Alors que la figuration de l’animal était jugée peu digne d’intérêt en raison de sa faible portée morale, les œuvres d’art animalier furent présentées massivement au Salon de 1848. Ce qui apparaît comme un tournant dans les hiérarchies picturales est révélateur de la place nouvelle accordée à l’animal dans les sociétés humaines.
Aussi véridique et attentionné soit-il à rendre la vie ou l’individualité de la bête, l’artiste animalier imprime toujours un état, un moment du positionnement de l’homme face à la faune. Au travers de plus de 120 œuvres d’artistes tels Rosa Bonheur, Emmanuel Fremiet ou François Pompon, l’exposition et son catalogue présentent ce que nous dit l’art animalier des relations sociales entre l’homme et l’animal au XIXe siècle et se veulent révélateurs des grandes préoccupations sociales touchant l’animal dont certaines entrent en résonance avec celles de notre époque, et étonnent quant à leur actualité. Réalisme animal crée un pont entre hier et aujourd’hui ; les artistes animaliers de l’époque nous invitant à repenser notre relation au vivant.
L’héritage de Paul Potter : aux origines du Réalisme
Longtemps resté dans l’ombre de la peinture d’histoire, le sujet animalier trouve son acte de naissance moderne dans la redécouverte des maîtres hollandais. En 1795, Le Jeune Taureau (1647) chef d’œuvre du peintre hollandais Paul Potter est saisi à La Haye par les troupes armées françaises et exposé à Paris. Au XIXe siècle, ce simple bœuf défie les conventions académiques, ouvrant aussitôt une nouvelle voie, par laquelle l’observation directe de la nature est une source d’inspiration.
Les collectionneurs se passionnent pour ces paysages animaliers. Faute d’originaux, ils se tournent vers des artistes contemporains, capables d’imiter le style des maîtres hollandais. Longtemps méconnue, la vie de Paul Potter inspire aussi grâce à l’œuvre d’Eugène Le Poittevin, Paul Potter dessinant d’après nature aux environs de La Haye, présentée au Salon de 1842. Cette scène reconstituée dicte une nouvelle manière d’être artiste, annonce d’un réalisme pictural fondé sur la recherche du vrai.
Dès 1846, le critique d’art Arsène Houssaye n’hésite plus à accoler le terme de « Réalisme » au nom de Potter, ouvrant la voie à une génération — celle de Courbet et Brascassat — qui fera de la nature non plus un décor, mais le cœur même de la création.
L’Art animalier officiel : la promotion de la réforme rurale
Dans les années 1840, la représentation de l’animal sort de la sphère privée pour devenir un outil de propagande étatique. À cette époque, le gouvernement français accélère le processus d’industrialisation de l’élevage, multipliant les fermes-expérimentales destinées à la « production d’animaux ». La zootechnie (croisement, sélection) permet de créer des animaux de bétail « améliorés », spécialisés dans la production de viande, de lait ou dans les travaux des champs.
Avec la naissance des premiers concours d’animaux et comices agricoles, les artistes sont sollicités pour magnifier cette révolution. L’art se présente comme un outil de propagande efficace. Impliquée dans cette entreprise, Rosa Bonheur devient une figure incontournable dans la représentation animalière, travaillant avec les grands promoteurs agricoles et exécutant pour eux de nombreuses illustrations. Présentée au sein de cette exposition comme œuvre phare Le Labourage nivernais constitue l’une des plus importantes œuvres de glorification du nouvel élevage français.
Une conscience nouvelle : les artistes et la cause animale
Le milieu du XIXe siècle est marqué par un bouleversement social majeur. La création de la Société protectrice des animaux (SPA) en 1845, suivie de la loi Grammont en 1850, fait entrer la souffrance animale au cœur des débats publics. Les artistes animaliers s’emparent de ces nouveaux sujets d’actualités et puisent dans les grands sujets portés par l’association en les intégrant dans leurs œuvres. Ils contribuent ainsi à en diffuser les idéaux.
Plusieurs œuvres poignantes témoignent de cette sensibilité nouvelle, notamment touchant les animaux-travailleurs. Le peintre Alfred Stevens s’attache à dépeindre la misère des chiens porteurs de charges, tandis que le sculpteur Emmanuel Fremiet explore la souffrance des chevaux surexploités. Il ne s’agit plus de glorifier l’animal, mais de susciter la compassion et de sortir le public de l’indifférence. La SPA, organisatrice en 1904 du plus grand concours d’art animalier jamais connu, profitera de la sensibilité de ces artistes en utilisant le pouvoir de l’image pour éduquer la jeunesse, citoyens de demain.
Anthropomorphisme : une voie vers la compréhension intime de l’animal
Dès les années 1850, savants et écrivains se déchirent : pour les uns l’animal est doté d’une intelligence, de capacités cognitives et émotionnelles similaires à l’humain ; pour les autres il s’apparente à une « machine » guidée par un instinct ?
Les défenseurs de la théorie de l’animal-machine accusent leurs adversaires d’anthropomorphisme – c’est-à-dire d’attribuer aux animaux des qualités humaines – pour discréditer leurs arguments, les taxant de naïveté, de sentimentalisme excessif, voire de manipulation en faveur de la cause animale.
Pourtant, dépouillé de sa connotation péjorative, l’anthropomorphisme devient un outil puissant pour les artistes et écrivains qui s’en emparent afin de révéler les nombreuses analogies qui existent entre humains et animaux. En proposant de révéler la vie intime des animaux – en des scènes d’affection maternelle, d’amour conjugal ou d’interactions sociales complexes – les artistes brouillent les frontières humanité-animalité pour proposer à l’observateur un face-à-face troublant.

Naturalismes : de la forêt au Muséum
Longtemps, l’art a célébré la violence animale : grandes chasses, combats réels et imaginaires. Ces représentations forgeaient une vision de l’animal sauvage comme un ennemi à vaincre dans une nature à dominer. Après 1848, de nombreux artistes, paysagistes et animaliers, quittent Paris pour vivre et travailler au contact de la nature. En arpentant les forêts, ils portent un regard neuf et concerné sur les animaux sauvages. De cette pratique naît l’art naturaliste, fondé sur l’observation minutieuse des comportements et des milieux, restituant ainsi l’animal dans son existence propre, loin des scènes dramatiques. Les œuvres plus sereines deviennent plus vraies.
Parallèlement, le Muséum d’histoire naturelle attire les artistes. Sa ménagerie leur offre un laboratoire vivant, où l’animal captif est un objet d’étude. Dès 1859, le Muséum propose même des cours spécialisés pour former les animaliers. Ceux-ci acquièrent alors le titre de « naturaliste », synonyme d’« artiste savant ». Proches du métier de zoologue, ils deviennent des observateurs rigoureux et souvent distanciés de la vie animale.
Ces deux voies du naturalisme se rejoignent dans une même quête de connaissance, pour restituer une vérité de la faune.
Réalisme animal jusqu’au 08 novembre 2026
Musée départemental Gustave Courbet
1 place Robert Fernier
25 290 Ornans (Doubs)
Commissariat de l’exposition
Benjamin Foudral, conservateur et directeur du Pôle Courbet
Thierry Laugée, professeur d’histoire de l’art (Université de Nantes)
Olivier Vayron, historien de l’art
Auteurs du catalogue
Benjamin Foudral, Laurence BERTRAND DORLÉAC, Katie HORNSTEIN, Thierry Laugée, Benedetta PIAZZESI, Olivier Vayron.




