Cet article témoigne en longueur d’un vaste projet pédagogique mené durant l’année scolaire 2025-2026, dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique (EMC), avec deux classes de Terminale Générale du lycée Jean Zay à Orléans. Il détaille les étapes d’un projet citoyen qui a conduit des jeunes gens à rencontrer de nombreux intervenants, à explorer de multiples discriminations, et à produire des textes réflexifs et prescriptifs à vocation universelle autour de la notion commune d’être sensible. La longueur exceptionnelle de cet article est à l’image de l’implication des élèves dans ce projet.
Toutes les citations et extraits présentés sont l’expression propre des élèves. Leurs propositions pour une Déclaration Universelle des Droits des Êtres Sensibles (DUDES) sont disponibles ici :
« Considérant les êtres sensibles comme des êtres vivants capables de ressentir des sensations, des émotions, des sentiments et de les exprimer de n’importe quelle façon ;
convaincus qu’ils doivent tous bénéficier de droits égaux à ceux reconnus depuis des siècles aux seuls êtres humains ; convaincus qu’ils occupent une place décisive au sein de notre société, qu’ils participent activement à sa construction et à son développement ; convaincus que l’avancée des connaissances scientifiques et le sens universel de la morale – qui fonde le respect – et l’impératif de justice – qui fonde l’égalité des droits – nous imposent de les traiter comme des personnes à part entière, de leur reconnaître des droits naturels, imprescriptibles et inaliénables, nous, élèves de Terminale Générale du lycée Jean Zay à Orléans, déclarons les droits des êtres sensibles suivants, en vue de leur reconnaître un statut conforme à leur vie et à leur bien-être, en fait comme en droit ».
A lire ce préambule, il semble que nous ayons subitement et miraculeusement changé d’époque ! Et que nous ayons fait un bond de 10 ans, 100 ans, 1000 ans, au cœur d’une société bien éloignée de la nôtre ! Une société réellement inclusive, respectueuse de tout être vivant doué de sensibilité – parce que simplement doué de sensibilité, sans nul autre propriété supplémentaire attendue… Une démocratie transversale, ouverte à la communauté des sensibilités comme à la diversité des identités, élargissant à tout être sensible la sphère du droit, de la reconnaissance et de la citoyenneté…. Un monde pleinement humain, nourri d’un humanisme élargi et conséquent, faisant de tout sujet vivant sensible ou « sentient », humain et autre qu’humain, une personne à part entière, doté de droits et de prérogatives, d’un visage et d’une voix, capable d’exprimer ses besoins, ses valeurs, ses intérêts propres et perspectives spécifiques.

Une utopie donc ? Un futur peut-être hautement désirable mais purement chimérique ?
Coupable même d’une candide naïveté et d’une aveuglante illusion ? Que peuvent de simples mots, en effet ? Que peuvent des principes et des valeurs déclamés ici ou là, alors que les guerres et les persécutions n’ont de cesse, que la Terre brûle de toute part, que des milliards de personnes humaines et non-humaines sont, chaque jour, les victimes directes et indistinctes d’un ordre social, politique, juridique et économique – « humain, trop humain » – qui massacre, enferme, séquestre, exploite, isole, sépare, condamne à l’exil, à la précarité, à la souffrance, à l’indifférence, à l’invisibilité, à l’abandon, à l’absence de soin et de considération ? Ne faudrait-il pas cesser de proclamer pour mieux agir ?
Et pourtant, nous sommes bien en 2026 au printemps dernier, ancrés dans le réel. Au plus loin – espérons-le – d’un optimisme béat et inopérant. Dans une salle de classe, à Orléans, précisément. Et avec un peu d’imagination, un nouvel horizon se lève. Modestement, bien évidemment, à tâtons, sans prétention. Auprès de jeunes femmes et de jeunes hommes de 16 à 18 ans, élèves de deux classes de Terminale générale, qui, au terme d’un projet annuel mené dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique (EMC), rédigent ici les premiers termes d’une déclaration inédite, rivée dans le présent et résolument tournée vers l’avenir, une déclaration prenant enfin le relais des déclarations anthropocentristes et limitées aux seuls droits humains, une Déclaration Universelle des Droits des Êtres Sensibles.
