ActualitésAnimaux domestiquesMauricio Garcia Pereira : sa vie après l’abattoir, qu’est-il devenu ?

Amandine Zirah17 février 202127 min

Mauricio Garcia Pereira a travaillé pendant près de sept ans à l’abattoir municipal de Limoges, le plus grand de France. Lanceur d’alerte, il a dénoncé l’abattage des vaches gestantes avec l’aide de l’association L214 et a été le premier à témoigner à visage découvert. Pour « Savoir-animal », il a accepté de revenir sur son expérience et s’est confié sur son présent.

Vous ne travaillez plus à l’abattoir de Limoges depuis maintenant quatre ans. Comment allez-vous depuis, physiquement et psychologiquement ? Êtes-vous différent de l’homme que vous étiez ?

Depuis cette expérience, tous mes projets sont tombés à l’eau. Je n’ai pas retrouvé de travail et avec la Covid, c’est encore plus compliqué. Chaque jour est un combat. J’ai une santé fragile, je fais encore des cauchemars et je touche uniquement les allocations. Malgré tout, je garde espoir et j’espère m’en sortir. J’ai toujours été une personne positive, pleine de vie, mais j’ai beaucoup changé. Je suis devenu plus introverti, je fais beaucoup moins confiance. C’est un sentiment personnel mais je trouve la société de plus en plus violente aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a été le plus dur à supporter pendant toutes ces années ? Quand avez-vous pris la décision d’en parler et de réagir ?

Les années passent, tous les salariés se donnent à fond quotidiennement et pourtant, les chefs n’ont aucune reconnaissance. Pour eux, nous sommes tous des merdes. Ils parlent mal. Le turnover est incessant. Beaucoup d’ouvriers partent rapidement car ils ne tiennent plus. C’est un travail très difficile. Ce n’est pas la même chose de l’imaginer et de le vivre. C’est un autre monde. Sur place, l’odeur de la putréfaction est insoutenable. Les camions ne passent pas tous les jours ramasser les déchets. Il faut donc s’habituer à respirer par la bouche.

L’abattage des vaches gestantes m’a aussi profondément choqué. Tous les jours, je jetais des dizaines de fœtus à la poubelle. C’était un calvaire. Je voulais dénoncer cette pratique depuis longtemps mais il fallait que j’emmagasine au préalable un maximum d’informations. Tout le monde est complice et ferme sa gueule. Je ne comprends pas ce bordel. C’est l’hypocrisie totale, le déni à l’état pur. J’en ai parlé à l’un de mes enfants, je ne voulais rien cacher. Puis, j’ai décidé de prévenir l’association L214.

Comment avez-vous vécu le statut de lanceur d’alerte ? Avez-vous été soutenu ou avez-vous, a contrario, reçu des menaces ?

On m’a tout mis sur le dos. Pour dénoncer l’abattage des vaches gestantes, j’avais filmé les fœtus jetés à la poubelle. Ce que je ne savais pas, c’est qu’une autre taupe sévissait au sein de l’abattoir, un salarié qui voulait garder l’anonymat. Il avait planté des caméras et envoyé les images à L214. L’association ne m’en avait pas informé. J’ai donc été surpris car je pensais être le seul protagoniste. Lorsque le scandale a éclaté, mes collègues ne se sont pas posés de questions, ils m’ont fait porter le chapeau pour tout. Beaucoup d’entre eux ne voulaient plus rien savoir de moi. Malgré tout, certains m’ont soutenu en me disant que j’avais bien fait. 

Depuis, très peu de choses ont changé. Les cadences sont les mêmes et les vaches gestantes sont toujours tuées. Certains travaux ont été effectués et des nouvelles machines installées mais je doute qu’ils aient dépensé la somme de 500.000 euros évoquée. Ils ont changé le box dans lequel les animaux sont contenus au moment de leur étourdissement. Désormais, les animaux ne peuvent plus bouger, il n’y a plus d’échappatoire possible. Avant il était bien trop grand. Ils sautaient, avançaient, reculaient et passaient même parfois par-dessus pour s’échapper. Malgré ces nouvelles installations, les animaux sont toujours autant paniqués. Ils sentent la mort dès qu’ils sortent du camion. Ils savent qu’ils vont mourir. Le scandale a eu une petite répercussion politique mais rien n’a réellement évolué. Ça me fait rager.

En 2018, l’instauration obligatoire de caméras au sein des abattoirs devait figurer dans le projet de loi sur l’Agriculture, en vain. Est-il possible, selon vous, de diminuer la souffrance animale dans ces structures où seule la rentabilité semble compter ?

C’est possible de la diminuer légèrement mais pas totalement. Il faut baisser la cadence. On tue 35 animaux par heure en moyenne et on peut monter jusqu’à 45. L’espace de stabulation, le couloir de la mort et le box d’abattage sont tous au même endroit. Les animaux sont à proximité. Ils entendent le bruit du matador (pistolet à tige perforante permettant l’étourdissement du bétail, NDLR) mais aussi celui des bêtes qui mugissent, totalement paniquées. Elles sont mal immobilisées et très souvent, les ouvriers visent à côté. Ils ciblent généralement au milieu des yeux. Par réflexe et par peur, l’animal va reculer et secouer la tête. La douleur peut alors être très intense. Lorsque l’on observait les crânes, on distinguait parfois quatre ou cinq trous dans la tête de l’animal.

