Animaux de compagnieNuméro 2Ce que les chiens guides ou d’assistance nous apprennent des aptitudes relationnelles des chiens en général

Yasmine Debarge15 janvier 20219 min

Parmi l’ensemble des animaux vivant au contact des humains, le chien est celui qui a développé le plus d’aptitudes à comprendre les comportements humains, à tel point que l’espèce a même développé un muscle facial pour attendrir les humains. Outre le fait qu’il peut littéralement interpréter des mots et a démontré une mémoire impressionnante, le chien distingue les émotions des visages humains : ces qualités établissent un large spectre d’interactions possibles entre nos deux espèces. Il n’est donc pas surprenant que dès l’antiquité des personnes déficientes visuelles aient fait appel au chien pour les guider dans leurs déplacements.

Les formes d’assistance par le chien

Quelques siècles plus tard, après de nombreuses campagnes de sensibilisation et l’appui d’une réglementation, les chiens guides d’aveugles et à leur suite les chiens d’assistance sont désormais visibles dans l’espace public. A l’échelle mondiale, le premier centre d’éducation de chiens guides a été créé en Allemagne en 1915 et n’était alors destiné qu’aux aveugles de guerre. En France, une initiative similaire est prise en 1958 à Roubaix par un ouvrier : Paul Corteville. Depuis, une dizaine d’autres écoles ont ouvert leurs portes partout en France : elles se réunissent dans un réseau, la Fédération Française des Associations de Chiens guides d’aveugles. En 1989, l’association Handi’chiens, qui remet des chiens d’assistance à des personnes à mobilité réduite, est fondée. Elle diversifie assez rapidement ses spécialités en remettant également des chiens à des enfants atteints d’autisme et plus largement de troubles du développement. Les années 2010 voient naître l’association des chiens écouteurs qui assistent des personnes déficientes auditives et un peu plus tard ACADIA qui remet des chiens à des jeunes diabétiques. En 2018, Handi’chiens annonce la remise du premier chien d’alerte pour personne épileptique en France. A l’international, il existe d’autres spécialités absentes en France : pour les personnes atteintes de trouble du stress post-traumatique, d’allergies sévères ou encore plus récemment de certaines pathologies cardiaques.

En une vingtaine d’années, le nombre de handicaps assistés par les chiens est passé de trois (déficiences visuelle, auditive et motrice) à neuf (troubles envahissant du développement, diabète, épilepsie, SSPT, allergies, pathologies cardiaques). Ce triplement n’est pas un hasard : il atteste d’une plus grande compréhension des aptitudes relationnelles des chiens et d’une meilleure capacité des humains à les mobiliser. En témoignent les études scientifiques réalisées sur la façon dont l’animal contribue à faciliter le quotidien de la personne qu’il assiste[1], la nature des échanges entre maître et chien[2] et les caractéristiques du travail que le chien accomplit. Elles convergent toutes sur un point : le chien est un appui avéré pour le bénéficiaire. Que pouvons-nous retenir de ce constat ? Avant de répondre à cette question, il est essentiel de bien saisir la complexité du travail qu’effectue un chien qui assiste une personne handicapée.

Le travail des chiens

Les chiens, principalement des labradors et des goldens retriever, sont élevés et sélectionnés, notamment génétiquement, selon des qualités précises qui sont à la fois physiques et comportementales. Après une pré-éducation en famille d’accueil bénévole à 2 mois pendant 8 mois, ils vont à l’école de chiens guides ou d’assistance entre 12 et 18 mois selon la spécialité pour y recevoir une éducation spécifique, soit une moyenne globale de 24 mois d’éducation au cours desquels ils apprennent à reconnaître de 30 à plus de 50 « commandes ». Sur l’ensemble des chiots qui naissent pour devenir chien d’aide aux personnes (guide, assistance ou médiation[3]), au moins un tiers ne le deviendra pas : ils sont alors placés dans une famille d’adoption. Les motifs de sortie du programme sont physiques ou comportementaux : un chien qui ne peut ou ne veut pas travailler ne travaillera pas. Succinctement et pour ne prendre que l’exemple des chiens guides, ils doivent a minima  :

  • Répondre aux ordres d’obéissance de base (assis, couché…) et de direction (à droite, devant…) ;
  • Se positionner devant les passages piétons ;
  • Signaler les bordures de trottoirs ;
  • Indiquer un escalier et sécuriser la montée ou la descente ;
  • Trouver une porte, un arrêt de bus, une bouche de métro, un banc, une boîte aux lettres…
  • Mémoriser plusieurs parcours ;
  • Désobéir aux ordres en cas de danger.

