Numéro 7EthologieQuestions à Pierre Jouventin, Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble

Savoir Animal15 avril 20226 min

Editions HumensSiences Monde Animaux

Pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs s’il vous plaît ?

J’ai été pendant 40 ans Directeur de Recherche au CNRS en éthologie des oiseaux et mammifères. J’ai dirigé pendant près de 15 ans un laboratoire CNRS d’écologie des animaux sauvages. Premiers au monde à suivre un oiseau par satellite, mon équipe et moi avons découvert plusieurs espèces nouvelles d’oiseaux. J’ai effectué 22 missions (9 années) en Antarctique-Subantarctique,  réalisé 5 films-documentaires, publié 230 articles scientifiques dans les revues internationales. Avec mes collaborateurs, deux îles ont été restaurées écologiquement et j’ai pu convaincre la ministre de l’écologie de l’époque de créer la réserve naturelle française la plus riche au monde en oiseaux marins qui englobe les iles Kerguelen. Comme expert de la faune polaire, j’ai fait partie de la petite délégation française qui a entrainé les autres pays à mettre en réserve le continent antarctique jusqu’en 2048 au moins. Depuis ma retraite, j’ai publié dix livres grand public dont le dernier ‘Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble’ et bientôt ‘Darwin (presque) facile’.

Pourquoi le loup est-il ‘mal-aimé’ ?

Cette espèce est celle qui excite le plus l’imagination des humains mais nous sommes restés sur le mythe du grand méchant loup comme au Moyen-Age. La cohabitation avec les moutons est jugée impossible par les éleveurs français alors qu’elle est gênante mais très gérable dans les grands pays d’élevage ovin comme l’Espagne, l’Italie, la Roumanie, la Turquie. Pour s’en protéger, il faut des bergers, des clôtures la nuit (si possible électrifiées) et des chiens de protection comme les patous. Ce livre fait donc le bilan des connaissances scientifiques sur le loup qui ne datent que de 60 ans et il réhabilite cet animal fascinant, tout en montrant le lien avec son descendant le chien.

En quoi le loup nous ressemble-t-il ?

La structure sociale du loup est la meute dirigée par un couple dominant qui est le seul à se reproduire dans un territoire (200-300 km2 dans les Alpes). Il est revenu en 1992 à partir de l’Italie puisqu’il avait été éradiqué chez nous depuis 70 ans par des primes d’Etat. Il craint l’homme à juste titre mais aucune attaque n’a été rapportée depuis 40 ans en Europe et en Amérique du nord où il est suivi de près. Chez nous, il est persécuté pour éviter la prédation sur les animaux domestiques mais plus on en tue (120/an sur une population d’environ 600) et plus les attaques sont nombreuses : les dernières publications scientifiques concluent que l’abattage est inefficace alors que la clôture électrique réduit de plus de 75% les attaques… C’est un chasseur en équipe : les autres membres de cette famille élargie participent à la capture du gibier et à l’élevage des louveteaux.

Quand les jeunes deviennent matures, ils partent et deviennent des solitaires mobiles qui cherchent un domaine de chasse et un conjoint pour fonder une nouvelle meute comme c’est le cas en ce moment chez nous : tuer le couple dominant fait exploser la meute et la fait essaimer dans tout le pays puisqu’ils sont capables de parcourir 70 km/j… Les loups sont donc des chasseurs coopératifs qui peuvent à plusieurs traquer le gros gibier, comme le chevreuil, le cerf et le sanglier qui pullulent chez nous et font beaucoup de dégâts. Un loup chassant de manière coordonnée en meute peut abattre un gibier dix fois plus gros que ce qu’isolément, il peut faire… C’est exactement la même niche écologique que celle qu’occupaient nos ancêtres chasseurs-cueilleurs pendant 300.000 ans, jusqu’à ce que nous devenions des agriculteurs-éleveurs il y a seulement 10.000 ans au néolithique.

La thèse principale et originale de ce livre est que nous ressemblons aux loups et aux chiens, leurs descendants directs ! Ils sont très agressifs et sociables comme nous car sélectionnés par l’évolution pour la chasse en équipe du gros gibier, donc il existe une convergence écoéthologique qui n’a pas été vue tant elle était iconoclaste. Il n’est donc pas étonnant que nous sentions si proches des canidés sociaux et cohabitions si facilement avec eux, et pas avec des chimpanzés pourtant nos plus proches parents génétiques mais avec lesquels nous ne pouvons vivre.

