Né en Tunisie, il y a 67 ans, j’ai grandi dans le désert du sud tunisien, au contact de la faune sauvage. Très tôt, cette proximité avec les animaux et leur environnement a façonné ma vie et orienté mes choix professionnels. Ce qui était au départ une passion et un émerveillement pour la nature est devenu, au fil des années, une véritable vocation : protéger les espèces sauvages, préserver leurs habitats et contribuer à leur bien-être.
J’ai commencé ma carrière comme Garde-Chasse régional au Sud, puis au Nord et enfin j’ai dirigé la Brigade nationale de la chasse au sein de la Direction Générale des Forêts en Tunisie, avec pour mission de lutter contre le braconnage et le commerce illégal de la faune sauvage sur l’ensemble du territoire tunisien.
La position géographique de la Tunisie, véritable point de passage entre l’Afrique et l’Europe, rend la lutte contre le trafic d’espèces particulièrement importante. Dans ce contexte, nous avons participé à l’application du Code forestier tunisien et de la Convention CITES, notamment aux frontières aériennes, maritimes et terrestres.
Au cours de ma carrière, avec mes collaborateurs, nous avons procédé à de nombreuses saisies ainsi que des animaux vivants qui étaient transférés vers des zoos, afin de recevoir les soins et l’attention nécessaires ou remis dans leur habitat naturel.
Derrière chaque saisie, il y avait un animal qui avait souvent subi le stress du transport, de la captivité illégale ou de mauvaises conditions de détention. Notre responsabilité ne s’arrêtait donc pas à l’interception du trafic et aux procédures judiciaires contre les trafiquants. Il fallait également réfléchir à son devenir, à ses soins, à sa réhabilitation et, lorsque cela était nécessaire, ces animaux étaient transférés vers des structures adaptées, notamment des zoos, et lorsque c’était possible à son retour dans son milieu naturel.
La lutte contre le braconnage n’est pas seulement une question de réglementation. Sur le terrain, elle peut être dangereuse. Au cours de ma carrière, j’ai reçu des menaces et des propositions de corruption. J’ai également été pris pour cible par des braconniers et essuyé des tirs.
Ces situations ont été difficiles, mais elles n’ont jamais remis en cause ma conviction. Face au trafic d’espèces sauvages, renoncer signifie laisser les animaux sans défense face à des intérêts économiques qui peuvent être considérables.
La plus grande récompense reste pourtant celle de voir un animal sauvé.
Protéger une espèce signifie évidemment préserver ses populations et ses habitats. Mais il faut aussi considérer chaque animal comme un individu dont les besoins doivent être respectés.
Cette conviction m’a conduit, après ma retraite, à approfondir mes connaissances dans le domaine du bien-être animal. J’ai notamment suivi une formation de soigneur animalier, complétée par des formations consacrées à la nutrition des herbivores et au training animalier.
Avec une ONG, dans les parcs nationaux je collabore au suivi écologique du mouflon à manchettes, de la gazelle dorcas et des espèces sahélo sahariennes éteintes à l’état sauvage et réintroduites (l’addax, l’oryx, l’autruche à cou rouge) ainsi qu’au suivi des activités d’élevage en captivité consacré à la gazelle à cornes fines.
J’apporte également mon aide aux vétérinaires lors de différentes interventions : captures, manipulations, vaccinations, traitements et suivi des diagnostics. L’objectif est toujours de réduire autant que possible le stress et de garantir les meilleures conditions de bien-être pour les animaux.
Ces programmes montrent que l’élevage en captivité peut jouer un rôle important lorsqu’il s’inscrit dans une véritable stratégie de conservation.
À mes yeux, conservation et bien-être animal sont indissociables.
Après plusieurs décennies passées sur le terrain, je considère aujourd’hui que la transmission des connaissances est une partie essentielle de mon engagement.
Je donne ainsi des conférences et des interventions de sensibilisation consacrées à la lutte contre le braconnage et le commerce illégal des espèces menacées ainsi qu’à la conservation de la faune sauvage. J’ai notamment participé au Salon de l’environnement à Paris, organisé par des étudiants, et j’interviens également sur la plateforme ShareScreen Africa.
Sensibiliser les jeunes générations me paraît particulièrement important. Nous ne pouvons pas demander aux générations futures de protéger la biodiversité si nous ne leur transmettons pas les connaissances, mais aussi la passion et le respect nécessaires pour comprendre ce qui est en jeu. En effet, la biodiversité est un enjeu pour tous, car nous dépendons tous de la nature.
En 2019, j’ai reçu en France la Croix d’honneur, en reconnaissance de mes efforts dans la lutte contre le braconnage et le commerce illégal des espèces sauvages.
Je considère cette reconnaissance non seulement comme une distinction personnelle, mais aussi comme un hommage à tous les professionnels et collaborateurs qui travaillent quotidiennement à la protection de la nature.
La conservation est un travail collectif. Derrière chaque animal sauvé, chaque saisie, chaque opération de terrain et chaque réintroduction se trouvent de nombreuses personnes qui contribuent à la réussite du projet.

Abdelaziz Ben Mohamed
Conservationniste



