Entretien avec Karine Bonatto et Romain Chancelier, acteurs de la construction d’une politique publique du bien-être animal en Polynésie française
Dans un archipel où les distances, les infrastructures et les réalités locales rendent impossible toute réponse uniforme, la Polynésie française construit depuis 2025 une politique publique consacrée au bien-être animal. Une démarche qui dépasse la seule protection des chiens et des chats : elle touche à la santé, à la sécurité, à l’environnement, à l’éducation, à la justice ou encore aux compétences des communes. Cette dynamique connaît une nouvelle étape avec la présentation, en octobre 2026, d’un projet de loi du Pays visant notamment à renforcer les moyens de contrôle et de sanction en matière de protection animale.
Karine Bonatto, chargée de mission responsable de la cellule « Bien-être animal » à la Direction de l’environnement, et Romain Chancelier, conseiller technique chargé notamment du suivi de la Direction de l’environnement et de la Direction de la biosécurité, participent directement à cette politique encore en construction.
Ils racontent comment une question longtemps fragmentée entre administrations devient progressivement un enjeu collectif. Leur expérience pose une question qui dépasse largement l’archipel : comment construire une politique du vivant lorsque les réalités écologiques, géographiques et sociales interdisent les réponses standardisées ?
Entretien réalisé par Christian Makaya, enseignant-chercheur en sciences de gestion, directeur de la recherche à Ascencia Business School et chercheur associé à l’Université Paris-Nanterre. Ses travaux explorent la place du vivant, humain et autre qu’humain, dans les organisations et les activités économiques.
Pourquoi la Polynésie française a-t-elle décidé de faire du bien-être animal une véritable politique publique ?
Romain Chancelier : L’idée était de sortir d’une approche uniquement réactive ou sectorielle. On s’est rendu compte que les problématiques liées aux animaux touchaient énormément de domaines, comme la santé publique, la sécurité, l’environnement, l’éducation, les communes, la gestion des déchets ou encore le tourisme. Il y avait aussi une forte attente sociétale sur ces questions, notamment autour de l’errance animale, des attaques de chiens, de la maltraitance ou encore des difficultés rencontrées par les associations de protection animale. Pendant longtemps, ces différentes dimensions étaient traitées de manière relativement fragmentée. L’objectif était donc de construire une vision plus transversale de la question animale et d’articuler les différents niveaux d’action publique concernés.
Aujourd’hui, la Direction de l’environnement intervient davantage sur les enjeux liés à la cause animale, à la protection des animaux de compagnie, à l’errance et à la divagation canine, mais aussi sur les interactions négatives entre humains et animaux : maltraitance, abandon, sécurité publique ou atteintes au bien-être animal. La Direction de la biosécurité intervient davantage sur les questions de santé publique vétérinaire, de protection animale dans les élevages, de contrôle des activités économiques liées aux animaux ou encore sur les normes sanitaires et de bien-être animal applicables aux professionnels. Nous avons aussi créé un comité consultatif pour le bien-être animal qui rassemble les acteurs concernés : représentants des communes, services de l’État, associations de protection animale, vétérinaires, gestionnaires de fourrières, élus ou encore représentants du Conseil économique, social, environnemental et culturel. L’objectif est de pouvoir aborder collectivement les questions réglementaires, opérationnelles et stratégiques liées à la condition animale.
Vous avez choisi de construire cette politique avec une grande diversité d’acteurs. Comment avez-vous procédé ?
Karine Bonatto : Très rapidement, on a essayé de construire une approche collective. Quand j’ai pris mes fonctions, je suis allée à la rencontre des différents acteurs concernés : associations, vétérinaires, communes, forces de sécurité, établissements scolaires, professionnels ou encore services sociaux. À chaque fois, je posais les mêmes questions : quelles sont vos activités ? Quelles sont vos difficultés ? Quelles sont vos attentes ?
À partir de là, nous avons identifié plusieurs grandes thématiques de travail que nous avons ensuite soumises aux membres du comité consultatif pour le bien-être animal afin de les prioriser collectivement.
