La présence du loup en France, désormais bien ancrée, notamment dans les territoires alpins, fait grand bruit : la bête est de retour, et avec elle, ressurgissent des peurs ancestrales, des croyances mais aussi des problématiques tout ce qu’il y a de plus pratiques. En effet, comment réapprendre à vivre aux côtés de ceux que nous avons un jour chassés jusqu’au dernier ? Le devons-nous vraiment ? Le peut-on seulement ?
Le loup, entre mythe et réalité : un choix à faire
Le loup n’a pas attaqué depuis plus d’un siècle en France, et pourtant, la peur qu’il suscite demeure vive, comme transmise de génération en génération : une bête sauvage et cruelle qui hante les contes pour enfants et la mémoire des anciens. Pourtant, le loup n’est pas ce prédateur sanguinaire qui tue à tout va et se repait volontiers de la chair humaine : il est un animal sociable, intelligent et opportuniste cherchant à survivre dans des milieux fortement anthropisés où ses territoires sont réduits à peau de chagrin. Le gibier dont il se nourrit est régulé artificiellement, les espaces naturels dont il dépend sont morcelés, les meutes fréquemment éclatées sous le coup d’un abattage aléatoire à la moindre attaque. Il ne reste plus grand-chose aux loups dans les territoires français d’aujourd’hui. Pourtant, il a fait son retour, il a su s’adapter et c’est aux humains désormais de s’adapter à leur tour. C’est à l’homme qu’il incombe de choisir entre la croyance et la science, entre la figure sanguinaire qu’il faut éradiquer, et la bête réelle et vulnérable dont le propre parent est le meilleur ami de l’homme. Envoyer nos chiens, descendants des loups, traquer ceux-là, a quelque chose de profondément interpellant, sinon dissonant : l’amour et la haine de l’autre-animal se côtoient intimement et se façonnent en fonction des intérêts humains, intérêts le plus souvent d’ordre financier. Et pourtant, de la présence de quelques patous dépend bien souvent une cohabitation réussie.
De l’écriture à l’engagement : une voix pour les loups
Alors que le débat/combat fait rage entre les « pros » et les « antis » loups, d’autres voix s’élèvent pour inviter à changer nos rapports aux autres vivants et à envisager l’idée d’une possible cohabitation, l’idée d’un monde donné en partage et d’une forme d’équité entre les vivants. Ce que la littérature a construit, une bête cruelle et sanguinaire, un mangeur d’enfants sans émotion et sans vie sociale, la littérature, je crois, a aujourd’hui le pouvoir et le devoir de le déconstruire et de ramener un peu de science et de conscience au milieu des croyances. C’est l’objectif que je me suis donnée à l’issue de ma thèse : mobiliser l’écriture romanesque pour interroger les rapports humains-animaux-territoires, et proposer une ouverture, un dialogue renouvelé et serein. Le livre est un lieu, un espace, sinon neutre, tout au moins accueillant, capable de restaurer des liens longtemps éprouvés voire brisés. « La vallée des loups » est un roman éco et zoopoétique invitant à marcher avec les loups et à embrasser le temps long de l’histoire commune et mouvementée qui lie les humains et ces grands prédateurs. Entrant tantôt dans la peau d’une jeune bergère dont le troupeau se trouve en proie à des attaques d’une violence inouïe, tantôt dans celle d’une vétérinaire désireuse de protéger une espèce en danger, nous traversons et habitons tour à tour les territoires des hommes et ceux des bêtes, des territoires qui le plus souvent se chevauchent et se donnent en partage malgré d’importantes tensions.
Entre chien et loup, la brebis
Écrire sur les loups et les humains qui les rencontrent et évoluent à leurs côtés, implique de prendre en considération une autre créature profondément concernée : la brebis. Car dans les débats qui nous animent, dans la nécessité apparente de choisir un « camp » entre chiens et loups, rares sont ceux qui se rangent réellement du côté des victimes et des proies. Que deviennent les brebis dans ces questionnements ? Que fait-on de leur souffrance, de leur douleur, de leur existence et de leur mort ? Alors que les images des abattoirs donnent à voir l’ampleur des souffrances infligées à ces animaux arrachés à leurs petits et à leur milieu pour être abattus dans des conditions souvent effroyables, et que les photos des corps mutilés des bêtes dévorées par les loups et autres chiens sauvages dans les alpages inondent les réseaux sociaux, la question du bien-être et de la considération portée à l’individu brebis demeure ténue, sinon absente des discours. Les brebis méritent pourtant d’être protégées tant de la cruauté de l’homme que de la sauvagerie de la bête, elles qui portent la responsabilité, peut-être, du dernier lien entre les humains et les loups au cœur même de ces tensions. Écrire les loups, écrire la montagne, la nature et les humains, ne peut passer sans écrire les brebis, sans donner une voix, une sensibilité et une individualité à ces êtres aussi fascinants que vulnérables.
Enfant, Blanche, la brebis de la famille nous appelait à la fenêtre de bon matin, elle entrait dans le salon et se laissait caresser des heures durant, son œil doux et tendre rivé sur nous. Jamais je n’ai connu créature aussi douce et aussi digne d’être aimée et protégée. Puissent un jour les humains, les brebis et les loups cohabiter de façon heureuse et apaisée dans ces territoires superbes qui nous sont donnés en partage.

« La vallée des loups », un roman à découvrir aux éditions La Fontaine de Siloé.

Laurène Barbaux
Docteur en philosophie.
Membre associée au CAREF (Université de Picardie)
Membre de la Société française de Zoosémiotique, elle travaille sur les relations humains-animaux-territoires et les enjeux éthiques et éducatifs des écritures de l’animalité.