Déclaration des droits des êtres sensibles
Liste à développer :
- Sensibilité : point commun (sensations, émotions, sentiments)
- Égaux
- Conscience et/ou sentience
- Souffrance et douleur
- Respect
- Liberté de vivre, de disposer de soi-même, physiquement, psychologiquement et socialement
- Liberté de circulation
- Liberté de penser, de s’exprimer – Droit de manifester, faire entendre et faire valoir sa pensée ou émotion
- Sûreté
- Propriété de soi-même et de ses biens
- Solidarité et fraternité
- Droit à la présomption d’innocence
- Droit à la maternité et à la parentalité (ne pas séparer les enfants de la mère)
- Droit au repos, à la retraite et à un temps de travail limité
Déclaration des droits des êtres sensibles
Proposition #1
« Considérant le mépris spécifique des humains envers une très large majorité d’êtres sensibles et de communautés d’êtres sensibles,
Considérant la discrimination et l’exploitation actuelles imposées à ces êtres sensibles ou communautés d’êtres sensibles,
Considérant que la coexistence de tous les vivants et de tous les êtres sensibles implique la reconnaissance et le respect des droits naturels de chacune et de chacun,
Considérant que chaque être sensible doit, en conséquence, être reconnu, respecté et protégé,
Il est proclamé ce qui suit :
Article 1 – Tous les êtres vivants sensibles ont un droit égal à la vie.
Article 2 – Tous les êtres sensibles, humains et non-humains, en vertu de leur sensibilité, doivent être respectés dans leur intégrité physique et psychologique.
Article 3 – Tous les êtres sensibles ont un droit fondamental à des conditions de vie effectivement adaptées à leurs besoins naturels, physiques et psychologiques.
Article 4 – Nul être sensible ne doit être abandonné, maltraité ou exploité, uniquement pour le profit et le divertissement.
Article 5 – Toute personne a le devoir de protéger tout être sensible et de lui porter soin et assistance lorsqu’il se trouve menacé ou violenté.
Article 6 – Les activités humaines impliquant des êtres sensibles doivent impérativement respecter leur bien-être et ne les exposer à aucune souffrance qui ne serait pas nécessaire à la survie d’autres êtres sensibles.
Article 7 – Les êtres sensibles dits « sauvages » et évoluant dans des espaces dits « naturels » ont un droit fondamental au respect de leur habitat et à la préservation des écosystèmes nécessaires à leur survie.
Article 8 – L’éducation des êtres humains doit encourager à la compassion, au respect et à la responsabilité envers tous les êtres sensibles, humains ou non-humains.
Article 9 – Les lois de chaque Etat doivent assurer, en droit comme en fait, la protection des êtres sensibles et des communautés d’êtres sensibles, et sanctionner toute violence et maltraitance.
Article 10 – La présente Déclaration affirme que le respect et la protection de tout être sensible est une responsabilité universelle qui engage l’ensemble de l’humanité.
Pour une démocratie de la considération, « avec les autres, tous les autres »
Une soixantaine de jeunes gens donc, reprenant, là où il l’avait laissé il y a 130 ans, leur illustre aîné Orléanais, l’écrivain, poète et essayiste Charles Péguy qui ouvrait ainsi l’ébauche d’une Cité Harmonieuse. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Pourquoi une telle Déclaration ? Pourquoi l’élargir à tout « être sensible », par-delà la communauté des humains ? Dequelle intuition fondamentale ce projet est-il le nom ?
Pour ce faire, revenons à la genèse de la démarche et aux rencontres qui l’ont nourrie. Parce que tout, toujours, commence par des rencontres. De celles qui touchent, ébranlent, émeuvent, transforment, interrogent, mettent en chemin. De celles qui ouvrent des perspectives et élargissent l’horizon. De celles qui invitent à penser à nouveaux frais notre condition et nos relations avec le même et l’autre que soi-même.
J’en évoquerai quatre, qui éclairent particulièrement l’esprit et la finalité de ce projet. Et qui ont rythmé, nourri la réflexion des élèves et la mienne tout au long de l’année.
