Avec sa silhouette noire et blanche, son immense nageoire dorsale qui fend la surface et son corps puissant de près de cinq tonnes, l’orque est la terreur des océans. Tout le monde la redoute : des poissons les plus vulnérables aux requins les plus puissants, en passant par les plus grandes baleines. Face à elle, rares sont ceux qui font le poids.
Les orques, on en retrouve dans tous les océans : des eaux chaudes des tropiques jusqu’aux glaces des pôles. Les différentes populations sont divisées en ce qu’on appelle des écotypes : des groupes d’individus qui se différencient par leur morphologie, leur comportement, leur régime alimentaire ou encore leur organisation sociale.
Socialité, culture et traditions
Au sein de chaque écotype, les orques vivent en groupes familiaux très soudés menés par la matriarche, souvent une grand-mère ou une arrière-grand-mère très expérimentée. Ces groupes familiaux sont caractérisés par des liens sociaux puissants et une communication élaborée. Chaque famille possède son propre dialecte et ses propres habitudes, transmises de génération en génération. Cette transmission fait des orques l’un des rares animaux non humains chez lesquels on observe des cultures distinctes qui persistent au fil des décennies, que l’on peut même désigner comme de véritables traditions. Les techniques de chasse en sont un parfait exemple : chaque groupe développe ses propres tactiques, les peaufine au fil du temps, et les enseigne à ses descendants.
La stratégie fascinante des orques de type B1
Parmi ces techniques fascinantes, celles des orques de type B1, présentes seulement autour du continent Antarctique, est probablement l’une des plus spectaculaires. Reconnaissables grâce à leur patch oculaire de grande taille et à leur livrée marron-jaunâtre, due à la présence de petites algues brunes qui colonisent leur peau, il n’en existerait qu’une centaine d’individus dans le monde.
Ces orques, surnommées pack-ice killer whales, sont spécialisées dans la chasse aux phoques au repos sur des plaques de glace dérivantes. Leur proie favorite : le phoque de Weddell, un des plus gros représentants de la famille des phocidés. Un animal de près de 3 m de long pour un poids qui dépasse les 500 kg. Une proie de choix quand on évolue dans les eaux glaciales et hostiles de l’océan Austral, idéale pour le prédateur le plus ingénieux des océans…
Ces orques chassent en groupe de 4 à 7 individus. Tout commence par une phase de repérage : chaque orque émerge à la verticale, tête hors de l’eau, scrutant les plaques de glace à la recherche d’un phoque. Ce comportement, le spy-hopping, leur permet d’évaluer la taille des plaques, leur épaisseur, et la position de la proie. Une fois le repérage terminé, les orques plongent et vocalisent, probablement pour communiquer les informations collectées aux autres membres du groupe. Puis, lentement, elles s’éloignent de la plaque, se placent côte à côte, et c’est là que la vraie chasse commence.
D’un mouvement parfaitement synchronisé, elles se dirigent sous la plaque de glace en battant vigoureusement leur nageoire caudale. L’onde provoquée fracture la glace et déséquilibre le phoque. Très vite, elles font demi-tour, avant d’entamer une série de spy-hopping pour vérifier si le phoque est toujours sur la plaque. Si c’est le cas, elles répètent l’opération. Une fois le phoque à l’eau, les orques continuent de coopérer pour empêcher le phoque de remonter sur la plaque. Certaines vont produire des bulles pour le désorienter, d’autres vont l’attraper par les nageoires pour le couler et le fatiguer, en prenant soin d’éviter les morsures. Souvent, les jeunes prennent part à la chasse : les adultes prennent le temps de leur montrer, de les faire participer pour qu’ils puissent s’entrainer et améliorer leur technique. Une fois la proie achevée, les orques se la partagent : chacun prend sa part sans montrer aucun signe d’agressivité envers les autres, signe d’une véritable entraide au sein du groupe.

Un aperçu de l’incroyable intelligence des animaux non humains
Cette technique de chasse figure parmi les plus sophistiquées observées chez un prédateur marin. Elle repose sur une coopération étroite, une coordination remarquable, une planification fine et un haut niveau de maîtrise du mouvement. Les orques illustrent parfaitement le fait que les animaux non humains peuvent développer des cultures complexes, transmettre des savoir-faire et coopérer de manière aussi fine que certains grands primates comme les humains. Malgré toutes les recherches menées sur leur comportement, nous ne faisons qu’effleurer la richesse de leurs relations sociales et de leurs capacités cognitives. Les orques, souveraines des océans, ont encore bien des secrets à livrer !
Photo : ©Callan Carpenter

Mathilde Chevallay
PhD / Vulgarisatrice scientifique / Biologiste marine / Photographe naturaliste
Science communicator / Marine Biologist / Nature Photographer



