Numéro 8Cultures ancestralesL’empereur Ashoka et les premières lois de protection animale

Nathalie Heller15 juillet 20227 min

« Dans mon domaine aucun être vivant ne pourra être offert en sacrifice. » Édit majeur sur roche no I.

Comme le disait avec justesse Gandhi « On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux». Malheureusement, la condition animale fait partie des thématiques oubliées par la majorité des historiens. Ainsi, une grande partie de nos concitoyens pense que les questions éthiques autour du traitement des animaux domestiques, sauvages et d’élevage sont une préoccupation nouvelle, émergeant dans une société d’après-guerre où la consommation de viande atteint des proportions industrielles.

Mais l’histoire n’a pas attendu que l’exploitation des animaux atteigne des dimensions catastrophiques. Elle a connu un grand nombre d’opposants qu’ils soient philosophes (à l’image de Plutarque et Jean-Jacques Rousseau), inventeurs (comme Léonard de Vinci) ou écrivains (tels Victor Hugo et Lamartine).

Ces noms vous évoquent sans doute des personnages connus et appréciés. Mais connaissez-vous l’empereur Ashoka, troisième empereur de la dynastie des Maurya qui règne sur l’Inde ancienne de 273 à 232 avant J.-C. ?

I. Ashoka, empereur et conquérant indien

Ashoka, fils de l’empereur Bindusâra, accède au pouvoir en 273 avant JC, après avoir fait ses preuves en mettant fin à une révolte à Taxila, dans l’actuel Pakistan. Mais ne vous y trompez pas : le jeune empereur, de son vrai nom Davanampiya Piyadassi qui signifie « Ami des dieux qui ont le regard bienveillant » n’a rien d’un enfant de cœur.

En effet, la guerre est omniprésente dans son parcours. Ainsi, après sa prise de pouvoir, il  n’hésite pas à éliminer ses frères et ses sœurs afin d’éviter de futures alliances visant à le détrôner. Il exerce un pouvoir personnel qualifiable d’autoritaire. En 261 avant J.C., il entreprend la conquête meurtrière du Kalinga, durant laquelle, selon ses propres dires, plus de 100,000 opposants trouvent la mort. Cette guerre reste l’une des plus sanglantes de l’histoire de l’Inde.

Et pourtant, après la conquête du Kalinga, à la différence d’autres chefs de guerre tels César ou Alexandre, Ashoka change brutalement de cap. Il se convertit au bouddhisme et élabore une série de lois prônant la compassion et la bienveillance à l’égard de tous les êtres vivants. Comment peut-on expliquer cette soudaine prise de conscience de la valeur de la vie, non seulement humaine, mais également animale ?

II. Un contexte philosophique qui met à l’honneur les questions morales

Au IVe siècle avant J.-C., dans un contexte fortement influencé par la philosophie grecque, les questions morales sont une préoccupation majeure du bassin méditerranéen. En effet, la philosophie hellénique (notamment les enseignements de Platon et d’Aristote) se diffuse, par voie commerciale et diplomatique, jusqu’en Orient et les autorités politiques s’emparent de la question morale. Ainsi a été gravé l’inscription de Kinéas vers 300 av. JC en la cité d’Aï Khanoum, à la frontière de l’Inde ancienne. En voici le contenu :

« Dans l’enfance, sois modeste.
Dans la jeunesse, sois robuste.
A l’âge mûr, sois juste.
Dans la vieillesse, sois judicieux.
A l’heure de la mort, sois sans affliction. »

La volonté de créer un lien entre la morale et la politique est très répandue dans l’ancien monde. C’est d’ailleurs le sujet de l’un des textes fondateurs de la philosophie grecque : La République de Platon. Au sein de cet ouvrage, l’auteur présente les enseignements de Socrate qui insiste sur l’importance pour un monarque d’être moralement éveillé. Dans cette dynamique, les édits d’Ashoka trouvent tout leur sens. Il s’efforce de diffuser son éthique personnelle aux frontières de l’Empire à travers une valorisation de la non-violence, des mesures de tolérance religieuse et la renonciation à la guerre.  A partir de la huitième année de son règne, il fait construire des temples et aurait entrepris un voyage de 246 jours afin de diffuser le dharma, thématique centrale de son œuvre. Ce dont il s’agit ? L’empereur y répond lui-même :

« Le Dharma est excellent. Mais qu’est ce que le Dharma ? Le moins de mal possible. Beaucoup de bien. La pitié, la charité, le véracité, et aussi la pureté de la vie.» 2ème édit, 260 avant JC

Comment l’empereur Ashoka exprime-t-il sa volonté d’interdire la souffrance animale ?

