EthologieActualitésDécoloniser notre rapport aux animaux

Cédric Sueur16 janvier 20268 min

« Décoloniser notre rapport aux animaux, c’est accepter de quitter une ontologie de la séparation pour apprendre à faire société avec les autres vivants. »

Dans ce nouvel essai audacieux Décoloniser notre rapport aux animaux (Editions Odile Jacob), Cédric Sueur propose de sortir de nos cadres de pensée occidentaux pour mieux intégrer les animaux et l’ensemble du vivant dans nos sociétés. En mobilisant sciences, philosophie et politique, il ouvre la voie à une refondation profonde de nos manières de cohabiter avec le monde vivant.

Et si la question centrale n’était pas de savoir s’il est moralement acceptable de manger des animaux, mais de comprendre pourquoi, historiquement et culturellement, nous avons appris à les exploiter ? Cette interrogation, à la fois simple et vertigineuse, traverse l’ensemble du nouvel essai de Cédric Sueur. Elle déplace le débat animaliste de la sphère des choix individuels vers celle des structures profondes qui organisent nos sociétés. Ce que ce livre met en lumière, ce n’est pas seulement une violence faite aux animaux, mais une manière occidentale d’habiter le monde, héritée de siècles de domination, de hiérarchisation et d’appropriation du vivant.

Depuis longtemps, l’Occident s’est pensé comme extérieur et supérieur à la nature. L’humain y est devenu maître et gestionnaire, détenteur du savoir légitime, autorisé à décider de la valeur des autres formes de vie. Les animaux ont été réduits à des ressources, des machines biologiques, des stocks, des modèles expérimentaux ou des marchandises. Cette colonisation animale, souvent invisible tant elle est normalisée, structure nos paysages, nos institutions, nos lois, nos sciences, mais aussi nos imaginaires et nos gestes les plus ordinaires. Décoloniser notre rapport aux animaux, comme le propose Cédric Sueur, consiste précisément à rendre cette domination visible, intelligible, discutable, afin de pouvoir la transformer.

Le livre s’ouvre sur une réflexion fondamentale : la colonisation ne concerne pas seulement les peuples et les territoires humains. Elle s’applique aussi aux animaux, aux écosystèmes et aux relations que nous entretenons avec eux. Coloniser, c’est s’approprier, contrôler, exploiter, mais aussi imposer une vision du monde comme si elle était universelle. En ce sens, l’exploitation animale apparaît comme l’un des angles morts de la critique du colonialisme. Elle repose sur une ontologie particulière, qui sépare radicalement l’humain du reste du vivant, et qui considère cette séparation comme naturelle, alors qu’elle est historiquement située.

Cédric Sueur montre comment cette vision s’est progressivement inscrite dans les structures matérielles et symboliques de nos sociétés. Les lois, les sciences, l’économie et même le langage ont contribué à transformer les animaux en objets disponibles. Cette transformation n’est pas le fruit d’une nécessité biologique, mais celui de choix politiques, culturels et philosophiques. En retraçant cette généalogie, l’auteur permet de comprendre que ce qui a été construit peut aussi être déconstruit.

À rebours de la vision mécaniste héritée de la modernité occidentale, l’ouvrage rappelle avec force ce que les sciences du comportement animal n’ont cessé de démontrer ces dernières décennies : les animaux sont des êtres conscients, sensibles, capables de ressentir la douleur, la peur, la joie, l’attachement, mais aussi de développer des relations sociales complexes, des cultures et des traditions. Cette reconnaissance scientifique, loin d’être marginale, ébranle les fondements mêmes de notre rapport instrumental au vivant.

Pourtant, malgré l’accumulation de preuves, nos sociétés continuent de fonctionner comme si cette conscience animale n’existait pas. Les laboratoires, les élevages industriels, les politiques de gestion de la faune ou les pratiques de conservation restent largement fondés sur la négation de la subjectivité animale. Le livre met ainsi en évidence une contradiction profonde : nous savons, mais nous refusons d’agir en conséquence. Cette dissonance morale constitue l’un des piliers de la colonisation animale contemporaine.

L’un des apports majeurs de l’ouvrage est l’ouverture à d’autres façons de penser les relations entre humains et animaux. En s’appuyant sur les ontologies de nombreux peuples non occidentaux, Cédric Sueur montre que la séparation radicale entre nature et culture n’est ni universelle ni inévitable. Dans ces visions du monde, l’animal n’est pas une ressource, mais un être avec lequel il faut composer, négocier, parfois même dialoguer.

