Lorsque l’on parle d’animaux domestiques, on pense souvent à celles et ceux qui vivent sous notre toit et avec qui on partage une relation affective… Pourtant, il y a en a un qui nous impose de le visiter chez lui, dans son milieu, quelques soient les conditions climatiques : le cheval.
Lorsque l’on parle de la relation avec le cheval, si on n’est pas de ce milieu, on pense, systématiquement aux courses ou à la compétition. On pense de suite à un milieu social aisé. Ce que l’on imagine des chevaux est quasiment systématiquement lié à l’utilisation que l’on en fait, à la finalité de monter sur leur dos et enfin à la classe sociale supposée aisée des personnes qui les fréquentent. Le cheval, est peu perçu par les profanes comme un compagnon, au même titre que le chien et le chat. Cela est peut-être dû à la confusion de son statut juridique et aux croyances populaire qui lui sont liées. On imagine peu, qu’une relation profonde de long terme se tisse entre deux espèces, entre deux être, un cheval et une femme.
En effet, dans la vraie vie des relations humain/équin, les choses sont de plus en plus différentes et mon histoire n’est pas unique. Il s’agit de l’histoire d’une femme qui marche dans les pas de son cheval depuis 18 ans, apprenant jour après jour auprès de lui un peu plus sur elle. J’ai commencé à travailler dans ce milieu il y a 25 ans, j’ai démissionné car ce sont les chevaux que j’aimais et non l’industrie équestre qui exploitait tant les chevaux que les humains. La désillusion a été terrible. Puis il y a 18 ans, je rencontre celui qui m’a ouvert les yeux sur un monde en changement, Sun Dancer, Pur-Sang réformé des courses qui a fêté ses 31 ans le 25 avril dernier. Voici ce que nous avons tous deux observés :
La prise en compte du cheval a évolué, d’arme de guerre et d’outil agricole, il est devenu un agrès sportif, puis de loisir que l’on sort et remet de sa boite après utilisation sans se poser de question. Mais l’évolution ne s’arrête pas là.
Au fil des ans, un changement majeur s’est opéré, modifiant radicalement le milieu équestre : le monde du cheval s’est féminisé (plus de 80% de femmes). Et cette féminisation a de plus en plus confronté ces années d’utilisations du cheval à des questionnements en relation à la domination, à la souveraineté du corps, au suprémacisme et au consentement. Les Femmes refusent de s’inscrire dans la performance qui leur est imposée par le monde de la compétition et il en va de même pour la vision qu’elles portent pour leurs chevaux. Peu à peu le milieu équestre, s’ouvre sur un autre monde, celui du monde équin plutôt qu’équestre, en créant des courant alternatifs faisant du cheval un acteur de la relation en tant qu’individu et non en tant qu’objet. Il devient un membre de la famille, un compagnon et partenaire de vie. Désormais l’être équin n’est plus seulement associé à la pratique équestre, mais aussi à celui des émotions, de la science (l’éthologie), de la lutte contre la colonisation et de la domination, à l’évolution du bien-être animal. Il façonne le rapport que l’on se fait de notre histoire et de notre société sous le prisme du regard féminin. Le bien-être ne passe plus par le simple fait d’être logé, soigné et nourri, mais s’ouvre vers une dimension plus étendue, les émotions.
Désormais, on s’interroge sur la qualité des interactions que nous nourrissons avec les chevaux. Monter à cheval, devient un acte loin d’être anodin que l’on pratique avec de plus en plus de conscience, et parfois militant au sein même de ce milieu. Les débats et questionnements s’enrichissent d’éléments de considérations nouveaux (ces 10 dernières années) : avec ou sans mors, avec ou sans selle, ferrés ou pieds nus. De plus en plus de femme passent plus de temps à pied auprès de leur cheval que dessus, dans le cadre de « travail au sol, travail en liberté, balade en main méditatives, le terme « travail » posant aussi question…) A cheval, on recherche le confort de l’animal et à créer une communication, un partenariat, on s’assure de la disponibilité de tous les paramètres pouvant rendre cela possible, en termes de biomécanique, de qualité de demande, de répartition des charges et du poids du cavalier, de consentement, de laisser le cheval s’exprimer, de renoncer, d’accepter… Dans son quotidien, on s’interroge sur son enferment dans une boxe durant 24h ou 22h ou même 8h… On conçoit des écuries avec des systèmes de chemin et de pistes agrémentés de sols variés. On révolutionne la relation avec la terre, le végétal et la biodiversité. On organise des structures de troupeaux pour que les chevaux puissent disposer d’une vie intime, indépendante et sociale qui leur soit propre lorsque nous ne sommes pas près d’eux. On effectue des transitions vers ce type de vie prenant en compte les séquelles psychologiques d’une vie de captivité, en avançant étape par étape en décolonisant tant son mental conditionné et résigné que le nôtre. On soigne les plaies du passés, des champs de guerre, du sang et des cris…On passe de plus en plus de temps assises dans les champs à observer les interactions et apprendre d’eux et de leur société.
