Le 9 septembre à 23h15 j’accueillais la nouvelle d’un projet de poulailler industriel à moins d’un kilomètre de chez moi avec une stupeur que je situe dans l’échelle de Richter des stupéfactions juste en-dessous de celle qu’aurait provoquée l’arrivée d’une soucoupe volante. La consultation publique était en cours depuis le 26 août, nous l’ignorions. Dès avant minuit, je m’attelais à l’étude du dossier d’enregistrement d’ICPE (Installation Classée pour la Protection de l’Environnement). Les SMS ont vite fusé entre voisins. Constitution d’un collectif, pétition en ligne sur Mypetition.org, tractage, sorties d’école, médias, courrier à la préfecture, … nous avons ouvert plusieurs fronts. Je reviens ici sur quelques éléments saillants de cette bataille.
Voici préalablement quelques éléments de contexte. Le projet, porté par le GAEC 3B, consiste en un élevage de 39900 poulets de chair à croissance rapide, sur 7,5 bandes soit environ 300000 poulets par an, dans un bâtiment de 1911 m2 sans parcours extérieur. Ce, aux abords d’un hameau aux chemins étroits, à 300m de la première maison, à 400m d’une chapelle romane millénaire, à environ 500m du premier étang, en pleine Dombes (Ain), région aux plus de 1200 étangs, paradis des oiseaux consacré par une zone Natura 2000 doublée d’une labellisation Ramsar, 2ème région de France après la Camargue à accueillir des oiseaux migrateurs. Le projet résumé est donc de faire vivre un enfer à 39900 poulets au cœur même d’un paradis.
Dans notre hameau de 80 âmes, il a tout de suite cristallisé nombre d’opposants contre lui. Les riverains, ces enquiquineurs, sont bien sûr toujours opposés aux nuisances qui viendraient les perturber, et les sensibilités et arguments ont pu différer. Mais au sein du collectif, le consensus a été immédiat sur le fait que nous étions face à un projet industriel, source d’une maltraitance systématisée des animaux. Un élevage de plein air n’aurait pas causé une telle fronde. Résidant à la campagne, souvent entourés d’animaux, nous sommes restés reliés au Vivant.
Un projet industriel, maillon d’un système…
Le dossier mentionne incidemment que LDC est l’intégrateur de ce projet. Le groupe aux 7,5 milliards d’euros de CA avec des marques comme Le Gaulois, Maître Coq, Marie, fournit tout : les poussins avec les produits et la « technique » nécessaires, une partie du prêt financier ; et rachète les poulets engraissés 35 jours plus tard à 55 centimes d’euros l’unité (prix prévisionnel 1ère année). Un système de production de masse où le vivant ne vaut plus rien. Sans surprise, le poulailler du GAEC 3B serait le maillon d’un système industriel. Et LDC utilise les réglementations propres aux agriculteurs pour implanter malignement ses vassaux industriels dans nos campagnes, sur des terres agricoles.
Le bâtiment avicole serait une usine largement automatisée : éclairage, apport en eau et en nourriture, etc. L’exploitant n’est tenu de passer que deux fois par jour (pour ramasser les cadavres ? Sur une base de calcul à 7,5 bandes, les chiffres prévisionnels perdent 8% des poulets en route). Et qui dit usine dit consommation en énergie et eau, production de déchets, flux logistiques (arrivée des poussins, de la nourriture, départ des poulets, des effluents, équarrissage, etc.) Ce bâtiment quasi aveugle qui invisibiliserait les animaux en les soustrayant au monde vivant est le signe manifeste de bien d’autres aveuglements.
… qui pactise avec la maltraitance animale
Le principe de la bande est que l’exploitant reçoit un « lot » de poussins du même âge, qui seront abattus en même temps 35 jours après. Première maltraitance : les petits grandissent privés de mère, sans imprégnation ni apprentissage possibles.
En contradiction totale avec l’article L214-1 du CRPM, avec 20 animaux au m2, les poulets n’ont aucun espoir d’exprimer leurs besoins comportementaux : courir, ouvrir leurs ailes, prendre des bains de poussière, de soleil… Point de soleil pour eux : quelques fenêtres en hauteur et des lumières artificielles pour « booster » leur performance i-e fabriquer de la protéine animale. Se percher ? Une feuille glissée en annexe dans le dossier mentionne les « engagements » de la « filière engagée Nature d’éleveurs » avec un pseudo logo VDR (pour Volaillers de nos Régions – en fait une SAS du groupe LDC dont l’activité principale est le commerce de gros de viande). Et parmi ces engagements : des perchoirs pour le « confort des volailles ». Le devis du fournisseur de matériel avicole montre que rien n’est prévu pour que les poulets se perchent. Et pour cause : de croissance rapide, ils n’en sont guère capables ! Ce serait donc un investissement bien inutile dans leur logique.
