En 1996, le photographe suisse Karl Ammann se trouve en République démocratique du Congo à la recherche de gorilles, lorsqu’il découvre un crâne rappelant celui d’un chimpanzé, mais présentant une crête comme celui d’un gorille. À ce moment, Amman mesure également des fèces présentant trois fois la grandeur de ceux d’un chimpanzé normal, et des empreintes aussi larges, sinon plus, que celles d’un gorille. Au cours de cette expédition, il arrive à effectuer une photographie, grâce à un appareil automatique, montrant un singe qui ressemble à un immense chimpanzé et, en fait, tient en apparence d’un hybride gorille\chimpanzé.
Accompagné d’un groupe de chercheurs, il retourne sur les lieux en 2000, sans découvrir de traces du grand primate appelé singe Bili ou singe de Bili, ainsi nommé en raison de la ville de Bili et de ses forêts environnantes qui constituent l’habitat de celui-ci. Reconnus comme particulièrement forts et parfois agressifs, les populations locales surnomment ces singes Lion-killer (tueur de lions). Selon les témoignages recueillis, ces primates ne seraient pas affectés par les flèches empoisonnées des aborigènes, contrairement aux autres populations de singes locales. Le lieu d’habitat de ce curieux anthropoïde se situe à environ 200 km à l’est de la rivière Ebola, au nord de la République démocratique du Congo. Si l’équipe d’Amman ne voit aucun singe Bili à ce moment, elle découvre néanmoins des nids qui peuvent lui appartenir. De toute évidence, cette espèce de primate de grande taille construit des nids sur le sol comme les gorilles, mais présente une diète caractéristique des chimpanzés.
En 2001, Ammann accompagne un autre groupe dont fait partie George Schaller, le primatologue bien connu, et Mike Belliveau de l’Université Harvard, mais la guerre civile qui fait rage au dans ce pays fait échouer leur expédition. En 2003, ce conflit étant terminé, Ammann retourne en compagnie d’un autre groupe auquel participe Shelly Williams, spécialiste en comportement des primates, qui fera une rencontre exceptionnelle. Elle entend d’abord de l’activité dans les arbres, puis quatre singes Bili surgissent soudainement, silencieux et énormes. Semblant agressifs, ils s’arrêtent cependant en l’apercevant et quittent les lieux. Williams affirme qu’ils étaient bipèdes et mesuraient 1,8 m avec l’apparence d’un chimpanzé géant. Elle décrit une face plate, un museau large ainsi qu’une arcade sourcilière droite et proéminente.Williams mentionne que leurs caractéristiques comportementales ne se comparent pas avec d’autres groupes de grands singes et qu’ils semblent posséder une « culture » unique. Ils paraissent également devenir entièrement gris très tôt dans leur maturation, contrairement aux gorilles surnommés « dos gris », qui prennent cette teinte en vieillissant. Mais il est à préciser que diverses observations de Williams demeurent controversées.
En 2006, Cleve Hicks, un primatologue du Max Planck Institute de Leipzig en Allemagne, et ses collègues, vont à la recherche du singe Bili et ont la chance d’observer un groupe pendant vingt heures. Pour sa part, Hicks les considère comme étant de l’espèce des chimpanzés et ne présentant aucun lien comportemental avec les gorilles, ce qui, cependant, n’est pas de l’avis de tous les observateurs, ne serait-ce qu’en considérant la construction de leurs nids au sol comme ces derniers. Les singes Bili n’ont pas peur de l’homme et ne l’attaquent pas, l’observant plutôt avec curiosité. Décrits comme bipède occasionnel, leurs empreintes mesurent de 28 à 34 cm en moyenne, soit plus longues et plus larges que celles du chimpanzé et du gorille. Ils présentent parfois une crête sagittale similaire à celle du gorille, mais les autres mesures morphologiques se rapprochent plus de celles du chimpanzé.
En fait ce singe, également appelé Bondo, avait déjà été décrit en 1908 par un officier belge qui avait alors présenté des crânes leur appartenant. À l’époque, ceux-ci avaient été classés comme faisant partie d’une sous-espèce de gorille. En 1970, l’anthropologue australien Colin Groves avait inspecté ces crânes et déterminé qu’il s’agissait de crânes de gorilles de l’ouest. Depuis 1908, aucun singe Bondo n’avait été observé, mais Ammann avait décidé d’éclaircir ce mystère et recueilli des crânes, des excréments et des poils. Des tests génétiques menés en 2003 classent le singe Bili comme une sous-espèce marginale du chimpanzé commun, Pan troglodyte schweinfurthii. Cependant, certains, dont williams, ont évoqué une possible contamination de l’ADN utilisé ou encore arguent que les analyses effectuées sont incorrectes, considérant qu’il s’agit plutôt d’une population hybride. Il est sans doute pertinent de conclure qu’il conviendra d’effectuer de plus amples observations concernant cette curieuse et fascinante population de grands primates appelée singe Bili.
Crédit photo : Kerry Atkins

Mireille Thibault
Ethnologue et auteure