III. Des inscriptions révolutionnaires

Les archéologues ont retrouvé 33 édits gravés dans la roche qui ont été promulgués par Ashoka. Le plus marquant pour les personnes sensibles au sort des animaux est sans conteste l’édit bilingue de Kandahar, en grec et en araméen. Gravé vers 260 avant J.C., il témoigne de la volonté de l’empereur de mettre à distance tout acte de violence et d’étendre le champ de la considération aux animaux :

« Au bout de dix ans, le roi Piyadasi

fit instruire les gens dans la piété

et après il les rendit plus pieux,

et tout prospère dans chaque pays.

Le roi s’abstient de faire mourir les animaux,

et d’autres gens, fussent des chasseurs ou des pêcheurs du roi,

cessèrent leur chasse et leur pêche.

Et si certains intempérants commençaient,

dans la mesure du possible, à s’abstenir de

l’intempérance et à obéir à leurs père et mère et aux aînés,

en dépit du passé, pour l’avenir,

en agissant conformément à tout cela,

leur vie deviendrait meilleure et plus belle. »

Cette inscription fait écho à d’autres textes gravés dans la roche sur les ordres d’Ashoka, notamment l’édit majeur sur roche n°1 :  « Dans mon domaine aucun être vivant ne pourra être offert en sacrifice ». C’est une véritable conversion spirituelle et psychologique que vit l’empereur Ashoka et celle-ci a des conséquences sur toute l’étendue de son empire.

IV. Le bouddhisme comme philosophie

Le moment de la conversion au bouddhisme d’Ashoka fait débat dans la communauté scientifique. Il est cependant certain qu’elle fait suite à la conquête meurtrière du Kalinga, dont Ashoka regrette le sang versé. Ainsi en témoigne son édit n°13 :

« Après huit années de règne, le roi Piyadasi, cher aux Devas, conquit la contrée de Kalinga. Des centaines de milliers de créatures y ont été enlevées, cent mille y ont été frappées, bien des fois le même nombre y sont mortes [dans cette conquête]. Alors, le roi cher aux Devas s’est aussitôt, depuis l’acquisition du Kalinga, tourné vers le Dharma, il a conçu le zèle du Dharma, il s’est appliqué à la diffusion du Dharma, si grand est le regret qu’a ressenti le roi cher aux Devas au regard de la conquête du Kalinga. »

La tradition sri-lankaise affirme que l’empereur se serait converti grâce à son neveu Nighroda, fils de Sumana, frère d’Ashoka, que celui-ci a éliminé lors de la bataille pour le trône. Impressionné par l’attitude calme et douce de son neveu, Ashoka lui demande un enseignement. Convaincu, il récompense son neveu et se convertit[1]. Que cette version soit véridique ou non, il est certain que Ashoka devient ainsi « l’emblème de l’Inde nehruvienne par sa décision de ne plus recourir à la guerre et de le faire savoir, sa volonté d’améliorer le sort des populations, mais aussi par une autre dimension de sa grandeur : celle d’avoir été le souverain du plus grand empire que l’Inde ait connu avant le xixe siècle, d’en avoir affirmé l’unité profonde et la force et d’avoir ainsi été le seul souverain indien à avoir incarné l’idéal, brisé par la partition et les massacres qui l’accompagnèrent[2] » d’après les propos de Romila Thapar, auteure deAśoka and the Decline of the Mauryas.

Conclusion

Au cours de l’un de ses enseignements au Collège de France en 2020, l’historien Gérard Fussman affirme que la découverte à Kandahar des inscriptions d’Ashoka en araméen et grec est certainement l’un des faits les plus spectaculaires de ces soixante dernières années.

De fait, les inscriptions d’Ashoka qui sont parvenues jusqu’à nous sont une source d’information extraordinaire, tant sur la vie de l’empereur lui-même que sur la gestion administratives de l’Empire et le contexte philosophique et spirituel dans lequel ces édits ont été composés. La vie d’Ashoka n’est certes pas exempte de tragédies mais il demeure, aujourd’hui encore, le seul empereur a avoir pris en compte les êtres vivants non-humains dans sa pensée et à avoir étendu son champ de conscience à ceux que le commun des mortels méprise encore. Pour l’écrivain Hubert Georges Wells, il n’y a pas de doute : «Parmi les dizaines de milliers de noms de monarques qui tapissent les colonnes de l’histoire, [….], le nom d’Ashoka brille, éclatant, seul, tel une étoile» (The Outline of History, 1920).

[1]Lahiri, Nayanjot (2015). Ashoka in Ancient India. Harvard University Press

[2]Romila Thapar, Aśoka and the Decline of the Mauryas, Oxford, Oxford University Press, 1961.


Nathalie Heller
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