Ces animaux sont en effet issus de souches sélectionnées pour développer de la chair au détriment même d’une croissance équilibrée avec à la clé pour eux : problèmes respiratoires, cardiaques, fractures des ailes et des pattes, etc. Nous lisons que « les poulets qui seront gravement blessés ou présentent des signes visibles de troubles de la santé […] recevront un traitement adapté ou seront immédiatement mis à mort. Un vétérinaire sera contacté chaque fois que c’est nécessaire ». Cela sera probablement rarement nécessaire : à 55 cents le prix de revente du poulet à LDC, dans une logique économique, il y a fort à parier qu’on en restera à l’option « mise à mort ».
Nous pourrions essayer de nous rassurer en constatant que deux des associés du GAEC ont une « formation bien-être animal », certificat de réalisation à l’appui dans le dossier. Mais en lisant bien, nous comprenons que ladite formation dure deux heures, qu’elle a été effectuée sur une plate-forme en ligne et que la certification est délivrée sur une base déclarative. Pour se rassurer, c’est raté !
Et qui va de pair, assez logiquement, avec un grand aveuglement quant à l’impact environnemental du projet
Truffé de contradictions, d’erreurs et de tours de passe-passe, le dossier monté par la Chambre d’Agriculture semble indiquer par son manque de solidité que la question des impacts sur l’environnement est secondaire comme le montrent les quelques axes choisis – non exhaustifs – ci-dessous.
En restant sous le seuil des 40000 poules, soit dans le régime d’enregistrement, ce projet évacue toute obligation d’étude d’impact environnemental et de dangers. Avec les nouveaux seuils d’IPCE, ce sont 85000 poulets qui pourraient « vivre » simultanément sur le site dès 2030 sans davantage d’étude. De plus, quid du fait que de tels projets se multiplient dans notre secteur ? Non seulement nous nous privons de connaître l’impact environnemental d’un seul élevage, mais a fortiori nous ignorons leurs effets cumulés alors même que nous sommes dans un environnement fragile où l’eau passe d’un étang à l’autre par des fossés formant un véritable réseau. Les étangs alternent entre assec (permettant alors la culture d’avoine ou de maïs) et évolage (mise en eau avec pisciculture possible). Si nous ajoutons les facteurs pluie et épandage, nous comprenons que tout (eau, intrants, pollutions) circule aisément… dans un milieu de zones humides remarquables d’importance internationale labellisé Ramsar. L’un des enjeux de la Dombes mis en avant par la Région Auvergne Rhône-Alpes est « la diminution des impacts liés aux effets des pratiques agricoles intensives sur des sols qui favorisent les transferts de pollutions diffuses » tout en soulignant la problématique des « sécheresses récurrentes ».
Or le projet de poulailler relève bien d’une pratique agricole intensive qui entraînera des épandages sur des zones dites « vulnérables nitrates ». Les obscurs tableaux prévisionnels des NPK (azote, phosphore, potassium) font fi du fait qu’ils aboutiront en partie dans les étangs, avec un risque d’eutrophisation de ces milieux. Le dossier joue avec les limites de la zone Natura 2000 (au découpage en dentelle autour des étangs). Selon les pages du dossier, des îlots (de l’exploitation ou du plan d’épandage) sont en zone Natura 2000, zone humide, ZNIEFF 1 ou 2 (Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique Faunistique ou Floristique)… ou pas ! Le dossier nous perd avec ses incohérences et certaines données varient selon les pages. Comment le Préfet pourra-t-il se faire un avis sincère sur la base d’un tel rapport ?
Certains éléments posent aussi factuellement problème pour la faune locale. Du TH5 (toxique pour les organismes aquatiques) sera utilisé pour le nettoyage lors des vides sanitaires ; il se retrouvera logiquement dans les eaux de lavage, donc dans les effluents liquides destinés aux épandages, et ruisselleront alors vers les fossés et les étangs. Comment seraient protégées les 15 espèces d’amphibiens de la Dombes ?
Des rodenticides sont prévus autour du bâtiment avicole pour lutter contre les rats. En plus de la mort de nombreux rongeurs le dossier fait l’impasse sur l’empoisonnement secondaire de maints animaux, dont les oiseaux de proie (buses variables, chouettes, hiboux moyen-duc, etc. présents alentour). De même des insecticides sont prévus pour juguler la pullulation des mouches liée aux effluents stockés, alors même que la Dombes est riche de plus de 2500 espèces d’insectes, nourriture de nombreux passereaux. Or de nombreux oiseaux communs sont aujourd’hui menacés, comme la fauvette grisette qui se nourrit principalement d’insectes. La Dombes compte 286 espèces d’oiseaux. Pour eux, et les nombreux prédateurs qui participent à l’équilibre de l’écosystème, quelle protection ?
