Les légendes ont toujours été fascinantes. Que de mystères, d’événements étranges rapportent-elles ! Mais plusieurs de ces récits légendaires contiennent une part de vérité et la zoologie l’a appris au fil de l’histoire !
Il y a de cela fort longtemps, en 470 av. J.-C., le navigateur et explorateur Hannon quitte Carthage, en Tunisie, avec une flotte de 60 galères. Au pied des montagnes de Sierra-Leone, en Afrique, lui et son équipage rencontrent des êtres velus vivant dans les forêts et appelés gorillai par les populations locales. La créature inconnue est décrite comme un animal résidant dans un habitat lointain, d’apparence humaine, d’une force colossale, agressive et dotée d’un curieux pouvoir de fascination sur l’homme. En 1559, un aventurier anglais, Andrew Battel, est capturé par les Portugais et enrôlé dans leurs troupes coloniales d’Afrique occidentale. Il demeure ensuite plusieurs années près du fleuve Mayombé et décrit deux espèces de singes dans son ouvrage Purchas his Pilgrimes paru en 1625. L’un des singes mentionnés est appelé Pongo. Il a les proportions d’un homme, mais la stature d’un géant. On lui prête un visage humain avec des yeux enfoncés, ainsi que d’épais et longs sourcils. Ses oreilles et ses mains, tout comme son visage, sont sans poils, mais son corps est couvert d’un pelage peu épais de couleur brun foncé. Il diffère de l’homme par ses jambes sans mollet, dort dans les arbres et construit des abris pour se protéger de la pluie. En 1774, Lord Monboddo (James Burnett) reçoit une autre description d’une créature semblable par un marin. Ce dernier affirme que la créature marche comme un homme et mesure de 2 à près de 3 mètres de hauteur. En 1821, George Maxwell parle à son tour d’un singe plus grand que le chimpanzé. Malgré ces diverses observations, on attribue la réelle découverte du gorille, car c’est bien de lui qu’il s’agit, à deux missionnaires, soit John Wilson et Thomas Savage qui, en 1846, sont en mission au Gabon.
En fait, à un moment, Wilson montre à Savage un crâne que les autochtones relient à une espèce de singe aux proportions démesurées et aux habitudes ainsi qu’à la férocité étonnantes. Les deux hommes rassemblent d’autres crânes pour les envoyer à deux anatomistes, soit Jeffries Wyman et Richard Owen, accompagnés d’une description des habitudes du gorille. C’est ce texte qui sera considéré comme décrivant efficacement ce grand singe pendant de nombreuses années. Puis, en 1856, l’explorateur Paul du Chaillu est le premier blanc à abattre un gorille. Dans son ouvrage Explorations et Aventures en Afrique Équatoriale (1861) il accorde à celui-ci une férocité implacable, le décrivant comme une créature de cauchemar, mi-homme mi-bête, lançant de hideux rugissements et se martelant la poitrine avec fureur. En 1861, John Speke et James Grant sont les premiers Européens à pénétrer dans l’actuel Rwanda-Burundi pour y chercher la source du Nil. Les populations locales leur parlent de monstres d’apparence humaine qui ne peuvent parler avec les hommes et vivent dans les montagnes de l’ouest. Enfin, en 1959, George Schaller sera réellement le premier à rapporter la réalité sur ce grand singe et démystifier les croyances à son sujet. Il débute ses recherches sur le terrain et demeure pendant toute une année sur le territoire des gorilles. Aujourd’hui, ce grand anthropoïde calme et végétarien n’a pratiquement plus de secrets, mais il est surprenant d’apprendre pendant combien de temps les fausses informations le concernant ont été transmises et acceptées sans discussion. À la base de ces légendes, il faut cependant admettre qu’il y avait bel et bien un être de forme humaine, poilu et d’une taille intimidante. Mais le gorille n’est pas le seul animal qui a été connu d’abord par le biais de sa légende.
Le naturaliste britannique Edward Topsell mentionne dans son Historie of the Fovre-footed Beastes and Serpents Describing at Large Their True and Lively Figure (publié en 1607 et réédité en 1658) un singe-ours appelé haut ou hauti par des habitants d’Amérique du Sud. Selon sa description, il s’agit d’une bête difforme etaussi grosse qu’un grand singe africain. Il ajoute que son ventre descend très bas, que sa tête et son visage sont ceux d’un enfant et, quand on la prend, la bête crie comme un très jeune enfant. Sa peau est de couleur cendrée et velue comme celle d’un ours, elle n’a que trois griffes par pied, aussi longues que quatre doigts, qui lui permettent de grimper dans les arbres les plus hauts. La créature se nourrit en grande partie des feuilles d’un certain arbre. Évidemment, il s’agit en fait du paresseux.