Ce ne sont là que quelques-unes des compétences de ces chiens. Le travail de chien guide ou d’assistance exige d’eux concentration, retenue et attention et par extension un contrôle de soi pour ne pas se laisser tenter par les congénères et la nourriture. Le processus qui mène à l’acquisition des compétences des chiens guides ou d’assistance et à leur maintien mobilise à la fois les plus récentes méthodes d’éducation canine et l’implication, notamment affective, de l’ensemble des humains responsables de manière directe ou indirecte des chiens.

L’éducation des chiens

En trente ans, une révolution silencieuse a transformé le monde du chien : le dressage a cédé la place à l’éducation canine. Il ne s’agit pas là d’une simple substitution linguistique, mais bien d’un changement de l’approche globale des apprentissages chez le chien. De nouvelles méthodes, qui se nourrissent de et alimentent les sciences cognitives canines, ont émergé et avec elle la prise en compte des temporalités de la vie du chien. Le rejet des punitions violentes et avec elles des outils considérés comme maltraitants (collier à pics ou étrangleurs, …) conduit à appeler « éducation positive » un ensemble hétéroclite de méthodes d’éducation canine qui visent à favoriser les apprentissages chez le chien en évitant les traumatismes[4]. De toute évidence, au même titre que pour les humains, les chiens traumatisés présentent des troubles du comportement[5]. Dès le début de cette révolution, les centres d’éducation des chiens guides ou d’assistance se sont inscrits dans cette démarche d’éducation positive, pour une raison finalement assez simple et logique. Un chien confiant dans la relation avec l’humain travaille mieux et a moins de risques de développer des troubles du comportement. De plus, lorsqu’un chien assiste une personne en situation de handicap, une relation d’interdépendance particulière se créée : pour le bon fonctionnement et la sécurité du duo, il est essentiel que la relation soit saine et bénéfique pour les deux. Outre des questions pratiques telles que le mode de vie de la personne, sa taille et son poids, l’appariement du maître et du chien est aussi basé sur les caractères des deux membres de l’équipe : le tempérament du chien est un facteur clé, au même titre que la capacité du maître à prendre soin de son partenaire animal[6].

La relation entre les maîtres de chiens guides ou d’assistance et leur chien

Les maîtres de chiens guides ou d’assistance constatent tous que l’arrivée de l’assistance animale transforme immédiatement leur vie, suscitant une véritable métamorphose de la personne[7], qui du jour au lendemain, ne dépend plus de tiers pour leur mobilité ou certains gestes. Ils et elles attestent d’un gain de confiance en soi considérable et d’un sentiment de « complétude » procuré par l’association avec l’animal[8].  Ce sentiment s’explique par plusieurs éléments dont la confiance mutuelle, l’engagement et l’affection sont les clés. Cette relation est absolument unique et ne connaît pas d’équivalence. Ils et elles témoignent également que le chien va bien au-delà de ce pour quoi il a été éduqué. En effet, l’apprentissage, l’intelligence, dans ses capacités spécifiques (au sens d’espèce) d’analyse de situation et de prises d’initiatives, et la sensibilité les placent en tant que proches aidant, à tel point que le chien joue une fonction d’appui dans les rôles familiaux en soutenant le maître dans ses rôles de fils/fille (d’un parent âgé), conjoint, mère/père, grand-mère/grand-père[9]… Le chien interprète des situations, les comprend et agit en conséquence. Cela n’est possible que parce qu’il lui a été donné la possibilité de le faire, à la fois par son éducation et par la confiance qui lui est accordée. La démonstration scientifique que l’appui du chien guide ou d’assistance se manifeste dans d’autres rôles sociaux que familiaux reste à faire. Il n’empêche que nombre de témoignages abondent en ce sens, tel que celui d’un maître expliquant que ses collègues de travail ont organisé « un pot de départ » pour son chien qui partait à la retraite (avec cadeau pour le chien qualifié de « collègue ») et « un pot d’arrivée » lorsque son remplaçant a pris la relève. Indéniablement, les chiens guides et d’assistance participent à la vie sociale des humains, à tel point qu’ils en deviennent acteurs lorsqu’une place leur est donnée.