Nous n’arrivons pas à savoir si les fosses de collecte des effluents seraient couvertes ou pas (données contradictoires) ; il y aurait aussi une retenue d’eau pour les pompiers. Qu’est-il prévu pour éviter que la faune sauvage ne s’y noie ?
Nous pouvons lire au paragraphe de l’impact sur la zone Natura 2000 : « les pratiques d’exploitation sont compatibles avec une préservation de la biodiversité ». Une préservation ? Mais laquelle ? « Il n’y aura pas de perturbations majeures et pérennes du milieu par rapport à la situation actuelle » (car il y a déjà un élevage de quelque 56000 pauvres lapins qui naissent sans voir le jour chaque année), notamment grâce à « l’absence de parcours extérieur ». Couper des animaux du vivant, bétonner 2500m2 au total, disposer raticides et insecticides, occulter les impacts, voilà apparemment « une » solution efficace pour préserver la biodiversité.
Le projet est également tragiquement aveugle aux enjeux de l’eau alors que nous n’avons pas fini de payer le prix d’un été caniculaire et sec. L’exploitation consommerait plus de 2200m3 d’eau par an et le dossier prétend que notre zone n’est pas touchée par les restrictions liées aux sécheresses. Nous ignorons quand ce rapport a été écrit (aucune date visible) mais nous sommes assez constamment sous le coup de restrictions d’eau, y compris en hiver. Et actuellement nous sommes en « alerte sécheresse renforcée ». Le dossier nous apprend que LDC fournirait une cuve tampon de 10000 litres en cas de restriction… soit 10m3 ! Avec un été comme celui que nous venons de vivre, cela ferait plus d’un camion tous les deux jours pour remplir cette cuve. D’où viendrait l’eau ? Pour quelles émissions de gaz à effet de serre ? Qu’est-ce qui garantirait que le GAEC ne prélèverait tout de même pas d’eau sur le réseau ? Quelle impasse, quel non-sens !
Politiquement, dans une attitude schizophrénique, on fait pourtant mine de prendre en compte tous ces enjeux : le PAT (Projet Alimentaire Territorial) de notre Communauté de Communes Dombes Saône Vallée (CCDSV) affiche en effet pour objectifs « une alimentation locale de qualité et durable », « en circuit court », et de « réduire l’impact environnemental du système alimentaire ». La même CCDSV dans un diagnostic du PAiT (Projet Alimentaire Inter Territorial) de 2026 pointe la diminution prévisionnelle de la recharge des nappes souterraines de 30% à l’horizon 2025-2070, et un risque « d’accentuation des phénomènes d’érosion et de dégradation des sols » en raison des événements climatiques extrêmes. Autant d’éléments dont le projet prend concrètement le contrepied avec la bénédiction des mêmes Maires. Nous n’avons pas fini de mettre les panneaux d’entrée de villages à l’envers pour signifier combien nous marchons sur la tête.
Je conclus à partir de l’idée que ces projets de poulaillers sont tenus bien cachés, et semblent fleurir surtout en été quand les vilains riverains grincheux sont en vacances. Celui de la commune voisine au Nord est passé comme une lettre à la poste juste avant le nôtre et caracole en tête vers sa pleine réalisation. Celui de la commune voisine côté Sud existe déjà depuis deux ou trois ans. Les gens ignorent ce que sont ces bâtiments et comment ils ont atterri là : sont-ce des hangars pour machines agricoles ? les locaux d’une entreprise artisanale ? Ces deux poulaillers sont un peu plus loin des habitations, et rien ni personne n’a bougé. A leur décharge, les citoyens ont-ils seulement su ? Ces projets passent dans la pente douce de l’été, et quiconque se hasarde à exprimer un désaccord est exorcisé et ramené au silence par les incantations « souveraineté alimentaire » et « poulet brésilien » (ou sa variante « poulet ukrainien »). A Chanteins, nous avons constaté l’intérêt d’aller à la rencontre des habitants, d’informer, d’échanger, de nous réunir, de forger notre force collective, d’oser défendre notre point de vue, de faire tomber les capes d’invisibilité, d’espérer envers et contre tout. De cette énergie qui se déploie, nous aimerions faire émerger du positif. Cela changera-t-il quelque chose à l’issue de la bataille ? Le dossier est actuellement dans les tuyaux de la Préfecture de l’Ain et nous sommes suspendus à son avis. Certains disent que c’est la chapelle millénaire qui nous sauvera, poulets et humains ! Qui vivra verra.


Cécile Dumas
Membre de Chanteins Collectif Citoyen



