Numéro 24Culture contemporaineLes animaux antagonistes dans le cinéma d’animation : influences sur les perceptions des prédateurs et charognards par le jeune public

Sara Demirdjian15 juillet 20265 min

« – Qui craint le Grand Méchant Loup ? Méchant Loup ? Grand Loup noir ? Qui craint le Grand Méchant Loup ? » Les Trois Petits Cochons (Three Little Pigs), Walt Disney Productions

 Comme beaucoup d’enfants dans le monde, j’ai grandi avec des animaux partout autour de moi, qu’ils soient présents dans mon environnement familial ou dans mon imagination par le biais des histoires. Ayant commencé à regarder très jeune des films d’animation, je pleurais lorsque la mère de Bambi était tuée d’un coup de fusil, et j’étais pourtant rassurée lorsque le Grand Méchant Loup dans Les Trois Petits Cochons finissait les fesses en feu dans la marmite. Il n’avait pas réussi à manger les petits êtres joyeux et innocents. Ouf !

Une fois grande enfant, je suis devenue animatrice BAFA, en parallèle de l’écriture et la réalisation de dessins animés. Mon engagement dans la cause animale m’a permis de croiser ces trois secteurs, afin d’interroger les mécanismes de mise en scène et d’écriture des « méchants » animaux dans les films d’animation. Quelles sont leurs représentations fictives et qu’en est-il des conséquences sur les perceptions des enfants dans la réalité ?

Face aux enjeux de moralité pour apprendre aux plus jeunes à devenir des futurs citoyens et citoyennes responsables et autonomes, s’affrontent des points de vue et ainsi, des conflits. Cela implique la mise en place d’obstacles, avec l’écriture de personnages « bons » et d’autres jugés plus « mauvais ». Ces derniers sont appelés des « antagonistes » : des personnages qui s’opposent à la réussite du ou de la protagoniste (personnage principal). Les antagonistes animaux sont souvent considérés comme des « méchants », qui, au-delà de l’opposition, veulent nuire aux héros et héroïnes. Il s’agit, la plupart du temps, d’animaux prédateurs ou charognards.

Afin de comprendre plus en profondeur les facteurs d’influence des films d’animation sur les perceptions de ces animaux par le jeune public, j’ai ainsi écrit un mémoire de recherche au sein du D.U « Animaux et Société » de l’Université Rennes 2, encadré par Dominic Hofbauer, dont la problématique est la suivante :

Dans quelle mesure les représentations d’animaux antagonistes dans le cinéma d’animation influencent-elles les perceptions des prédateurs et charognards par le jeune public ?

Si l’imaginaire joue un rôle fondamental dans l’apprentissage des enfants, l’environnement, l’entourage social et la culture influencent leurs perceptions en construction. Elles varient en fonction de divers facteurs tels que l’âge, le stade de développement, l’éducation ou encore les expériences personnelles et collectives. L’imaginaire est un outil d’apprentissage puissant, par la liberté d’exploration qu’il offre et la possibilité, par un travail éducatif et de médiation, du développement de l’esprit critique. La mise en image par le moyen du cinéma d’animation propose un langage visuel universel et crée des phénomènes d’identification chez les jeunes spectateurs et spectatrices – qui ne veulent pas avoir pour modèles de « méchants » personnages !

Dans le cadre de mes recherches, j’ai analysé une vingtaine de films d’animation à techniques variées (animation 2D, animation 3D, stop motion), allant de 1922 à 2025, réalisés aux États-Unis, France et Japon – les trois pays les plus productifs et mondialement renommés dans le cinéma d’animation. Les films produits par les géants américains restent les plus influents auprès du jeune public, tandis que les films japonais s’adressent plus souvent à un âge plus avancé mais portent une vision nuancée et d’altérité, vis-à-vis des rapports de coexistence entre les humains et les autres animaux. En effet, de nouvelles écritures voient le jour, plaçant les questions sociétales et environnementales au cœur des enjeux narratifs et permettant à certains animaux d’obtenir une place plus juste (Princesse Mononoke, Balto, Le Peuple Loup…) où d’autres valeurs positives sont incarnées par les choix moraux des personnages.

Ces analyses filmiques m’ont permis d’établir un état des lieux général par une étude de cas des animaux antagonistes les plus récurrents dans les films d’animation : loup, requin, serpent et vautour – qui sont souvent représentés de manière archétypale. Bien que le loup incarne une figure emblématique des Grands Méchants, il obtient une nouvelle place en adoptant le premier rôle, faisant de lui un anti-héros charismatique. En revanche, le requin, le serpent et le vautour souffrent encore des rôles secondaires, voire tertiaires – souvent exclus de la société, sans environnement stimulant et sans identité ni langage propre. De manière générale, les charognards sont très peu mis en scène et valorisés.

Des critères physiques influencent également les enfants dans leurs perceptions des animaux : la beauté ou la mignonnerie sont assimilées à la gentillesse, et certaines caractéristiques physiques renvoyant à l’animal « sauvage » créent souvent de la peur ou un a priori de méchanceté, chez les jeunes spectateurs et spectatrices.

Par ailleurs, l’étude quantitative et réflexive menée en ligne auprès de 90 enfants allant de 3 à 17 ans – dont les médiateurs et médiatrices sont des parents et autres acteurs et actrices de leur éducation – révèle que le dénominateur commun de ces « méchants » animaux est leur capacité de prédation ou de moyen alimentaire. Manger les autres animaux est alors immoral. Ces derniers sont souvent des « proies » : biche (Bambi), poisson (Le Monde de Nemo, Gang de Requins), cochon (Les Trois Petits Cochons)… Parmi elles, l’humain (Le Livre de la Jungle, Blanche-Neige et les Sept Nains…).

L’humain ne serait-il alors qu’une innocente proie ? Pourtant, lui aussi, est mis en scène comme le Grand Méchant Humain : en tant que chasseur pour le loisir (Bambi), exploiteur de fourrure (Les 101 Dalmatiens), exploiteur par l’élevage et pour l’alimentation (Chicken Run)… faisant finalement de lui la plus grande des menaces pour les autres animaux. Il devient donc non seulement un prédateur redoutable mais aussi un charognard opportuniste, puisqu’il se nourrit de cadavres, tués par d’autres.

Alors, si l’on estime immoral le fait de consommer d’autres animaux chez les prédateurs et les charognards dans les histoires, qui n’agissent en réalité que par nécessité vitale, comment situer nos propres comportements, à nous humains, omnivores et disposant ainsi du choix ?

Ressources complémentaires :

Pour lire le mémoire :

https://education.l214.com/les-memoires-du-diplome-duniversite-animaux-et-societe

ou directement :

https://education.l214.com/wp-content/uploads/2026/07/DEMIRDJIAN_Sara_Les-Animaux-Antagonistes-dans-le-Cinema-dAnimation_Memoire-libre.pdf

À noter : il est toujours possible de contribuer au formulaire avec vos enfants, afin d’enrichir ce travail de recherche. Merci par avance !

Lien vers le formulaire d’enquête :

https://forms.gle/LXvZXhr1jBd1ypNVA

Concours de Plaidoirie pour les Animaux, organisé par le Campus Animaliste (2025), « Contes cruels de l’envers du décor » par Sara Demirdjian : https://youtu.be/K6-r6G56CkM?is=bvcYJ4sMANgMxxWB

Crédit photo : Claude Valette


Sara Demirdjian
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Autrice-Réalisatrice - cinéma d'animation et documentaire
Animatrice et formatrice BAFA
Titulaire du DU Animaux et société, Université Rennes 2

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