La complémentarité des domaines scientifiques est-elle utile au savoir, à la connaissance ?

En effet, l’étude du loup ou de tout animal fait appel à des domaines très variés mais complémentaires de la biologie : l’écologie scientifique étudie les rapports entre les animaux et leur milieu (le loup comme l’homme est très adaptable et peut vivre dans les déserts froids ou chauds), l’éthologie constitue la science du comportement animal, la biologie moléculaire a mis en évidence la parenté génétique entre chien et loup en particulier par le séquençage de l’ADN, la paléontologie retrace les faunes anciennes, la biogéographie cherche à localiser les animaux  puis à comprendre les lois de la distribution des espèces, etc…

Pourquoi le chien a été domestiqué ?

Nous ne pouvons que supposer les causes puisque cela est vieux de très longtemps : 35.000 ans aux dernières datations paléontologiques ! Nous savons aujourd’hui que tous les chiens viennent du loup gris commun. A mon avis, des louveteaux ont d’abord été capturés dans leur terrier avant d’ouvrir les yeux, ce qui fait qu’ils ne connaissaient pas leur origine et se considéraient ensuite comme des humains. C’est ce que j’ai fait sans l’avoir voulu avec un louveteau que nous avons élevés en famille et qui allait être euthanasié par le zoo voisin, il y a un demi-siècle : je l’ai conté dans un autre livre (‘Kamala, une louve dans ma famille’) et ce ne fut pas simple ! Le loup a donc d’abord été domestiqué probablement parce qu’il multipliait le gibier des chasseurs en particulier grâce à son flair. Mais il est  dangereux du fait de ses dents et, sans doute pour éviter les accidents avec les étrangers, nos ancêtres ont sélectionné les louveteaux les moins agressifs pour les reproduire ensemble et fixer cette docilité. Comme n’importe quel éleveur d’aujourd’hui, ils ont obtenu au bout de plusieurs générations le chien actuel, une sorte de juvénile de loup, un ‘ado éternel’ qui ne remet jamais en cause son maître, c’est-à-dire son chef de meute. Ils ont ensuite différencié des races adaptées à des usages divers selon les besoins, d’où aujourd’hui près de 400 races !

Regrettez-vous la domestication du chat ?

Le chat n’a pas été domestiqué comme le chien et c’est bien moins ancien. Il est apparu, il y a seulement 10.000 ans, lorsque les récoltes de grains pour passer l’hiver ont dû être protégées des rongeurs. Nos ancêtres sont partis de chats de petite taille du Moyen-Orient donc sans danger pour l’homme et ils ont évité de les sélectionner car le plus important était non leur couleur mais qu’ils soient doués pour attraper les souris ! Ils ont été amenés en Europe par les croisés à leur retour et remplacent en ce moment les chats sauvages français moins domesticables (tout en mangeant les oiseaux de la campagne ce qui est aussi méconnu). C’est seulement depuis moins d’un siècle que nous multiplions les races de chats et nous les croisons maintenant avec des félidés sauvages.

Devrions-nous prendre le loup en exemple ?

La conclusion de mon livre se veut inattendue puisqu’elle considère que les loups qui étaient sur le point d’être éradiqués dans bien des pays comme la France sont en pleine recolonisation puisqu’ils ne sont plus chassés chez nos voisins et sont partout retournés sur leurs terres (il y avait environ 15.000 loups chez nous avant leur éradication et 600 aujourd’hui). Or les meutes se régulent seules en se partageant l’espace et elles ne font jamais disparaître une espèce-gibier. Par contre, notre espèce si conquérante parvient aux limites démographiques, la planète ayant été entièrement colonisée et exploitée. L’homme risque donc la surpopulation et des famines alors qu’il fait disparaitre de plus en plus d’animaux nous amenant à la sixième extinction massive de la biodiversité, la seule qui ait été provoquée par l’homme… Ayant tant modifié la nature et le climat, c’est Homo sapiens, le plus intelligent des animaux, qui risque de disparaître s’il continue à ne pas tenir compte des menaces. Bref, imitons le loup !

N’hésitez pas à consulter le site du Docteur Pierre Jouventin.

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La rédaction - Savoir Animal

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