En termes de militantisme, les Femmes de Chevaux s’investissent et prennent de plus en plus la parole, dans le cadre associatif, sur les réseaux sociaux, du fait de leurs connaissances accumulées grâce à leur sensibilité, expériences et observations de terrain, mais aussi sur les bancs des écoles et universités. Ethologues scientifiques, médiatrices animalières spécialisées cheval, diplômées en sciences équines, criminologues spécialisées dans les rapports de domination et du spécisme, rien n’échappe à leur œil en cas d’abus tant sur les terrains de concours que dans le quotidien. Elles s’interrogent sur le fait de pouvoir être antispéciste tout en étant « femme de chevaux » parfois au sol, parfois à cheval. Les réseaux sociaux s’enrichissent de tips d’éducation de l’humain plus que du cheval.
Interagir avec un cheval sur son dos, n’est plus l’axe le critère déterminant du bien-être du cheval. Désormais, on s’interroge sur la perception que nous avons de lui, en tant qu’individu, et sur ce qui motive à monter sur son dos.
Cette évolution nous montre aussi que la classe sociale aisé ressort du mythe populaire forgé au fil de l’histoire, héritière de privilèges de la noblesse. Les femmes de chevaux sont souvent issues de milieux modestes et répondent à un appel ancré en elles. Elles se sacrifient et font passer les besoins de leur animal avant le leur, tout comme elle le font pour leur chien et leur chat. Les fins de mois sont difficiles pourvue que le cheval dispose de tout ce dont il a besoin, en termes de soin, d’alimentation, de compléments. Les factures vétérinaires passent avant leur bien- être à elles.
Du point de vue du cheval, cela se reflète sur sa longévité. La moyenne passe de 18 ans à 30 ans. Pouvez vous imaginer une relation de 20 à 30 ans de vie commune ? Nous sommes de plus en plus nombreuses à expérimenter ce noble chemin, à devenir accompagnatrice de fin de vie. Le temps devient plus lent, mais aussi mélancolique. Et là aussi, l’évolution des mœurs est observable. Avant le cheval âgé ou « usé » était vendu à la boucherie, placé dans les refuges, ou était abandonnés… Si ces cas sont toujours aussi fréquents, hélas, de plus en plus de femmes font le pari du contraire. La relation évolue, comme un parent âgé à qui l’on voue sa vie. Mais femme et cheval vieillissent ensemble, marchant ensemble dans le crépuscule d’une relation tissée par le temps long, fidèle et engagée. On le voit changer, marcher plus lentement, perdre la vue. Alors les questionnements évoluent… Doit-on déménager dans un lieu plus favorable à son âge ? Doit-on adopter un compagnon, partenaire de ses vieux jours ? Le besoin alimentaire augmente ainsi que les frais vétérinaires. Mais il faut tenir bon et cela rend la mission d’autant plus noble. L’accompagnement de fin de vie et le deuil qui en découle aboutissent à l’isolement face à une société spéciste qui ne prends pas en compte les sentiments liés à la relation humanimale. Cependant, les accidents de vie, de parcours, la maladie, le décès, les soucis financiers peuvent parfois mettre un terme à ces relations faute de soutien aboutissant au placement du cheval en refuge… Quid du deuil du cheval et de son avenir lorsqu’il ou elle perd sa partenaire humaine, ou de son partenaire équin lorsqu’il en a un…
Nos cris de liberté, d’affranchissement à des années de patriarcat et de domination se conjuguent au rythme de leur sabot sur la terre. Nous sommes des Femmes qui courent avec les Chevaux, habitées par l’esprit d’un esprit de chevalerie féminine effacées au cour des siècles, celui des révolutionnaires, des sorcières et de toutes celles qui furent jadis réduites au silence. Sauf que cette fois, nous nous faisons entendre.
Au regard de tous ces éléments, je pense plus que nécessaire que la société porte un regard plus évolué sur cela en s’adaptant. Si les milieux conservateurs semblent vouloir résister ils sont contraints néanmoins de s’adapter au fur et à mesure du monde nouveau bâtit par les femmes de chevaux : un monde équin qui se distingue du milieu équestre tel qu’il fut jadis.
Le crépuscule des chevaux n’est pas arrivé et je reste convaincue qu’en apprenant d’eux, nous pourrons faire une meilleure société humaine. C’est ce que je tente de proposer lors de mes webinaires sur ma plateforme danslespasdeschevaux.com, qu’ils portent sur le deuil, le burn out équestre ou encore le réensauvagement des chevaux.
Références :
Comment les femmes font-elles le monde ?
[Réflexion] Antispécisme et équitation
Hélène Roche, Les Chevaux nous parlent… si on les écoute, Editions Vigot, 23 mai 2018.
Des Amazones aux amazones. Équitation et statut féminin
Interview que j’ai donnée au sujet de la colonisation et de la féminisation
Antispecisme et monde du cheval, vers quel chemin ? – ÉthoLau

Rebecca Fortuné Jeanson
Podologue Équin ADAEP et Equigarde,
En DU Etudes Animale à l Université Catholique de Lille
En DU Histoire des Religions à l'Université Catholique de Lille