Une première rencontre d’abord, éclairante et fondatrice, avec Dominic Hofbauer, conférencier en éthique animale et auteur d’un ouvrage, Les droits des animaux en questions (2022), qui, en classe avec les élèves, suite à la projection d’un documentaire sur les animaux assujettis aux affres de l’élevage intensif, nous aida à interroger nos représentations sur la sensibilité et la psychologie des bêtes, à peser notre devoir moral face à leur souffrance et leur considération, et à évaluer, en conséquence, la cohérence problématique de leur statut juridique actuel – ces « êtres vivants doués de sensibilité », pourtant toujours soumis au « régime des biens » et donc de l’appropriation et de l’exploitation, selon la logique de l’usus – fructus – abusus.
Considérer l’animal pour ce qu’il est effectivement, c’est-à-dire un être sensible ou « sentient », capable non seulement de sentir mais aussi de ressentir, implique nécessairement un regard renouvelé sur la façon dont nous le traitons. Un être sensible n’est pas une matière première – et ne peut, à tout le moins, s’y réduire. Sa domestication, son élevage, son exploitation ne peuvent faire l’objet d’un simple profit ou d’un divertissement, sans déroger à l’impératif moral selon lequel on ne traite jamais simplement un sujet de sa propre vie – une personne – comme un moyen mais toujours comme une fin.
« Dans le documentaire, on voit très bien que les animaux ressentent des émotions. Par exemple, certaines images montrent des vaches et des cochons stressés dans les bâtiments, et d’autres scènes les montrent plus calmes quand un éleveur les touche ou leur parle. On les voit aussi essayer d’éviter ce qui leur fait peur ou chercher un endroit plus confortable. Tout cela prouve qu’ils peuvent souffrir, avoir peur, être curieux ou même s’attacher. Le fait de reconnaître que l’animal est un être sensible implique donc qu’on doit respecter ce qu’il ressent. On ne peut pas le traiter comme un simple objet ou comme une machine à produire. Le film rappelle aussi qu’il existe des lois pour protéger les animaux, justement parce qu’ils sont sensibles, et qu’elles devraient être au moins vraiment appliquées. Cela remet forcément en question certaines pratiques de l’élevage intensif, qui ne tiennent pas toujours compte de leur bien-être. » (Kawthar, élève de TG5)

Photo extraite de la série Portraits non humains.
« Je est un nous »
Un dialogue, par ailleurs, avec une démarche, « l’écobiographie », qui nous fit comprendre, par la proposition d’écriture pour chaque élève d’un récit de soi, que « JE est un NOUS », que nous sommes toutes et tous constitués, quelles que soient nos appartenances d’espèces ou de groupes, de « nos interdépendances avec le vivant », pour reprendre le titre d’un ouvrage du philosophe Jean-Philippe Pierron paru en 2021. Parce que « le texte d’un soi s’écrit avec les textures du monde », parce « nous ne sommes pas devant la nature comme devant une carrière de matériaux à extraire et à manipuler », mais toujours déjà en elle, vivant humain parmi les vivants, « reliés par d’innombrables capillarités secrètes », nous comprenons que notre ego se nourrit du monde, qu’il est au monde, qu’il ne se constitue et ne se manifeste que par les affects nous reliant à des êtres, des lieux, des paysages, « catalyseurs de nos engagements », de nos modes de vie et de nos attachements. Pour moi, comme pour tout être sensible, il n’y a d’ego qu’en résonance avec l’autre. Le « JE SUIS », bien avant que d’être un « JE PENSE », est d’abord et avant tout un « JE SENS ».