Pour leur part, des autochtones de l’intérieur du Libéria, en Afrique, parlaient d’un gros porc noir qu’ils appelaient nigbve etqui vivrait dans les forêts. Les communautés locales racontaient qu’il s’agissait d’un animal féroce, aux dents si acérées qu’elles pouvaient couper un homme en deux. En 1909, le marchand d‘animaux Carl Hagenbeck envoie le voyageur Hans Schomburgk à la poursuite de cet animal légendaire. Ce n’est que le 13 juin 1911 que l’Allemand l’aperçoit enfin dans son milieu naturel, à dix pas de lui. Il peut constater que l’animal s’apparente en fait à l’hippopotame, mais est incapable de capturer la bête et décide de ne pas la tuer. N’ayant aucune preuve en main à son retour, son récit rencontre beaucoup de scepticisme, car plusieurs considèrent le nigbve comme une invention des indigènes superstitieux. Finalement, Schomburgk retourne sur place et, le 28 février 1913, abat un premier spécimen. Le lendemain, il parvient à en capturer un autre vivant. La bête est en fait un hippopotame nain (Hexaprotodon liberiensis) possédant des mœurs semi-aquatiques. Il peut être intéressant de rappeler comment Hérodote (426 av. J.-C- 485 ap. J.-C) décrivait l’hippopotame à son époque: «C’est un quadrupède, au pied fourchu, avec des sabots semblables à ceux du bœuf, et un mufle plat. Il a la crinier et la queue d’un cheval, d’énormes défenses très apparentes et un cri ressemblant un hennissement. Par la taille, il égale les plus gros bœufs et sa peau, séchée, est si dure qu’on en fait des javelots.»
Pour sa part, le colonel Nikolaï Mikhailovitch Przewalski rapporte dans les années 1800 la découverte d’une espèce de cheval sauvage au cœur de l’Asie. Il faut avouer qu’il l’a d’abord pris pour une sorte d’âne en raison de sa grosse tête et de ses courtes pattes. Mais le zoologiste Ivan Poliakov décrit la bête en 1881 et confirme qu’il s’agit bien d’un cheval qui portera le nom de son découvreur, soit cheval de Przewalski. Par ailleurs, en 1829, le pinchaque décrit dans le folklore colombien et reconnu comme étant un gros cheval est découvert et on confirme alors qu’il s’agit en fait d’un tapir des hautes montagnes (Tapirus pinchaque). Puis, en 1890, dans son ouvrage intitulé Dans les ténèbres de l’Afrique, l’explorateur Henry Morton Stanley (1841-1904) décrit une sorte d’âne appelé atti par les pygmées Wambutti de la forêt congolaise de l’Ituri. Or, les seuls équidés connus dans ces régions sont des zèbres. Stanley, qui n’a pas réussi à observer un spécimen à ce moment, se borne à le décrire selon les récits rapportés par les autochtones. Si plusieurs mettent en doute le fait qu’il puisse exister un cheval à robe brune et aux membres rayés dans le nord-est du Congo, le gouverneur de l’Ouganda, Sir Harry H. Johnston, décide de recueillir de plus amples informations à son sujet. À la fin de 1899, des pygmées l’informent qu’il cherche en fait un okapi ou o-api une sorte de mule qui a des raies comme celles d’un zèbre. Sir Harry parvient à obtenir deux morceaux de peau d’une telle bête et les transmet au Dr P.L. Sclater, secrétaire de la Zoological Society of London, qui analyse ces fragments et baptise l’animal Equus johnstoni convaincu d’avoir affaire à une sorte de cheval. Entretemps, un officier suédois fait parvenir à Johnston une peau entière et deux crânes de la bête. En fait, l’okapi ressemble à une grande antilope sans corne, avec une longue langue préhensible, de grandes oreilles d’âne et dont les cuisses et l’arrière-train sont couverts de zébrures. Elle serait aussi connue sous le nom de Mondonga chez les Bantous, des autochtones d’une petite région située au nord-est de la République démocratique du Congo.
Dans leur encyclopédie intitulée San Cai Tu Hui (1607), Wang Chi et son fils Wang Si Yi traitent d’un bovidé nommé Ling. Cette espèce ne sera découverte et reconnue par des scientifiques qu’en 1997, au Vietnam et au Cambodge, où il porte parfois les noms de Linh Duong et Khting Sipu. La science officielle, pour sa part, le baptise Pseudonovibos spiralis. D’autres curieuses légendes finissent également par trouver une explication, c’est le cas du jackalope mentionné pour la première fois au cours des années 1650 dans l’ouvrage Historiae Naturalis de Quadrupetibus Libri de Joannes Jonstonus. Le folklore américain le décrit comme un lièvre à cornes avec certaines caractéristiques des antilopes et qui imite parfaitement la voix humaine. Rappelant le Rasselbock et le Wolpertinger des légendes d’Allemagne et d’Autriche, il s’agirait en fait d’un lièvre atteint du papillomavirus, soit une affection provoquant des tumeurs ou sorte de verrues sur le corps de l’animal ainsi que sur sa tête. De même, d’autres éléments légendaires liés aux animaux peuvent être à prendre en considération, ainsi les Matses de Nouvelle-Guinée parlent du sapo comme pouvant donner à un chasseur une endurance surhumaine et le rendre invisible aux animaux qu’il chasse. Le sapo est en fait une substance excrétée par la peau d’une grenouille arboricole nommée Phyllomedusa bicolor. Des biochimistes ont étudié les sécrétions de celle-ci et découvert qu’elles contenaient des substances chimiques capables de supprimer, ou à tout le moins d’amoindrir, la douleur, la soif et la faim. Le sapo contenant également des propriétés diurétiques, laxatives et vomitives, les chercheurs ont supposé que ces derniers effets pouvaient «nettoyer» le corps du chasseur de ses composés odorants, le rendant «invisible» aux animaux du moins en ce qui concerne leur odorat. De futures recherches confirmeront peut-être ces suppositions.