Ces cosmologies rappellent que la Terre n’appartient à personne et que les humains ne sont qu’un élément parmi d’autres d’un vaste réseau d’interdépendances. Sans idéaliser ces sociétés, l’auteur invite à reconnaître la pluralité des manières d’habiter le monde et à accepter que la vision occidentale ne constitue qu’une ontologie parmi d’autres, et non une norme universelle.

Le livre établit ensuite un parallèle assumé entre différentes formes de domination. Le spécisme, loin d’être un phénomène isolé, s’inscrit dans une logique plus large de hiérarchisation des vies. Racisme, sexisme et exploitation animale reposent sur des mécanismes similaires : la naturalisation de l’inégalité, la construction de catégories inférieures et la justification de la violence au nom de la supériorité supposée d’un groupe.

En analysant ces liens, Cédric Sueur ne cherche pas à confondre les luttes, mais à montrer qu’elles gagnent à être pensées ensemble. Décoloniser notre rapport aux animaux implique de remettre en question l’ensemble des structures qui autorisent l’exploitation des plus vulnérables, qu’ils soient humains ou non humains.

La domination animale ne se limite pas aux représentations : elle s’inscrit concrètement dans les territoires. L’élevage industriel, qui mobilise une part considérable des terres agricoles, apparaît dans le livre comme une véritable colonisation géographique du vivant. Les animaux domestiques produits par l’humain remplacent les animaux sauvages, tandis que les écosystèmes sont fragmentés ou détruits.

Cette organisation spatiale est révélatrice d’un rapport extractiviste au monde, dans lequel le vivant est aménagé, contrôlé et exploité au service d’intérêts économiques. En analysant ces dynamiques, l’auteur montre que la question animale est indissociable des enjeux environnementaux, climatiques et alimentaires contemporains.

L’ouvrage consacre une part importante à la critique des pratiques scientifiques héritées d’une vision anthropocentrée. L’expérimentation animale, longtemps justifiée par une hiérarchie morale implicite, est interrogée à l’aune des connaissances actuelles sur la sensibilité et l’agentivité des animaux. Cédric Sueur montre que la recherche peut être repensée de manière à reconnaître les animaux comme des participants, et non comme de simples objets expérimentaux.

Cette décolonisation de la science ne signifie pas un rejet de la connaissance, mais au contraire une transformation de ses méthodes et de ses finalités. En intégrant l’agentivité animale dans les protocoles, la recherche peut gagner en éthique, mais aussi en pertinence scientifique.

Un autre axe fort du livre concerne le droit et la gouvernance. En retraçant les débats autour de la personnalité juridique de l’animal et de la reconnaissance des droits du vivant, l’auteur montre que nos cadres juridiques sont en pleine mutation. La possibilité de considérer les animaux comme des sujets de droit, et non plus comme des biens, ouvre des perspectives inédites pour repenser nos responsabilités collectives.

Le livre explore également des formes émergentes de gouvernance intégrant les intérêts des non-humains. Ces initiatives, encore marginales, témoignent néanmoins d’un basculement possible vers des systèmes décisionnels plus inclusifs, capables de prendre en compte l’ensemble du vivant.

Dans les derniers chapitres, Cédric Sueur propose une réflexion prospective sur la manière de faire société avec les animaux. Il ne s’agit plus seulement de protéger à distance, mais de reconnaître qu’humains et animaux partagent des espaces, des ressources et des destins communs. Il faut repenser nos villes, nos institutions et nos pratiques quotidiennes pour intégrer les autres vivants comme des acteurs à part entière.

Animaux domestiques, sauvages ou liminaires n’occupent pas les mêmes places et n’impliquent pas les mêmes responsabilités. Cette approche relationnelle permet de dépasser les oppositions simplistes entre nature et culture, protection et exploitation, pour envisager des formes de coexistence plus justes et plus durables.

Décoloniser notre rapport aux animaux est un essai ambitieux et profondément engagé. Il ne propose pas de solutions toutes faites, mais invite à un déplacement intérieur et collectif. En rappelant que nous faisons monde avec les autres êtres vivants, Cédric Sueur ouvre un horizon éthique et politique renouvelé, fondé sur la reconnaissance de notre interdépendance.

À l’heure des crises écologiques, sanitaires et sociales, ce livre apparaît comme une œuvre nécessaire. Il nous rappelle que la transformation de nos rapports au vivant ne relève pas seulement de choix individuels, mais d’un changement profond de nos imaginaires, de nos institutions et de nos responsabilités.


Parution le 4 février 2026 aux éditions Odile Jacob

Crédit photo : Cédric Sueur


Cédric Sueur
Site Web |  Autres articles

Professeur des Universités en éthologie et primatologie. Membre de l’Institut Universitaire de France. Membre de la Société des Explorateurs Français. IPHC, Université de Strasbourg-CNRS.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.