« C’était il y a longtemps : je devais avoir 7 ou 8 ans. (…) En baissant les yeux, j’ai vu un petit oiseau recroquevillé au sol. Il était si petit, si fragile, et donnait vraiment l’impression de me demander de l’aider. Je me suis demandée ce qui avait bien pu lui arriver car il ne semblait pas avoir l’aile cassée. Je l’ai donc pris dans mes mains le plus délicatement possible : il avait l’air si fragile et apeuré. Je l’ai ramené dans la voiture pour éviter qu’il ne se fasse écraser. Tout le long du trajet jusqu’à la maison, je l’ai gardé au chaud entre mes mains, posé sur mes genoux. Je me souviens encore de ses petites pattes qui s’accrochaient au tissu de ma jupe et me griffaient légèrement lorsqu’il bougeait. Malgré mon jeune âge, je me sentais tellement plus grande que ce petit oiseau, et surtout responsable de le sauver. Dans la voiture, il se calmait peu à peu. En arrivant à la maison, avec l’aide de ma mère, nous avons préparé une boîte à chaussures avec du coton au fond pour faire comme un nid. Nous lui avons donné des graines et de l’eau pour qu’il reprenne des forces. (…) Je suis restée tout l’après-midi à veiller sur lui. Je lui parlais pour le calmer. Je me sentais utile, et je ne le quittais pas des yeux. Nous avions posé la boîte à côté de la baie vitrée ouverte pour qu’il puisse voir la nature et, peut-être, y retourner. Tout à coup, il est sorti de sa boîte, a commencé à marcher sur la terrasse, puis, après quelques secondes, il s’est envolé. Je l’ai vu disparaître dans les arbres derrière la maison. (…)
Avec le recul, je me rends compte que c’est l’un des rares moments où je me suis sentie à la fois aussi utile et aussi remplie d’affection pour un être qui, finalement, était un inconnu. Ce petit oiseau a beaucoup touché ma sensibilité, et cet épisode est encore ancré dans ma mémoire comme un moment doux et fort à la fois. Cette expérience, bien qu’unique, a trouvé un écho dix ans plus tard. Aujourd’hui, étant sapeur-pompier volontaire, je retrouve ce même sentiment d’utilité à chaque intervention. (…) Je pourrais même dire que, d’une certaine façon, l’expérience avec cet oiseau blessé a nourri mon envie de m’engager chez les sapeurs- pompiers volontaires, pour aider aussi bien les humains que les animaux. Pour moi, prendre soin des autres, les aider, est un geste humain et naturel que tout être sensible devrait accomplir, sans crainte d’être moqué : on ne se moque pas de quelqu’un qui aide les autres, ni des personnes qui tendent la main aux plus faibles. » (Cléa, élève de TG3)
« La pitié pour les animaux a le même principe que la pitié pour les hommes. L’une et l’autre naissent de cette douleur irréfléchie et presque organique, produite en nous par la vue ou par le souvenir des souffrances d’un autre être sensible. (…) Gardons-nous donc d’étouffer ce sentiment dans sa naissance ; conservons-le comme une plante faible encore, qu’un instant peut flétrir et dessécher pour jamais. » (Condorcet, Cinq Mémoires sur l’instruction publique, 1791)

Être sensible : le rôle fondamental des émotions
Ce furent la rencontre et les échanges enrichissants avec Salomé Levrat, formatrice en compétences psycho-sociales, qui nous firent comprendre, sur le plan plus fondamental, le rôle central que jouent les émotions dans la constitution de tout sujet, humain et non-humain – qu’il s’agisse de ses orientations premières (la quête du plaisir, la fuite de la douleur en vue du bien-être physique et psychologique), de ses apprentissages et de son développement, comme de ses dispositions fondamentales à être en relation, à connaître, vouloir et agir. Bien en amont de la raison, qui nous dispose à juger, distinguer, et discriminer au regard d’un calcul et d’un examen exhaustif et patient, c’est bien l’émotion, en effet, qui d’abord nous ébranle, nous met en mouvement, nous porte et nous déporte, nous traverse et nous façonne.
