En quelques semaines deux personnalités majeures, qui œuvraient pour que justice soit rendue au respect des animaux à l’existence, nous quittent, non sans avoir tracé un chemin que toute une jeunesse désire suivre.
Comment comparer dans un même article celle que l’on appelait familièrement « Jane » et celui que peu de gens se seraient aventurés à interpeller « Louis ». L’un et l’autre pourtant se rejoignent dans un même combat, il faut que la loi et les institutions protègent les animaux. Si le savoir académique est utile, il ne suffit pas. Si l’émotion est indispensable à l’empathie, elle doit aussi conduire à la prise de conscience, et pour finir il faut légiférer.
L’éthologie sur laquelle tout le monde s’appuie pour étayer des discours et des revendications en faveur du respect des animaux, n’a pas toujours travaillé en ce sens. D’où une méfiance vis -à -vis du savoir académique et une multiplication des actions et des associations œuvrant pour le bien-être et la protection des animaux. Pour les protéger de qui et de quoi ? Le plus souvent des humains, hélas !
Quand Isidore Geoffroy Saint Hilaire utilise le terme éthologie dans son sens moderne pour la première fois en 1854, il s’agit de traiter dans un prochain ouvrage des « Faits généraux, relatifs aux instincts, aux mœurs et plus généralement aux manifestations vitales extérieures des êtres organisés ». Mais, il décède en 1861, âgé de 55 ans, sans avoir eu le temps d’écrire ce livre car il a consacré son énergie à la création du Jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne. Un ambitieux projet d’un « jardin zoologique d’un ordre nouveau » réunissant des espèces animales venues de différentes zones géographiques pour offrir des bénéfices à l’humanité. Il en décrit ainsi les objectifs : « Des espèces qui pourraient donner avec avantage leur force, leur chair, leur laine, leurs produits en tout genre, à l’agriculture, à l’industrie, au commerce, ou encore, utilité secondaire, mais très digne aussi qu’on s’y attache, qui peuvent aussi servir à nos délassements, à nos plaisirs, comme animaux d’ornements, de chasse, ou d’agrément à quelques titres que ce soit ».
On mesure combien en 150 ans nos mentalités ont évolué, et au rôle, diamétralement opposé à celui du fondateur de la discipline, que l’éthologie joue aujourd’hui. Les éthologues ont largement contribué à l’étude du bien-être animal ; la protection des animaux domestiques et sauvages est devenue pour eux une priorité. Mais, l’éthologie est une science, et qui dit discipline scientifique implique nécessairement la construction de théories et de concepts. Alors, les éthologues ont parfois porté plus d’attention à la validation des théories et des concepts qu’ils utilisaient plutôt qu’à la condition des animaux qu’ils observaient et sur lesquels ils expérimentaient.
Sans pour autant renoncer à concevoir des théories, les éthologues ont changé leurs regards à partir des années 1960 quand les Japonais ont observé des traditions chez les macaques. Puis c’est le paléontologue et anthropologue Louis Leakey qui a su trouver en Jane Goodall la personne qui allait mettre à mal nos méthodes et conceptions. Afin de comprendre l’origine des sociétés humaines, Leakey désire un regard neuf, sans idées préconçues qui enfermeraient les observations dans des doctrines sur la vie animale et la spécificité de l’humain. Il veut confier cette mission non seulement à une personne extérieure au milieu académique, mais aussi à une femme, en laquelle il voit de l’empathie et de la patience.
La suite on la connait, elle vient de nous être rappelée dans nombre d’articles récents. Et par Jane, elle-même, lors de l’hommage que lui dédié l’UNESCO pour ses 90 ans. Elle a raconté son installation à Gombe, sur les rives du lac Tanganyika en Tanzanie pour observer les chimpanzés au début des années 1960. Les primates étaient méfiants, voire rétifs à se laisser approcher. Alors en s’armant de patience et de ruse, en plaçant des bananes à la lisière de la forêt, et en observant inlassablement avec ses jumelles, elle fera d’étonnantes découvertes. Le surnommé Greybeard utilise des brindilles en guise d’outil pout pêcher des termites, elle décrit les aventures du groupe de Flo composé de sa fille Fifi, et de ses fils Figan et Faben. Elle observe le chagrin éprouvé par le jeune Fin, qui en mourra, par suite du décès de sa mère. Elle découvre que les chimpanzés ne sont pas uniquement végétariens, ils chassent et tuent de jeunes babouins pour s’en nourrir. Elle observe, médusée, la guerre entre clans rivaux, un groupe allant jusqu’à exterminer ses proches voisins pour s’emparer de leur territoire. Voilà peut-être pourquoi en dépit de son amour pour ces primates, le chien est resté son animal préféré depuis son enfance.