Nous les avions regroupées en quatre grandes catégories : la connaissance et le suivi des données, la réglementation, l’éducation et la communication, puis les questions d’aide et de financement.
Pour construire cette politique publique, nous avons ensuite organisé neuf ateliers de co-construction réunissant des acteurs très différents : représentants des communes, associations, vétérinaires, psychologues, services de l’État, forces de sécurité ou encore acteurs du secteur éducatif et social. L’objectif était de sortir d’une politique publique pensée uniquement depuis l’administration et de construire des solutions les plus adaptées possible aux réalités du territoire.
Certains acteurs associés à cette démarche sont assez inattendus pour une politique consacrée au bien-être animal.
Karine Bonatto : Oui. Nous voulions intégrer la question animale dans différentes politiques publiques existantes : santé, éducation, logement, aménagement du territoire ou encore cohésion sociale. Il y avait le Haut-Commissariat, des représentants des communes, la police municipale, la gendarmerie, la Direction de l’environnement et la Direction de la biosécurité, mais aussi des vétérinaires, des éducateurs canins, des associations de protection animale et des acteurs auxquels on ne pense pas forcément immédiatement : des psychologues, des représentants du service pénitentiaire ou encore du service de probation et d’insertion.
Un des ateliers a par exemple porté sur le processus global de signalement de maltraitance animale, depuis le signalement jusqu’à l’application éventuelle de la peine. Cela nous a amenés à travailler avec les acteurs judiciaires et pénitentiaires afin d’élaborer un projet de stage de sensibilisation au bien-être animal dans une logique de prévention et de réinsertion.
Ce type d’initiative montre bien que la question animale dépasse largement le seul cadre de la protection animale au sens strict. L’objectif est de montrer que l’animal fait pleinement partie de la société et qu’il interfère avec de nombreux enjeux collectifs.
La territorialité semble justement jouer un rôle déterminant. En quoi le contexte insulaire polynésien change-t-il la manière d’aborder le bien-être animal ?
Romain Chancelier : C’est une question centrale. En Polynésie française, certaines îles sont très éloignées, avec peu d’infrastructures et parfois aucun vétérinaire. Cela rend extrêmement difficile la gestion des fourrières, les évaluations comportementales, les euthanasies ou même simplement le traitement des animaux morts.
On ne peut pas simplement appliquer des modèles construits ailleurs. Il faut tenir compte des réalités locales, des contraintes matérielles, du maillage territorial et des capacités réelles des communes.Aujourd’hui, nous avons aussi un gros travail de recensement et de connaissance du territoire. Nous ne savons pas pré cisément combien d’animaux sont détenus en Polynésie française, combien sont errants ou identifiés. Il faut construire cette connaissance pour pouvoir ensuite évaluer l’efficacité des politiques publiques mises en place. Nous travaillons notamment avec l’Institut de la statistique de Polynésie française et l’INSEE afin de proposer l’intégration de deux questions relatives aux animaux de compagnie dans le recensement de la population prévu en 2027. Si cette évolution est retenue, elle permettra de disposer, pour la première fois, de données territoriales plus robustes sur les animaux domestiques.
Comment abordez-vous les tensions entre certaines pratiques locales et l’évolution contemporaine des sensibilités à la condition animale ?
Romain Chancelier : Il existe effectivement en Polynésie française des rapports à l’animal qui peuvent être différents de ceux qu’on retrouve en métropole. Historiquement, certains animaux pouvaient être considérés avant tout dans une logique utilitaire : un chien qui garde la maison, qui accompagne la chasse ou encore un animal dont on ne perçoit pas toujours pleinement les besoins physiologiques et psychologiques. Mais en parallèle, on observe aussi une évolution très forte des sensibilités au sein de la population polynésienne. Beaucoup de personnes considèrent désormais pleinement les animaux comme des êtres à protéger et non plus uniquement comme des outils ou des fonctions. Les associations de protection animale sont très mobilisées, les réseaux sociaux relaient énormément les cas de maltraitance ou d’attaques animales, et les attentes sociétales deviennent de plus en plus fortes sur ces questions. L’objectif n’est pas de stigmatiser une partie de la population, mais plutôt d’accompagner une évolution collective des pratiques et des représentations. Cela implique de trouver un équilibre entre sensibilisation, accompagnement et cadre réglementaire.
