En s’intéressant aux discours des professionnels qui oeuvrent à l’éducation des chiens, ce travail vient questionner l’implicite et les présupposés de l’éducation canine. D’une part parce que les chiens sont à ce point partie intégrante de nos sociétés que nous les voyons traverser nos siècles et nos cultures, s’adapter, coûte que coûte, à l’aune parfois de multiples et tenaces efforts. S’intéresser aux relations anthropocanines et à ce qu’elles veulent dire devient alors un questionnement central pour ce que nous savons de notre humanité et des rapports sociaux d’espèces qui nous construisent. D’autre part parce que les chiens sont présentés par nature disposés et disponibles pour savoir vivre avec les humains, répondre à leurs attentes, comprendre leurs fonctionnements sociaux et s’ajuster aux différentes relations sociales imposées, sans que les processus d’éducation canine qui le permettent ne soient réellement questionnés. Nous ne parlons pas des possibilités de faire, mais bien de cette certitude qu’il faudrait le faire. Ainsi, au moment où la nature d’une espèce la rendrait parfaitement adaptée au vivre ensemble avec les humains, il est question de l’éduquer c’est à dire de lui apprendre ce qu’elle doit, peut ou ne peut pas faire et donc à l’introduire dans le champ de la culture.
Mais éduquer, c’est éduquer quoi ? et pour quoi ? Au-delà du foisonnement des discours sur les méthodes, ce qui émerge c’est la variabilité des justifications qui explicitent les bonnes manières d’être et de faire relation entre humains et chiens, et donc d’être un chien et un humain de chien. A partir de ce constat, il devient alors possible de venir questionner chaque représentation sociale prescrite et de schématiser à quelle relation sociale d’espèce cela renvoie.
En se fondant sur l’hypothèse qu’un dispositif d’éducation canine est une relation de pouvoir qui dit qui, comment être et quoi faire pour le devenir, il devient pertinent d’étudier les discours de justifications, de préconisations et de conseils pratiques de faire et comment le faire pour remédier aux problèmes. Qu’il s’agisse des difficultés de travail, de problèmes d’éducation ou de comportement, étudier les échecs des chiens et de leurs humains (ce qui est présenté comme tel par les professionnel.le.s) permet de préciser les attentes de relations d’espèces. Quand ça rate, qu’est-ce qui rate ? Parler de la désobéissance, du refus, de l’opposition, ou d’une résistance ne renvoie assurément pas aux mêmes représentations des protagonistes, ni des moyens pour y remédier. En somme, avoir un chien « mal éduqué » dit quoi de nous ?
En s’intéressant aux discours relatifs à ces « échecs d’éducation », il est possible de souligner que la qualité d’espèce « de compagnie » et toutes les caractéristiques que cela recouvre n’a rien de naturel mais participe au contraire d’un dispositif culturel et politique d’assignation d’espèce avec des rôles imposés et codifiés. Cela implique que le chien doit rester à sa place, sous-entendu de chien, sans que l’on sache réellement ce que cela signifie, mais insiste cependant sur l’idée que pour rester à sa place, l’humain doit aussi prendre la sienne. Qu’il s’agisse de promouvoir une relation hiérarchisée ou de souhaiter développer une relation plus souple, les dispositifs d’éducation canine montrent qu’ils n’ont pas seulement une fonction descriptive – ils n’interviennent pas uniquement après – mais ont également une fonction prescriptive.
Il devient alors nécessaire d’aborder la question de la désobéissance à travers le filtre de l’agentivité. Etudier les discours de l’éducation canine revient à s’intéresser aussi aux espaces de négociation et de co-construction de la relation pris ou laissés aux chiens. Et en fonction de la relation d’espèce prescrite, cet espace sera réduit à néant ou aménagé.
Ce que ce travail met au jour, c’est que la possibilité de fluidité relationnelle humain – chien, si elle est un indicateur de réduction de l’emprise sur le chien, ne remet pas en question de manière automatique le dispositif de pouvoir initial. Certes, plus l’humain considère et accepte que le chien est capable de dire quelque chose de la relation dans le plus grand nombre d’espaces sociaux, plus il considère le chien comme un partenaire à écouter. Et moins il considère cette possibilité, au sein d’un nombre réduits d’espaces sociaux, plus le chien est assigné à un rôle d’exécutant. Sujet ou objet en fonction des modulations. Mais rarement sujet de sa vie.
Les dispositifs d’éducation canine sont bien des dispositifs de pouvoir qui prescrivent des rapports sociaux d‘espèce dont il est difficile de trouver une issue. Tout l’enjeu de ce travail exploratoire est peut-être d’ouvrir des pistes de réflexion pour aller chercher de nouveaux outils et affiner notre compréhension des relations anthropocanines.