« J’avais choisi de dormir à la belle étoile, je me retrouvai donc dans mon duvet, couchée sur le dos, sur mon petit matelas de camping. S’ouvrit alors devant moi un des plus beaux spectacles de ma vie : des milliards d’étoiles scintillant dans le ciel. Tout là-haut, il n’y avait aucune pollution, aucune lumière, aucune civilisation, rien que la Nature, moi, et les étoiles. La Voie Lactée se dessinait parfaitement, et je pouvais presque distinguer la rotation de la Terre si je regardais assez longtemps au même endroit. S’en est suivi alors une heure de réflexion sur l’infinité de l’univers, sur l’utilité de la vie, sur la petitesse de notre existence, et son insignifiance par rapport à l’immensité du temps…
Cette expérience hors du temps m’a fait réfléchir intensément, notamment sur les conséquences des activités humaines sur la nature, et la nécessité urgente d’agir pour « sauver » la planète, ne serait-ce que pour que les générations futures puissent vivre des moments pareils à celui que j’ai vécu ce soir là. (…) Je pense que ma conscience écologique était déjà bien développée, mais cette soirée a tout de même changé radicalement ma vision du monde, et mes actions. Elle m’a permis une réflexion sur chacun de mes faits et gestes au quotidien, dans le but de préserver le plus longtemps possible la Terre. Je souhaite à tout le monde de pouvoir vivre une expérience aussi bouleversante que celle que j’ai vécue, pour prendre conscience que l’écologie n’est pas une farce ou un élément insignifiant qu’on peut ignorer, mais bien un concept à prendre au sérieux et nécessaire à la survie de l’espèce humaine, et plus important encore, à celle de la Terre ». (Jeanne, élève de TG3)
Fidèle en cela à son étymologie latine, « emovere », formée de « ex » (« hors de ») et « movere »(« mouvoir », « mettre en mouvement »), l’émotion en tant qu’impulsion affective, positive ou négative, agréable ou désagréable nous constitue en nous reliant au monde et à la pluralité de ses agents.
C’est elle qui donne le prix des choses, la valeur de chaque initiative, le sens de tout comportement. Que l’on soit humain ou non-humain, que l’on soit ou non « en pleine possession de sa raison » pour reprendre le langage de la philosophie classique – plus ou moins conscient, rationnel et autonome, donc, par nature, par accident ou par évolution au cours de la vie – c’est toujours la sensibilité qui nous oriente et l’émotion qui nous anime. Et c’est en ce sens que la vie sensible, par sa valence (positive ou négative) et son intensité suffit à évaluer le bien-être d’un sujet, à fonder « une éthique de la considération » et, finalement, à nourrir le sentiment du respect et l’exigence de soin due à tout être sensible.
« La question n’est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir? » (Jeremy Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation, 1789)
Êtres sensibles : les personnes âgées dépendantes
Une dernière rencontre, enfin, vint nourrir la réflexion et ouvrir des perspectives. Celle avec des soignantes et soignants du CHU d’Orléans, investi.e.s auprès des personnes âgées dépendantes, avec Laurence Mitaine en particulier, cadre de santé et responsable d’une Unité d’Hébergement Renforcé au sein d’un EHPAD de la Métropole, qui vint, après une séance consacrée à la projection d’un film documentaire, La dernière maison, témoigner auprès des élèves de son expérience auprès de ces personnes si riches de vie mais perçues comme « incapables » car fragiles et vulnérables, trop souvent reléguées, invisibilisées, « annulées » comme l’une d’elles l’a formulé, du seul fait de leur vulnérabilité et de leur prétendue incapacité. Ce témoignage nous fit comprendre qu’au-delà de tout critère cognitif et de toute compétence plus ou moins optimale ou déclinante, chacune et chacun demeure une personne à part entière, par la sensibilité qui la constitue, les émotions qui la traversent et qu’elle nous adresse, son attachement à la vie, à la reconnaissance, au lien social, à la considération de sa volonté et de son identité propre. Une dignité, donc, qui nous oblige.
« Selon moi une société se juge à la manière dont elle traite les plus fragiles. Les anciens ne sont pas un poids, ni un problème à résoudre. Ils sont une mémoire vivante, un lien entre les générations, une richesse humaine que l’on ne remplace pas. (…) Vieillir n’est pas une faute.