Goodall, n’avait pas eu besoin des éthologues pour assoir son travail, cependant elle ira à Cambridge, temple des connaissances éthologiques, pour faire reconnaitre ces travaux par un doctorat. Mais l’université n’est pas la maison de Goodall, elle aime l’espace et aura une deuxième vie. Déplorant le braconnage des singes qui laisse des animaux orphelins, et la continuelle destruction de leur milieu de vie, Jane sera une infatigable globe -trotter. Elle parcourra le monde afin de non seulement nous alerter sur les dangers qu’encourt la nature et ses habitants, mais aussi pour trouver des fonds dédiés au Jane Goodall Institute. Il en résultera le programme Roots and Shoots pour fortifier la prise de conscience de la jeunesse, construire des sanctuaires. Le but et d’organiser un projet global associant des communautés humaines et animales avec la nature afin de créer de nouvelles collaborations de vie. Pour Goodall il faut percevoir les animaux non pas sous la forme d’espèces mais comme des individus, car cela invite à les nommer, s’y attacher et les préserver.
Une tout autre trajectoire fut celle de Louis Schweitzer. Après une licence de droit et un diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris, il entre à l’École nationale d’administration. Haut fonctionnaire de l’Etat, membre du cabinet du premier ministre Laurent Fabius, directeur de l’entreprise Renault et conseiller d’un incomparable nombre de sociétés civiles et étatiques, qui aurait prévu qu’il consacrerait la fin de sa vie à défendre le droit des animaux ? Dans une récente lettre en son honneur la LFDA (La Fondation Droit Animal, Éthique et Science) déclarait « qu’il a mis son nom, sa rigueur et son autorité morale au service de la cause animale. Et qu’il a contribué à crédibiliser le combat pour les droits des animaux en les faisant reconnaître comme enjeu éthique majeur. Qu’il a su, par sa stature et son art de la diplomatie, rapprocher des univers différents (scientifique, juridique, politique…) autour d’un même objectif : faire progresser la considération et le respect dus aux animaux, quels qu’ils soient ».
Louis Schweitzer déclarait en 2020 qu’à la faveur de la « Déclaration des droits de l’animal », tous les animaux, qu’ils soient sauvages, vivant en liberté ou en captivité, qu’ils soient animaux d’élevage, de laboratoire ou de compagnie, ont tous droit à notre respect quel que soit leur niveau de sentence et de sensibilité. J’ajoute qu’il a ainsi rejoint le combat de son illustre grand-oncle, Albert Schweitzer, qui défendait inlassablement le respect de la vie. On ne saurait avoir eu un meilleur exemple.
Jane Goodall et Louis Schweitzer, deux destins que rien ne permet vraiment de comparer, sinon qu’ils aboutissent à un engagement sans faille pour que changent nos attitudes et les lois vis-à-vis des animaux. Quiconque les a rencontrés a pu constater leur amabilité, leur calme, le climat rassurant et de confiance qui émanent de leurs personnes. Je n’ai pu discuter avec Jane Goodall que deux fois et une avec Louis Schweitzer. L’un et l’autre m’ont impressionné par l’attention portée aux propos de leur interlocuteur et leur souci de réfléchir avant de livrer une réponse. Dans chaque cas, je les alertais sur la préservation de la vie mentale des animaux et sur les dangers que nous leur faisons courir, souvent sans en être conscient, en les plaçant dans notre proximité.
Les vies de Jane Goodall et de Louis Schweitzer illustrent cet aphorisme intemporel, tant répété depuis l’antiquité que l’on ne sait pas qui en est l’auteur : « Là où il y a volonté, il existe un chemin ».
Texte rédigé avant le décès de Brigitte Bardot

Michel Kreutzer
Éthologue, professeur émérite de l’université Paris Nanterre
Laboratoire Ethologie Cognition Développement, LECD, EA 3456
Université Paris Nanterre, 92 000 Nanterre, France
L’Ethologie, ‘Que sais-je?’ PUF
Folies animales, Le Pommier
Les commencements de l’éthologie en France,
(co dir. B.Thierry & M. Kreutzer), Presses universitaires de Paris Nanterre



