Pourquoi certains animaux n’ont pas peur de nous, et pourquoi c’est inquiétant
Tout le monde ou presque a vécu cette scène : un renard qui vous regarde tranquillement au bord du chemin, un chamois qui broute à dix mètres sans lever les yeux, un écureuil qui vient inspecter vos chaussures ou encore une mouette qui se pose à un mètre de votre serviette sur la plage. Et là, dans votre tête, un petit orchestre se met à jouer : vous avez l’impression que l’animal vous a choisi, comme s’il avait repéré en vous une énergie rare que les autres humains n’ont pas.
Je vais vous décevoir même en essayant d’y mettre toute ma tendresse : la vérité est nettement moins flatteuse et réellement plus préoccupante.
Ce que vous prenez pour de la confiance a un nom scientifique
Cela s’appelle l’habituation, un mécanisme d’apprentissage tout simple : à force d’être exposé à un stimulus qui ne débouche sur rien, l’animal cesse d’y réagir. Sa sérénité apparente vient d’un constat très pratique : votre silhouette de bipède ne lui apprend plus rien d’utile, exactement comme les riverains du périph ont fini par ne plus entendre les camions qui défilent sous leurs fenêtres.
L’apprivoisement, c’est une autre histoire : un animal apprivoisé a été conditionné par des interactions répétées avec un humain bien identifié. Un animal habitué, lui, a comme rayé notre espèce de sa liste de menaces. L’habituation ne dit pas tout : sur des îles isolées comme les Galápagos, certains animaux n’ont tout simplement jamais eu de raison de craindre un prédateur terrestre. Leur placidité vient d’ailleurs et leur vulnérabilité à notre arrivée n’en est pas moins réelle.
Le problème, c’est le prochain humain
L’observateur respectueux est adorable : il garde ses distances, reste discret et repart sans rien toucher. Mais rien ne garantit que l’animal fasse la différence entre lui et celui qui arrive après, et celui-là sera peut-être un chasseur, un chien lâché sans laisse, un enfant armé d’un gros caillou ou un conducteur pressé.
Pour un animal sauvage, la méfiance est la meilleure assurance-vie. Elle le fait fuir avant que la balle parte, s’écarter avant que la voiture arrive, disparaître avant que le chien le repère. Chaque rencontre sans conséquence peut en grignoter un morceau, jusqu’au jour où l’animal fuit trop tard, voire plus du tout. Sa peur de nous lui sert de gilet pare-balles, et la lui retirer, même avec les meilleures intentions du monde, revient parfois, et même de plus en plus, à l’envoyer au front.
Nourrir : le cadeau empoisonné
L’habituation seule prend du temps. Le nourrissage va beaucoup plus vite, parce qu’il neutralise la peur et crée en plus une association positive : l’humain devient beaucoup plus intéressant ! L’animal nourri s’approche des humains au lieu de les éviter, fréquente les routes, les parkings et les aires de pique-nique où l’on trouve de la nourriture, devient parfois agressif quand rien n’arrive, se regroupe en densités anormales qui favorisent les maladies et peut perdre peu à peu les compétences alimentaires qui lui serviraient hors saison touristique.
Nourrir la faune sauvage est illégal dans les parcs nationaux du Canada, où l’amende peut atteindre 25 000 dollars, et dans ceux des États-Unis. Cela est aussi interdit dans certaines régions d’Australie. La France applique aussi ses règles : de nombreuses villes sanctionnent d’une amende pouvant atteindre 450 € le nourrissage d’animaux sauvages, goélands et pigeons compris. Un cacatoès qui se pose sur un balcon, c’est charmant sur le moment, mais nettement moins quand on déroule la chaîne complète : dépendance, carences alimentaires ou encore maladies.
Une fin écrite d’avance ?
Un animal qui a perdu sa peur devient tôt ou tard un « problème » : il s’approche trop, vole de la nourriture, fouille les poubelles, mord parce qu’on lui a tendu la main. À cet instant, personne ne sanctionne l’humain, pourtant seul et unique responsable. On déplace l’animal, on le capture ou on l’abat. Les gestionnaires des parcs nationaux américains ont une formule terrible de justesse : « a fed bear is a dead bear », un ours nourri est un ours mort. Il faut absolument garder en tête que l’issue est écrite dès la première miette.
Les bons réflexes
- Ne le nourrissez jamais, ni volontairement, ni en laissant traîner des restes.
- Ne le touchez pas, même s’il vient vous renifler et que votre cœur fond comme une raclette.
- Éloignez-vous calmement sans prolonger la scène ni filmer pendant un quart d’heure : plus vous restez, plus vous confirmez que les humains sont fréquentables.
- Si l’animal insiste, rendez-vous légèrement désagréable : levez-vous, faites du bruit, agitez les bras. Cela semble contre-intuitif et un peu triste, mais lui rendre sa méfiance est sans doute le plus beau service que vous puissiez lui offrir. Ce conseil vaut pour un petit animal comme un écureuil ou une mouette : face à un grand animal (sanglier, cerf pendant le brame, ours), reculez lentement.
Le plus dur : renoncer
Évidemment, ce sujet peut mettre mal à l’aise : la rencontre rapprochée avec un animal sauvage est exactement ce dont on rêve, ce qu’on raconte au retour et ce qu’on garde toute sa vie. Et voilà que le plus beau moment d’une rencontre est peut-être celui où l’animal décide de partir…
Voici pourtant ce que je défends : un animal qui garde sa peur de nous garde toutes ses chances. Un animal trop confiant est un animal dont quelqu’un, avant vous, a déjà commencé à démonter les défenses. Alors quand vous croisez un animal un peu trop sûr de lui, dites-vous que quelque chose a mal tourné en amont. Mieux vaut reculer d’un pas en remerciant sa chance en silence : son histoire compte déjà assez de chapitres écrits par des humains.