Aimer et accompagner ses parents jusqu’au bout est, pour moi, un devoir, mais surtout une preuve d’amour. (…) Prenez soin de vos anciens, de vos « vieilles chouettes » et de vos « vieux hiboux ». Un jour, vous serez à leur place. » (Meryem, élève de TG5)

“Accompagner au quotidien les personnes âgées dépendantes, ces « êtres sensibles », est d’une si grande richesse ! Nous avons tant à apprendre de ces personnes fragilisées, si nous osons déplacer notre regard et prendre le temps d’aller à leur rencontre. Elles nous amènent alors au cœur de notre humanité, là où parfois, nous pourrions nous interroger sur le sens de leur vie… “N’oubliez pas ce que j’étais avant !”… “N’oubliez pas qui j’étais avant !” (Laurence Mitaine)
« Madeleine, mon arrière-grand-mère, a 94 ans. Elle a fait un AVC en octobre 2024, ce qui a entraîné plusieurs mois d’hospitalisation. Grâce aux soins, à la kinésithérapie et au repos, mon arrière-grand-mère a pu remarcher et retrouver la parole. (…) Une chambre en EHPAD a alors été proposée, et cela fait bientôt un an qu’elle y vit. Depuis son arrivée, elle a totalement retrouvé la parole, marche sans canne ni déambulateur, fait sa toilette seule, participe à toutes les activités et s’entraîne chaque jour à écrire pour retrouver sa belle écriture. Elle dit souvent : « Il faut se forcer à essayer, sinon on ne fait plus rien. »
Pourtant, malgré sa bonne intégration et ses progrès, elle se sent profondément seule. Elle souffre d’être entourée de personnes qui perdent la tête ou manquent de capacités physiques, ce qui l’empêche de créer de vrais liens. Ces situations la rendent triste et lui font perdre le moral. Elle comprend que certaines personnes sont davantage dépendantes qu’elle, mais elle a peur que les fréquenter la tire vers le bas. (…)
Le rêve de Madeleine serait de pouvoir rentrer chez elle, s’occuper de son jardin, cuisiner, sortir et rendre visite à ses amis. Pour contrer l’ambiance morose de l’EHPAD, nous lui rendons souvent visite. À chaque venue, nous lui apportons son chocolat préféré, qu’elle arrive à manger, et qu’elle cache soigneusement dans le tiroir de son meuble pour le déguster devant son feuilleton. Nous lui avons aussi offert une tablette pour faire des mots croisés, consulter l’actualité et regarder des photos de nous et de son jardin. Récemment, elle nous a raconté avoir entendu parler de l’intelligence artificielle aux informations : aujourd’hui, elle en utilise une sur sa tablette, à qui elle pose des questions sur les plantes ou la cuisine.
Toutes ces petites attentions rendent son quotidien plus joyeux. Cependant, elle répète souvent : « Tu sais, ce n’est pas marrant, l’EHPAD, j’aimerais mieux être chez moi. »
Mon arrière-grand-mère aimerait être davantage entourée de personnes avec qui elle pourrait réellement parler. Elle est très proche de certaines personnes de l’EHPAD, comme la kinésithérapeute ou encore le psychomotricien, avec qui elle joue au baby-foot pour rétablir la force de sa main. Cependant, si elle n’avait aucune visite, elle serait seule.
Pour son anniversaire nous lui avons fait la mousse au chocolat qu’elle attendait tant et un gâteau pour marquer ce moment important comme si elle était chez elle. Par beau temps, elle sort dans le jardin afin d’admirer les fleurs et plantes qui s’y trouvent. » (Zoé, élève de TG5)
« En définitive, accompagner dignement les personnes âgées est un enjeu humain, social et citoyen majeur. La manière dont une société traite ses aînés reflète ses valeurs profondes.
Garantir une vieillesse respectée, entourée et digne n’est pas seulement une obligation morale : c’est une responsabilité collective qui engage l’avenir de tous. » (Eva et Zoé, élèves de TG5)
« J’ai souvent entendu, à la fois en thérapie et dans les groupes, que plus profondément j’entends le message de quelqu’un, plus il se passe d’événements. Une chose que j’ai fini par considérer comme presque universelle, c’est que, lorsque quelqu’un se rend compte qu’il a été entendu en profondeur, ses yeux deviennent humides. Je pense que d’une manière très réelle il pleure de joie. Comme s’il disait : « Dieu merci, quelqu’un m’a entendu. Quelqu’un sait ce que c’est que d’être moi ». En de tels moments, j’imagine un prisonnier dans son cachot, envoyant jour après jour un message en morse : “est-ce que quelqu’un m’entend ?”
