Comment dire la perte quand les mots manquent ? Dans nos sociétés, le deuil animalier reste un chagrin silencieux, souvent relégué à la marge de la reconnaissance sociale. Pourtant, aimer un animal, c’est tisser un lien qui engage le corps, le cœur et l’âme. À travers le théâtre, l’accompagnement sensible et l’art, des voix s’élèvent aujourd’hui pour redonner à cette douleur invisible la place qui lui revient : celle d’une expérience profondément humaine, où la mémoire devient présence et la peine, création.
Quand le théâtre fait sentir l’absence : Son odeur après la pluie
Au théâtre du Lucernaire, l’adaptation théâtrale du succès littéraire de Cédric Sapin-Defour Son odeur après la pluie bouleverse dès les premiers instants. Sur scène, une jeune femme évoque l’amour inconditionnel qui l’a liée à Ubac, son Bouvier bernois. Si, dans le roman, le narrateur était l’auteur lui-même, la version théâtrale opère un déplacement subtil : en confiant l’histoire à une femme, la mise en scène trace un portrait au féminin de la perte et de la mémoire, de l’enfance à l’âge adulte. Ce changement de prisme ouvre un espace d’intimité universel – celui de toutes celles et ceux qui ont aimé un animal comme un être de famille.
« Je le sens encore, parfois, dans la maison. Son odeur après la pluie. »
Cette phrase, simple et bouleversante, condense tout le propos : le deuil animalier, souvent tu, ne se dit pas seulement avec des mots, mais avec les sens, la peau, la mémoire du corps. Le théâtre devient alors un miroir : il fait surgir, par l’art, ce que tant d’humains vivent dans le silence.
La douleur invisible du deuil animalier
« C’est juste un chien. »
« Tu en reprendras un autre. »
Mais alors pourquoi ai-je si mal ? Pourquoi ce vide intense ?
Ces mots, ce silence, cette gêne autour de la peine que l’on ressent après la perte d’un animal sont encore trop fréquents. Pourtant, des milliers de personnes vivent chaque année un véritable deuil à la suite du décès de leur compagnon à quatre pattes, à plumes ou à écailles. Ce deuil, trop souvent invisibilisé, mérite d’être reconnu, entendu, accompagné.
Un lien unique, une relation irremplaçable
Les animaux ne sont pas “des compagnons de passage”. Pour beaucoup, ils sont des membres de la famille, des amis fidèles, des soutiens affectifs dans les épreuves du quotidien. Ce lien, tissé jour après jour, est fait de rituels, de regards, de présence silencieuse, de confiance sans conditions.
Chez les personnes isolées, âgées, malades ou vivant avec un trouble psychique ou un handicap physique, la relation à l’animal peut représenter un solide pilier. Il est celui qui ne juge pas, celui qui apaise, celui qui oblige à rester en lien avec la vie : sortir, nourrir, jouer, prendre soin, être là, partager des moments de complicité. Un être vivant auquel on peut donner une confiance absolue où la trahison est inexistante et qui nous donne un amour inconditionnel.
Le deuil animalier : une souffrance trop souvent niée
Lorsque l’animal meurt – de vieillesse, de maladie, à la suite d’un accident ou d’une euthanasie douloureusement décidée – c’est tout un équilibre qui se brise. Les personnes endeuillées peuvent ressentir un profond chagrin, une culpabilité, une perte de repères. Certaines tombent en dépression. D’autres vivent un stress post-traumatique, notamment dans les cas de mort brutale, ou inexpliquée, incompréhensible et/ou inattendue ou de soins médicaux intensifs. D’autres cherchent des explications et persévèrent jusqu’à avoir des réponses et peuvent finalement être condamnées au silence.
Pourtant, cette souffrance est rarement reconnue à sa juste mesure. Le deuil animalier reste un “non-deuil” dans nos sociétés. Peu de structures offrent un accompagnement. Les congés pour perte d’animal n’existent pas. L’entourage ne comprend pas toujours. On invite la personne à “passer à autre chose”, à prendre un autre chien, comme si cela était remplaçable facilement. Cette absence de reconnaissance ajoute une couche de souffrance : à la douleur s’ajoute la honte, la solitude, le silence, l’impression de ne pas être légitime dans sa peine.
