sur le plan matériel, du fait de l’ampleur proprement sidérante du phénomène dans les deux cas, par le nombre gigantesque de victimes et le caractère industriel de leur destruction, et sur le plan idéologique, du fait de la structure similaire des raisonnements qui président à ces oppressions, à savoir, l’idée que les groupes opprimés valent moins que les groupes oppresseurs de telle sorte que l’oppression s’en trouve justifiée nonobstant les souffrances infligées. Paradoxalement, cette similitude structurelle des raisonnements inspire la contestation de l’analogie de la Shoah animale tout en la confirmant. C’est le cas lorsqu’on s’offusque de cette analogie parce qu’elle revient à comparer les Juifs aux animaux non humains. Ce n’est offensant, précisément, que dans la mesure où dans les représentations spécistes on accorde généralement moins de valeur aux animaux qu’aux humains pour justifier un traitement jugé acceptable dans le premier cas mais qui serait jugé criminel dans le second. Or, c’était exactement le raisonnement des nazis vis-à-vis des Juifs qu’ils voyaient, pour citer Hitler lui-même, comme une « race inférieure », même s’ils pouvaient aussi leur prêter la capacité de duper la race aryenne. D’une manière générale, les raisonnements visant à légitimer un asservissement ont souvent reposé sur l’infériorisation d’autrui, qu’elle ait ou non une dimension raciale, l’exemple de mentaphobie interhumaine avérée le plus ancien étant sans doute celui d’Aristote qui justifia l’esclavage par des différences d’intelligence tout en concédant, dans Politique 1253 b 37 – 1254 b 1, que sans cette institution on ne pourrait pas faire fonctionner les navettes.

L’esclavage animal n’est pas une analogie

Dans le cas de l’esclavage, je ne vois pas de telles différences. Contrairement à la Shoah vis-à-vis des Juifs, l’esclavage, phénomène largement répandu dans l’histoire humaine, ne se limite pas à une population humaine particulière. Même si les Noirs en furent les principales victimes au cours des treize derniers siècles, ce n’est pas suffisant pour réserver la qualification d’esclave aux seules populations noires, tout comme le fait que les Juifs aient été les premières victimes de génocide ces dernières décennies ne suffit pas à en faire les seules victimes. Si l’esclavage concernait spécifiquement les Noirs, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 par exemple les viserait exclusivement quand elle proscrit l’esclavage. Mais ce n’est évidemment pas le cas lorsqu’elle dispose en son article 4 : « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude. » Personne ne dirait que cette déclaration protège uniquement les Noirs de l’esclavage. N’importe quel humain peut donc le cas échéant être qualifié d’esclave au sens propre, non analogique. Est-ce à dire que seuls les humains peuvent être victimes d’esclavage ?  On peut montrer facilement l’inanité d’un tel raisonnement, aussi me contenterai-je d’une simple expérience de pensée. Supposons que notre galaxie compte un certain nombre de civilisations et que l’une d’elles réduise demain en esclavage toutes les autres, la nôtre y compris. Est-ce que nous dirions que les seuls esclaves, c’est nous, et pas les autres ? Non, certainement pas, ce n’est pas du tout notre façon de voir. Personne ne s’est jamais étonné que des œuvres de science-fiction parlent d’esclavage de peuples extraterrestres. On pourrait objecter que c’est dans la mesure où ces extraterrestres sont censés avoir des capacités semblables voire supérieures aux nôtres qu’on peut facilement les voir eux aussi comme des esclaves. Les animaux n’ont pas de telles capacités, quant à eux, ou beaucoup moins que les humains. À cela, il suffit de répondre que ce n’est pas le cas de tous les humains ; certains ont des capacités comparables ou inférieures à celles des animaux et jusqu’à plus ample informé, on ne les prive pas de la protection des législations contre l’esclavage[10]. Si nous ne disons pas que les animaux sont nos esclaves, c’est sans doute en bonne partie parce qu’il est gênant de nous qualifier nous-mêmes d’esclavagistes, le mot « élevage » étant autrement plus anodin que celui d’« esclavage », tout comme le mot « abattage » vis-à-vis du mot « meurtre ». C’est pourquoi, depuis des siècles, les animaux ne sont pas qualifiés d’esclaves, sauf exceptions, que ce soit pour le déplorer[11] ou s’en féliciter[12]. La plupart ne l’ont pas fait parce qu’ils ont tenu les animaux pour des êtres inférieurs, indignes d’être mis sur le même plan que les hommes, car ils devaient justifier leur exploitation, et c’est bien là toute l’histoire du spécisme que nous reconduisons actuellement en évitant de dire que les animaux sont nos esclaves.