Et finalement vient le jour où il entend une faible réponse qui dit : « Oui ». Par cette simple réponse, il est délivré de sa solitude, il est redevenu un “être humain”. Il y a beaucoup, beaucoup de gens aujourd’hui qui vivent dans des cachots privés, et cela sans qu’il y paraisse, et il faut tendre l’oreille très attentivement pour percevoir les timides messages qu’ils émettent depuis leurs cachots. » (Carl Rogers, “J’aime écouter”, Liberté pour apprendre, 1969)
Ainsi est-ce de ces multiples échanges, témoignages et horizons que ce projet pédagogique s’est nourri et que la réflexion des élèves s’est forgée déployée; jusqu’à pouvoir affirmer, selon la formule lapidaire proposée par Saoudat, élève de TG3, que « là où il y a sensibilité, là il y a des droits. »
Déclaration des droits des êtres sensibles
Proposition #2
Article 1 – Tous les êtres sensibles, en vertu de leur seule sensibilité, possèdent des droits
naturels, imprescriptibles et inaliénables.
Article 2 – Tous les êtres sensibles naissent libres et égaux en droits.
Article 3 – En vertu des articles 1 et 2, nul être sensible ne doit être discriminé, violenté, exploité, tué ou exterminé au motif de son identité et de son appartenance biologique ou sociale.
Article 4 – Aucune souffrance inutile et excessive ne peut être perpétrée, justifiée ni tolérée.
Article 5 – Tout être sensible doit pouvoir jouir de conditions de vie adaptées à ses besoins et au maintien de son bien-être, physique comme psychologique.
Article 6 – Nul être sensible ne doit être uniquement considéré et exploité comme une ressource économique.
Article 7 – Nul être sensible ne peut être utilisé à des seules fins expérimentales, lucratives ou divertissantes.
Telle est donc la portée inédite – et potentiellement « révolutionnaire », si nous osions la prendre au sérieux – d’une telle déclaration. Dans le cadre du thème au programme de l’Enseignement Moral et Civique de Terminale, « la démocratie, les démocraties », il s’est agit d’ouvrir la chose publique, la démocratie qui l’anime et les institutions qui l’orchestrent à tout être sensible, par-delà les frontières d’espèces, de nationalités, de classes, de genres, d’âges, de profils, de compétences physiques ou psychologiques. De laisser la sensibilité fonder le droit et la vie de la polis. D’en faire le socle d’”un droit d’avoir des droits », « le seul droit qu’il faille défendre envers et contre tout », comme comme le rappelait déjà Hannah Arendt en 1949 au sujet des « apatrides ». D’un droit à disposer de soi-même sans être inquiété ni violenté. D’un droit fondamental et inaliénable à la vie et à la vie bonne, dans la diversité des appartenances identitaires mais dans la transversalité d’une commune appartenance à la sensibilité partagée. Une démocratie ouverte et conséquente donc qui, au-delà du jeu institutionnel et du strict respect des normes poserait le souci et la sollicitude comme points élémentaires de la structuration de tout sujet.
Déclaration des droits des êtres sensibles
Proposition #3
Nous, êtres sensibles, revendiquons le respect inconditionnel et impératif de nos droits !
Article 1 – Tous les êtres sensibles naissent libres dans leurs émotions et égaux dans leur droit de ressentir, d’aimer et d’exister sans jugement.
Article 2 – Tous les êtres sensibles, qu’ils soient humains ou autres qu’humains, naissent avec la faculté de ressentir le plaisir et la douleur, la joie et la tristesse, l’exclusion et l’attachement. A ce titre, ils méritent respect et considération.
Article 3 – Les animaux, en tant qu’êtres sensibles, ont le droit de vivre sans souffrance inutile.
Article 4 – Nul être sensible ne doit être traité comme un objet. La vie d’un être sensible ne peut être réduite à une utilité ou à un profit pour un tiers.
Article 5 – Tout être sensible a droit à la protection de sa vie, de son intégrité physique et morale et de son bien-être. Nul ne peut lui infliger volontairement souffrance, peur ou maltraitance.
Article 6 – Les êtres sensibles doivent être traités avec bienveillance, écoute et empathie. Chaque personne a le devoir moral de respecter leurs besoins naturels, leur liberté et leur dignité.
Article 7 – La nature et les habitats nécessaires à la vie des êtres sensibles doivent être protégés. Détruire leur environnement revient à mettre en danger ceux qui y vivent.
Article 8 – L’éducation au respect des êtres sensibles doit être encouragée afin de construire une société plus juste, pacifique et attentive au vivant.