Mais d’autres récits prêtent à confusion et rendent difficiles l’identification de la créature mentionnée ainsi une sorte de démon grimaçant, au visage bleu turquoise est représenté sur des vases ou peintures sur soie de Chine. La créature est munie d’une queue, présente un petit nez en trompette et le devant du corps arbore la couleur du feu. Ce démon singulier, que nul naturaliste européen n’a cru réel, verra son identité révélée par le Père Armand David (1826-1900), zoologiste et botaniste éminent. Il s’agit en fait d’un primate résidant sur les hauteurs du Tibet oriental et nommé Rhinopithèque de Roxellane.
Par ailleurs, les autochtones australiens parlent des Yara-ma-yha-who, soit des petits hommes édentés, ressemblant à des grenouilles, habitant dans des figuiers et possédant des ventouses aux mains. En fait, il s’agit sans doute du Tarsier spectre (Tarsius spectrum) le plus énigmatique des primates. Petite créature velue au visage rond et plat, avec deux yeux démesurés, il est arboricole et se dresse parfois sur ses pattes arrière lorsqu’il se sent menacé, ressemblant alors à un petit homme. Ses doigts et orteils se terminent par des petites pelotes garnies de ventouses et il peut produire des bonds prodigieux. C’est l’un des seuls primates presque exclusivement carnivores, puisqu’il se nourrit d’insectes, de lézards, d’oiseaux et de petits mammifères. Nocturne, on le trouve dans l’Archipel malais, à Sumatra, à Bornéo, à Célèbes et dans quelques-unes des Philippines. Curieusement, la légende citée précédemment provient d’Australie, où cette créature vivait autrefois, mais y est maintenant disparue. Ce qui laisse croire qu’il en existe peut-être un groupuscule encore ignoré en ces lieux ou encore que ces récits se sont transmis depuis des générations bien après la disparition de l’animal dans cet environnement. Le qilin pour sa part, est un animal mythique du folklore chinois. Il s’agit d’une sorte de cervidé possédant à la fois les traits du cheval et du cerf. La bête possède une sorte de crinière et les représentations légendaires lui accordent parfois des écailles ainsi qu’une queue de feu et deux longues moustaches semblables à celles d’un poisson-chat. Il est reconnu que l’apercevoir dans la nature est bénéfique et entraîne fortune et chance. En décembre 2016, cette créature mythique était photographiée dans la réserve nationale du Lac Ebinur dans le nord-ouest de Xinjiang Uyghur, une région autonome qui borde la Chine et le Kazakhstan. C’est une caméra stationnaire de naturalistes provinciaux qui en a saisi les clichés. Des observations de cet animal étaient rapportées occasionnellement, mais le dernier témoignage à son sujet datait d’une dizaine d’années. Son territoire de résidence est difficile d’accès et formé d’un terrain complexe, sans compter les conflits politiques contribuant à y restreindre l’accès, ce qui a sans aucun doute contribué à le conserver dans le domaine du mythe et de la légende. Notez bien qu’il n’a pas d’écailles ni de moustaches de poisson-chat !
Mais il faut avouer que, dans certains cas, concernant de telles créatures légendaires, le mystère persiste. Ainsi au Kenya, en Afrique, les locaux parlent du mlularuka ou chacal-volant qui selon eux ressemble à un chacal, mais avec des ailes lui permettant de voler comme une chauve-souris. Souvent l’animal s’introduit dans les vergers au crépuscule et se régale des fruits des manguiers en poussant des cris. On crut d’abord à une sorte d’écureuils volants, mais le zoologue Bernard Heuvelmans croyait plutôt que la créature légendaire se rapporterait à une chauve-souris frugivore. Le mystère reste à éclaircir, car on ne sait toujours pas ce qu’est le mlularuka.
Ces exemples démontrent que la zoologie est nettement une science en évolution continuelle, bien des endroits reculés demeurent en partie inexplorés et une source acceptable d’informations au sujet de créatures inconnues ou peu connues demeure les témoignages et récits des habitants des lieux. Ceux-ci, souvent sous forme de légendes, nous laissent entrevoir un monde merveilleux de découvertes qui, admettons-le, perturbent parfois la science moderne.

Mireille Thibault
Ethnologue et auteure