Quand on s’intéresse au concept d’esclavage, il n’y a pas lieu d’en exclure le traitement de la plupart des animaux exploités pour la viande ou dans des situations comparables. Au contraire, ce traitement répond parfaitement aux critères de l’esclavage. De ce point-là, il est possible de discuter, mais c’est un autre sujet, tout à fait différent de l’objection politique selon laquelle qualifier les animaux est offensant pour les Noirs ou de l’objection conceptuelle selon laquelle mon raisonnement au sujet des animaux donnerait lieu à une simple analogie. Cette dernière objection, me semble-t-il, n’est pas plus admissible que la première. Il faut juger l’arbre à ses fruits : si un raisonnement analogique ne peut donner lieu qu’à une analogie, alors mon raisonnement n’est pas un raisonnement par analogie, puisqu’il ne débouche pas sur une analogie. Prétendre le contraire revient à définir mon raisonnement de manière à ce qu’il donne des fruits différents de ce qu’ils sont, à savoir, à lui faire produire une analogie. Sauf à tordre le concept d’analogie tel qu’on le comprend généralement, une analogie, je le répète, exclut toute identification des cas comparés du moment qu’ils présentent des différences pertinentes au regard de cette identification, nonobstant ce qui les rapproche. Or, je ne trouve que des ressemblances entre la situation de la plupart des animaux exploités pour la viande et le concept d’esclavage, et aucune différence pertinente. Les animaux, en tant qu’esclaves, sont indiscernables des esclaves humains à tout égard pertinent pour caractériser l’esclavage. Autrement dit, si des humains se voyaient infligés des traitements comme ceux que subissent les animaux, ce serait des esclaves, et personne ne le nierait. Ce ne serait pas une analogie, ces humains ne seraient pas comme des esclaves, ils seraient des esclaves. Je maintiens donc que l’esclavage des animaux dans l’élevage n’est pas une analogie.


[1]David Chauvet, « Et pourtant, ils sont nos esclaves ! », L’Amorce, 7 novembre 2018 [accessible en ligne à cette adresse : https://lamorce.co/et-pourtant-ils-sont-nos-esclaves/]. Le lecteur y trouvera un bref exposé des circonstances de la polémique.

[2]Mathilde Royer, « Penser la domination. Rôles et limites de l’analogie sexisme-racisme-spécisme dans le discours antispéciste », Traits d’Union 10, 2021, p. 71, n. 38.

[3]« Analogie », larousse.fr [accessible en ligne à cette adresse : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/analogie/3222 [consulté le 13.11.2021]).

[4]Id.

[5]« Analogie », cnrtl.fr [accessible en ligne à cette adresse : https://www.cnrtl.fr/definition/analogie (consulté le 13.11.2021)].

[6]« Analogie », wiktionary.org [accessible en ligne à cette adresse : https://fr.wiktionary.org/wiki/analogie (consulté le 13.11.2021)].

[7]Id.

[8]Voir par ex. CIFODEM, « Les différentes figures de style », fodem-descartes.fr [accessible en ligne à cette adresse : https://fodem-descartes.fr/les-differentes-figures-de-style/ (consulté le 13.11.2021)].

[9]Tous les mauvais traitements envers les autres animaux ne peuvent être considérés comme de l’esclavage, quelle que soit leur violence. Voir sur ce point David Chauvet, Une raison de lutter. L’avenir politique et philosophique de la viande, L’Âge d’Homme, 2017, p. 62 s.

[10]Voir David Chauvet, « Et pourtant, ils sont nos esclaves ! », op. cit.

[11]Voir David Chauvet, Une raison de lutter, op. cit., p. 156-7, n. 25.

[12]Par exemple Philip Austin dans son essai Our Duty towards Animals en 1885, voir David Chauvet, « Should cultured meat be refused in the name of animal dignity? », Ethical Theory and Moral Practice 21(2), p. 403 ; Yves Bonnardel, « Refusera-t-on la viande de culture pour rabaisser les animaux ? » in David Chauvet et Thomas Lepeltier (dir.), Plaidoyer pour une viande sans animal, PUF, 2021, p. 55.

Essayiste et chercheur, docteur en droit privé et sciences criminelles

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