L’éducation occupe justement une place importante dans votre démarche.
Karine Bonatto : Cette dimension est très importante pour nous. Nous travaillons actuellement sur différents supports pédagogiques destinés aux maires, au grand public, aux professionnels, aux associations mais aussi aux enfants et aux adolescents. Nous essayons d’adapter les contenus en fonction des publics concernés. Pour les plus jeunes, l’objectif est surtout de sensibiliser de manière ludopédagogique au bien-être animal et aux besoins fondamentaux des animaux. Avec les adolescents, nous pouvons aller davantage vers des discussions autour de la maltraitance animale, des responsabilités ou des relations entre humains et animaux.
Nous avons également travaillé avec des psychologues afin de réfléchir aux contenus pédagogiques adaptés selon les âges. L’idée n’est pas uniquement de sanctionner ou de réglementer, mais aussi de faire évoluer progressivement les représentations et les pratiques.
Quels sont désormais les principaux défis pour les années à venir ?
Romain Chancelier : Le premier défi, c’est clairement la mise en œuvre des dispositions prévues par le projet de loi du Pays en cours d’instruction. Ce texte porte une ambition forte en matière de protection animale, mais son adoption ne constituera qu’une étape. Il faudra disposer des moyens humains, techniques et territoriaux nécessaires pour en assurer une application effective sur l’ensemble du territoire.L’enjeu sera de trouver un équilibre entre sensibilisation, accompagnement et capacité de contrôle. Le futur cadre réglementaire, à lui seul, ne suffira pas.
Aujourd’hui, les moyens restent extrêmement limités. À la Direction de l’environnement, un seul agent est spécifiquement dédié à la cause animale, avec un ou deux agents supplémentaires du côté de la Direction de la biosécurité. Cela reste très insuffisant au regard des ambitions portées par cette politique publique. Sa mise en œuvre nécessitera donc un travail considérable de structuration territoriale. Il faudra former des personnes, développer un maillage territorial, accompagner les communes et probablement s’appuyer sur des acteurs agréés, des associations ou d’autres relais locaux capables d’intervenir sur le terrain. L’autre enjeu majeur concerne la mobilisation collective. La Polynésie française peut impulser une dynamique, financer certains dispositifs ou accompagner les communes, mais elle ne pourra pas tout faire seule. Une partie importante des compétences relève directement des communes ou de l’État. Il faudra donc réussir à maintenir, dans la durée, une dynamique de coopération entre l’ensemble des acteurs concernés. Finalement, le principal défi sera probablement de transformer cette ambition politique en capacités d’action réelles et durables sur le terrain.
Karine Bonatto : Nous sommes encore au début de cette politique publique. Il y a énormément de choses à construire, mais il existe aujourd’hui une forte mobilisation collective et une vraie volonté d’avancer. On progresse petit à petit, mais on avance sûrement.
Conclusion
L’expérience racontée par Karine Bonatto et Romain Chancelier montre que prendre au sérieux la condition animale transforme la manière de penser l’action publique elle-même. Parce que les animaux traversent les frontières administratives, ils obligent à faire dialoguer santé, environnement, éducation, justice, sécurité et politiques territoriales. Le projet de loi du Pays présenté en octobre 2026, qui prévoit notamment de renforcer les moyens de contrôle et de sanction, témoigne d’une volonté de franchir une nouvelle étape dans cette dynamique. Mais l’effectivité de cette politique dépendra de sa traduction en moyens humains, techniques et territoriaux adaptés aux réalités de l’archipel. Dans un territoire marqué par l’éloignement et la diversité des situations locales, gouverner avec le vivant signifie alors peut-être d’abord renoncer aux solutions uniformes : partir des territoires, construire des coopérations et créer les capacités collectives permettant de prendre soin des êtres qui les habitent.
Crédit photo : Roméo A. sur Unsplash

Christian Makaya
Enseignant-chercheur à Ascencia Business School