De nouveaux espaces de soin et de reconnaissance
Face à cette détresse trop souvent tue, des professionnelles s’engagent.
Parmi elles, Irène Combres, coach en deuil animalier, œuvre à restaurer la dignité émotionnelle des personnes touchées par la perte de leur compagnon.. Elle accompagne depuis plusieurs années des particuliers confrontés à la mort de leur animal, mais aussi des vétérinaires en quête de repères éthiques et émotionnels face à la fin de vie. Son approche, à la croisée du coaching, de l’écoute active et du soin psychique, ouvre un espace de parole où la tristesse retrouve le droit d’exister.
Dans un autre registre, Ω Mages 33, fondée par Marie Bertrand, propose un accompagnement personnalisé du deuil animalier. Cette initiative allie spiritualité, douceur et bienveillance à travers des services funéraires respectueux, des cérémonies symboliques et une écoute active des émotions. Ces méthodes peuvent permettre à chacune et chacun de traverser cette épreuve dans la compréhension et la compassion.
Et en entreprise ? Une reconnaissance timide mais possible
Si peu de structures reconnaissent formellement le deuil animalier, des pionniers existent.
Aux États-Unis, Kimpton Hotels & Restaurants a été l’une des premières entreprises à instaurer un congé de deuil animalier (pet bereavement leave). Cette décision, saluée par les salariés, repose sur la reconnaissance d’un attachement profond et sincère entre humain et animal. D’autres entreprises du secteur animalier emboîtent le pas, parfois à titre officieux.
L’art comme chemin de reconnaissance et de réparation
Quand les mots se taisent, l’art prend le relais.
Dessiner, écrire, modeler, photographier, ou même simplement écouter la pluie tomber peut devenir une façon de continuer le dialogue avec l’animal disparu.
Créer, c’est donner forme à l’absence, transformer la douleur en matière sensible, la mémoire en présence.
De plus en plus d’artistes explorent ce territoire du lien invisible : installations, portraits posthumes, performances silencieuses ou expositions participatives permettent aux humains endeuillés de déposer une trace, un souffle, un souvenir.
L’acte créatif devient un rite contemporain de passage – il relie, apaise, et inscrit la relation dans la durée.
L’art ne console pas toujours, mais il offre un espace où la souffrance se transfigure.
Il permet de dire autrement ce que le chagrin seul ne peut exprimer, et de réaffirmer que l’amour, même interrompu, reste vivant tant qu’il trouve un lieu pour s’incarner.
Il reste ainsi encore beaucoup à faire pour que la souffrance liée à la perte d’un animal soit pleinement reconnue. Mais les voix se lèvent, les pratiques évoluent. Les animaux ne sont pas des objets remplaçables. Ils sont des êtres de relation. Et leur perte touche ce qu’il y a de plus humain en nous : notre capacité à aimer.
Ritualiser le départ d’un animal – par une lettre, une cérémonie, un album souvenir, un arbre planté – peut aider à traverser la peine. Mais surtout, il est crucial de pouvoir en parler. De reconnaître ce qui a été vécu. De se donner le droit de pleurer, de souffrir, de prendre son temps. De chercher du soutien si besoin.
Perdre un animal, c’est perdre un être vivant avec qui nous avions construit un lien d’amour.
Et l’amour, quel que soit le corps qu’il habite, laisse une empreinte.
Honorer cette empreinte, c’est aussi dire quelque chose de notre humanité.
Dans Son odeur après la pluie, la narratrice ferme les yeux, respire profondément et murmure : « Il est là. » Peut-être est-ce cela, le vrai deuil : apprendre à sentir sans voir, à reconnaître dans l’air humide après l’orage la trace d’un être aimé, lui rendre hommage lors d’une navigation sur le Pacifique, agir sur un événement incontrôlable, lui pardonner d’opter pour le silence et voir poindre à l’horizon un arc-en-ciel salvateur. Reconnaître que la nature sera toujours plus puissante et que notre amour sera toujours immense. Nos animaux ne disparaissent jamais tout à fait. Ils deviennent odeur après la pluie, souffle du vent, silence complice au creux du souvenir.
Et dans ce parfum persistant, quelque chose en nous continue d’aimer.

Christian Makaya
Enseignant-chercheur à Ascencia Business School




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