EthologieNuméro 5Cohabiter avec les éléphants : établir une forme de dialogue inter-espèce (3/3)

Basile Guillot15 octobre 20215 min

A proximité du Parc National de Gilé, la cohabitation entre les éléphants et les communautés locales se traduit par des tensions autour de l’accès aux ressources alimentaires.

Des stratégies de réponse « actives » à ces conflits offrent des formes de résolution des conflits circonstanciées mais leur déploiement n’a qu’un effet de court terme (e.g mise en fuite). La mise en place de réponses « passives » est une nécessité quand la cohabitation est pensée sur le long terme. L’homme place ici sa préoccupation à l’égard des éléphants au cœur de l’organisation de ses activités. Quelle lecture apporter à ces tentatives de résolution de conflits et propositions de partage du territoire ?

Réflexion autour de la coexistence inter espèce

La mise en place de stratégies « passives », pose les jalons d’un échange avec les éléphants. Cette discussion est intermédiée par d’autres formes de vies dont la présence influe sur les comportements respectifs. L’objectif étant d’accorder les deux mammifères sur le caractère exclusif de certaines parties de l’espace.  Cette approche permettra à Ricardina et son troupeau d’obtenir le respect de leur forêt refuge et aux hommes de Ratata de tirer les pleins bénéfices de ses champs.

Pendant des siècles, l’éléphant a été traqué et persécuté pour son ivoire. Au Mozambique il s’agissait d’un des principaux biens d’exportation jusqu’au milieu du XXeme siècle. Sa présence était un vecteur d’enrichissement. Aujourd’hui, sa présence synonyme de calamité, le pachyderme est craint et redouté. En quelques décennies, un basculement fondamental dans la relation qui liait hommes et éléphants s’est opéré: de l’exploitation féroce on est passé à l’austrasiation. Les deux imaginaires sont peuplés de ressentiments à l’égard de l’autre et cela pèse sur les comportements actuels.

Les points opposés se sont cristallisés. La position humaine est pétrie par son manque de réaction face aux conséquences de ses activités sur l’habitat ainsi que par la méconnaissance des contraintes des modus vivendi (B.Morizot, 2020) des populations non-humaines. Tandis que la position des éléphants se heurte à l’acceptation de la présence d’un autre « architecte de l’environnement » (Durand, 2018) dont l’action impacte les réserves de nourriture, contraint le tracé des parcours et bouleverse des habitudes pluri-millénaires.

Les préservationnistes [1] tentent de mettre en place les bases d’une dialectique, d’une discussion et de questionnements entre deux interlocuteurs n’ayant pas les mêmes points de vue afin de dépasser ces positions aujourd’hui immuables. Des stratégies « actives » et « passives » diverses ont été mises en place dans l’ensemble des aires protégées rencontrant des problèmes similaires de cohabitation. Il faut y lire les tentatives de l’établissement d’une première forme de dialogue, encore un peu maladroite, avec une autre espèce.

Un éléphant du Parc s’expose furtivement
Photo ©Pietro Sandini

La réaction à l’action « les éléphants mangent le manioc » est, « les hommes font des gerbes de lumières bruyantes ».

Elle se traduit à son tour par réaction suivante: « les éléphants sont effrayés et partent ».

 Les stratégies « passives » permettent de leur côté de poser des bases d’un échange plus complexe et moins anthropocentré :

– « L’homme brûle la nourriture des éléphants »,

– «Du coup,  les éléphants se servent chez l’homme »,

– « l’homme s’énerve et empêche les éléphants de passer avec des abeilles »,

-« les abeilles aident l’homme à moins faire de feu »,

– « l’éléphant n’a plus besoin d’aller chez l’homme ».

Mise en perspective

En 2022, 25 éléphants seront réintroduits dans le Parc National de Gilé afin d’encourager la croissance de la population et de favoriser la reprise de l’intégrité écologique de l’habitat. Les premiers arguments avancés dans la discussion homme-éléphants seront certainement des paramètres importants dans la mise en place de rapports pacifiés avec les communautés humaines locales.

A l’heure du ré-ensauvagement en Europe et des questionnements induits par la cohabitation avec un monde vivant libéré, le cas des éléphants de Gilé offre des pistes de réflexions pertinentes.

La compréhension nécessaire des manières d’occuper l’habitat est une composante essentielle à l’établissement d’espaces de vie partagés.  Ce qui est à l’œuvre c’est aussi la capacité de l’homme à revenir sur son présupposé culturel de « maître et possesseur » d’une Nature objectifiée.

La concession la plus pregnante qui devra être réalisée par l’homme est celle de sa capacité à rationnaliser et à codifier l’occupation d’un espace. La cohabitation avec des grands mammifères passe par la dissolution de nos droits revendiqués (propriété, usage, passage ou valorisation) dans le cadre bien plus diffus de la nébuleuse des usages respectifs et non instrumentalisé des ressources d’un espace.

Les bases d’une coexistence inter-espèces vertueuses reposent sur la capacité de l’homme à faire des concessions et à porter une attention particulière aux autres manières d’être vivant. L’attention portée à l’encontre des autres manières d’occuper l’habitat permet d’appréhender des intérêts mutuels qui traversent nos conditions respectives.

La prise en compte de cette familiarité souvent insoupçonnée avec les non-humains permet de susciter une forme de décentrement. L’empathie est la résultante de ce décentrement et de l’ouverture à un vivant libéré.


[1] Les préservationnistes entendent protéger un habitat dans son ensemble tandis que les conversationnistes concentrent les efforts de protection autour de certaines ressources naturelles, voir J.Schenk, 2010


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Préservationniste engagé pour le respect des cultures indigènes @ Parc National de Gilé

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