Ce que les chiens guides ou d’assistance nous apprennent

La cause des chiens guides ou d’assistance met face à deux types d’altérité : humaine et animale. Elle porte une lutte pour l’inclusion des personnes handicapées : faire valoir du fait que ces personnes ont les mêmes droits que les personnes valides. La différence, qu’elle soit visible (handicap moteur…) ou invisible (surdité, autisme…) ne doit pas être source de discrimination. Au contraire, elle est une richesse pour l’ensemble de notre société, car cette diversité nous apprend à réfléchir autrement et nous rappelle le sens premier du mot humanité. Par ricochet, la cause des chiens guides ou d’assistance nous oblige aussi à considérer autrement une autre altérité : l’altérité animale. Combien de personne découvrent en observant un chien assistant son maître que cet animal est intelligent ? Combien s’émerveille de leurs accomplissements et interroge les idées reçues qu’ils ont sur le monde animal ? La façon dont ces chiens travaillent est le résultat de mois, voire d’années, d’investissement humain, mais aussi animal lorsqu’est pris en considération le travail accompli par le chien. Cela n’ôte rien au caractère ineffable de l’amour que porte ce chien à son maître et plus généralement de la communauté d’expérience qui lient les destins des espèces canine et humaine. Au contraire, cela n’est possible que parce qu’il existe une empathie réciproque. La relation des chiens guides et d’assistance et des personnes handicapées qu’ils assistent met face à face deux vulnérabilités : celle de l’animal et celle de l’humain. A force de travail et d’affection, une équipe se crée et une symbiose naît. La première pierre de cet édifice est dans le regard que l’on porte sur l’Autre, quel qu’il soit : la suite est entre nos mains.


[1] F. Gaunet et J. Milliet. 2010. «  Le rapport des personnes déficientes visuelles au chien guide. Comment l’usage du chien guide pourrait-il se développer en France ? », ALTER, European Journal of Disability Research , n° 4, pp 116–133.

[2] C.R. Sanders. 1999. Undestanding dogs, living and working with canine companions, Philadelphia, Temple University Press.

[3] A l’occasion de leurs interventions sous supervision d’un professionnel en établissement ou auprès de particuliers, les chiens de médiation favorisent les liens sociaux, naturels et bienfaisants entre les humains et les animaux, et stimulent sur les plans cognitif, émotionnel, social, sensoriel, psychomoteur… Leur travail est un complément des méthodes dites traditionnelles et peut être considéré comme une approche non-médicamenteuse. Les chiens jouent le rôle d’appui pour l’intervenant dans son activité professionnelle en facilitant certaines actions à visée thérapeutique, sociale ou éducative

[4] Il y a ici un parallèle à faire avec l’évolution sur le long cours des méthodes éducatives chez les humains : malheureusement, aucune étude n’a encore été réalisée sur ce sujet. Quelques travaux existent en neurosciences : https://bdr.parisnanterre.fr/theses/internet/2016/2016PA100172/2016PA100172_diff.pdf

[5]M. Bénézech, 2003, « L’homme et le chien domestique : une pathologie neuropsychiatrique commune ? », Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, Volume 161, Issue 8, Octobre, Pages 569-578.

[6] Il est désormais avéré que le comportement du maître influence le chien. L’inverse n’a étrangement pas encore fait l’objet d’étude : https://www.researchgate.net/publication/257018134_Birds_of_a_feather_flock_together_Perceived_personality_matching_in_owner-dog_dyads

[7] Sanders, 2000

[8] C.R. Sanders. 2016. « Avoir confiance en son chien : attentes, fonctions et ambivalence dans les relations entre des policiers, des utilisateurs de chiens-guides et leurs chiens », dans V. Servais (dir). La science [humaine] des chiens, éditions Bord De L’Eau, 2016.

[9] Y.Debarge,2019, « Vivre avec une assistance animale, ou comment la présence d’un chien guide d’aveugle redéfinit les relations du déficient visuel avec les autres membres de la famille », Enfances Familles Générations [En ligne], 32