Selon moi, Il faudrait essayer d’étourdir l’animal par surprise, peut-être au niveau de la nuque et perforer la moelle épinière. Il ne ressentirait plus la douleur puisque son système nerveux serait coupé. Il deviendrait complètement insensible. Mais pour cela, l’ouvrier doit être très précis. Un coup sec et direct. Grâce à cela, les autres animaux ne se rendraient compte de rien. Il serait aussi intéressant de mettre un peu de musique car elle apaise les animaux. Elles seraient sans doute moins stressées et oublieraient un peu le bruit des machines.

Surtout, il faudrait tuer moins vite, prendre un peu plus de temps. Si on ne baisse pas la cadence, les caméras ne servent à rien. Les services vétérinaires devraient également être présents pour avoir un œil sur les ouvriers et s’assurer qu’ils ne tapent pas les animaux comme des sauvages.

Vous avez levé l’omerta sur les abattoirs en prenant contact avec L214, association à l’origine de la diffusion de vos images. Vous avez d’ailleurs écrit un livre sur votre expérience (« Ma vie toute crue », Ed. Plon), un ouvrage disponible également en format poche depuis le mois dernier. L’écriture vous a-t-elle servi de thérapie, d’exutoire ?

Je n’ai pas fait de grandes études mais je suis amateur de lecture. J’ai toujours eu envie d’écrire pour mes enfants une sorte de mémoire, d’autobiographie. Et là j’ai eu l’opportunité. Je suis très fier de ce livre, c’est comme mon troisième fils. Il m’a servi de thérapie et me rappelle mes erreurs passées. Dans 50 ans, je ne serai plus de ce monde mais ce livre existera toujours. J’ai laissé une trace de mon histoire.  

J’ai aussi l’idée de faire une bande dessinée en lien avec l’abattoir. J’ai presque tout. Je pense même à faire mes propres dessins. Je connais deux éditeurs à Paris, je vais peut-être leur faire ma proposition. En tout cas, c’est une jolie histoire. On sourit, on rigole, on pleure. Tout le monde me pousse à me lancer.

Quels sont les raisons pour lesquelles pour aviez souhaité, en 2019, siéger au Parlement Européen ?

En 2017, Manuel Bompard était le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Il avait entendu parler de mon histoire et connaissait les fondateurs de L214. On m’a demandé si je souhaitais être candidat aux élections européennes sur la liste de la France Insoumise. J’ai complètement halluciné. J’ai vu une lueur d’espoir pour avancer. Je me suis dit qu’il fallait agir et passer par une loi pour interdire l’abattage des vaches gestantes.

Cette pratique-là se fait depuis des années. Leur système économique est basé dessus. Une vache pleine est plus grasse. Si vous arrêtez de tuer les vaches gestantes, il faut faire des réformes et tout changer de A à Z. C’est leur excuse pour ne rien faire. Il est interdit de transporter des vaches qui ont déjà accompli 90% de leur gestation mais rien n’est respecté. Les services vétérinaires ne sont jamais là. Il n’y a pas de contrôle sanitaire.

Je n’avais jamais fait de politique et j’ai été très heureux de faire des conférences. De ce que je sais, aucune proposition de loi au niveau européen n’a été étudiée pour interdire cette pratique.

Vous aviez pour projet d’ouvrir un restaurant végétarien à Limoges. Vous aviez même lancé une cagnotte en ligne. Où en êtes-vous ?

Je n’ai pas encore les fonds nécessaires. J’ai fait un dossier de crédit mais la pandémie est venue tout chambouler. C’est en stand-by. Au départ, je souhaitais ouvrir un restaurant avec un concept qu’on ne trouve pas habituellement. Je voulais organiser des évènements tous les week-end en lien avec l’écologie et le bien-être animal, programmer des pièces de théâtre ou bien des groupes de musique. Mais tout cela demande beaucoup d’argent. C’est pourquoi, je pense commencer par une petite structure et voir plus grand par la suite si cela fonctionne. Pour l’instant, j’attends de voir comment va évoluer la pandémie mais je suis confiant. L’espoir commence à renaître.

J’ai aussi pensé à faire un food-truck végétarien et végan. Depuis mon expérience au sein de l’abattoir, je ne mange plus de viande. Il m’arrive encore de manger certains produits de la mer mais c’est assez rare. Mes enfants n’ont pas arrêté mais en consomment beaucoup moins. C’est à eux de prendre leur décision. Selon moi, il faudrait éduquer les enfants au bien-être animal dès l’école primaire. Chacun doit prendre conscience de ce qu’il mange. Ce qui me fait mal, c’est le déni d’une grande partie de la société.

Avez-vous quelque chose à dire à vos soutiens, aux personnes qui n’ont pas eu de vos nouvelles depuis longtemps ? Je leur présente mes excuses. Je ne suis pas très réseaux sociaux. J’ai uniquement Facebook mais j’essaye de donner de mes nouvelles de temps en temps. Je tiens à tous les remercier. Je reçois presque chaque jour des petits messages et des nouvelles demandes d’amitié. Ces personnes viennent des quatre coins du globe, ça me fait plaisir.

Photo : Kat Jayne

2 commentaires

  • lex

    17 février 2021 à 20h52

    Merci Mauricio pour votre engagement ! Vous êtes une personne intègre et j’espère que vous pourrez entrer en politique.

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  • Garcia Pereira

    17 février 2021 à 17h43

    Merci mille fois fond dû coeur Amandine!! Je suis très heureux d’avoir fait cette interview av toi!! À bientôt!! Amicalement Mauricio

    Répondre

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