Article 9 – Les personnes humaines – en tant qu’être sensibles dotés d’un pouvoir d’intervention majeur – ont la responsabilité de défendre et protéger les autres êtres sensibles qui ne peuvent pas ou plus parler et se défendre par eux-mêmes.
Article 10 – Aucun être sensible ne doit être abandonné, exploité ou utilisé uniquement pour le divertissement ou le profit, lorsque cela provoque souffrance ou détresse.
Vers une nouvelle universalité ?
Longtemps – et tragiquement encore aujourd’hui – nous avons asservi des êtres humains en leur déniant toute humanité. Des millions de femmes et d’hommes réduits en esclavage, des droits bafoués de par le monde, des dignités éprouvées, maltraitées, des corps et des âmes violentés, souillés, meurtris, traumatisés, exposés à l’arbitraire des circonstances, des indifférents et des plus puissants. Il fallut – et il faut encore – bien des luttes, bien des résistances, bien des cris, bien des héroïnes et des héros – anonymes le plus souvent – bien des Bastille à conquérir et des statues à déboulonner pour qu’émergent une Magna Carta (1215), un Habeas Corpus (1679), une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) , une Déclaration universelle des droits humains (1948), une Déclaration des droits de l’enfant (1959), des Droits des personnes handicapées (1975), des Droits de l’animal (1978), des Droits de la personne âgée en situation de handicap ou de dépendance (1987), des Droits à la diversité culturelle (2001), des Droits des peuples autochtones (2007), des droits variant d’un État à l’autre – mais sans Déclaration universelle encore leur accordant reconnaissance et respect – au libre choix de son genre, de son orientation sexuelle, à la procréation et à l’union libre et civile sans discrimination aucune (depuis, du moins, la reconnaissance du premier mariage homosexuel en 2001 aux Pays-Bas).
Les progrès sont là. Sans nul doute. Mais aujourd’hui encore il y a bien loin des principes aux actes et des déclarations aux droits effectifs. Et aujourd’hui encore – et c’est de ce triste constat qu’est né l’appel à une Déclaration universelle des droits êtres sensibles, en rupture par sa transversalité assumée – nous reléguons, ignorons, exploitons et maltraitons des milliards de sujets, de personnes humaines et autres qu’humaines, pourtant capables d’éprouver du plaisir et de la douleur, de la joie et de la tristesse….
Parce qu’en vertu d’un critère quelconque – l’espèce, l’âge, le genre, l’origine, le profil, les orientations, la compétence, la cognition, la prétendue validité, etc. – nous ne leur reconnaissons pas un droit égal à la vie, au bien-être, à la disposition souveraine de leurs corps et de leur volonté, à des conditions d’existence dignes et décentes ;
Parce qu’au nom d’un spécisme, d’un âgisme, d’un sexisme, d’un racisme, d’un antisémitisme, d’un validisme ou de toute autre forme de discrimination directe ou indirecte, légale ou tacite, revendiquée ou plus diffuse, nous minorons, négligeons, infériorisons et maltraitons la vie de celles et ceux que nous réduisons à un « manque » : manque de conscience, de raison, de pensée, de « sang pur », de noblesse, d’honneur, de vertu, de santé, d’utilité, de « beauté », de force, de pouvoir… ;
Parce qu’aujourd’hui encore nous institutionnalisons la minorité et l’assujettissement légal de milliards êtres humains – des femmes violentées et asservies, des minorités exploitées et opprimées (voir diaporama des élèves);
Parce qu’aujourd’hui encore, dans le droit français comme ailleurs, des millions d’êtres sensibles – les animaux – , à défaut d’être considérés comme des « personnes », sont soumis, du seul fait qu’ils ne soient pas humains, au seul régime des « biens » meubles, des choses, du patrimoine et des ressources ;
Parce qu’il y a, au final, quelque chose de profondément inhumain et inacceptable dans cet ordonnancement politique et social où sous couvert de traditions, de coutumes et de lois, la force fait droit, la violence institutionnelle recouvre et bâillonne les sensibilités ;
Il nous est alors paru urgent, vital et nécessaire de prendre la plume, de faire entendre notre voix, de proclamer des droits. Non pas seulement pour dénoncer et nous indigner, mais pour ne pas laisser les choses en place, pour proposer un nouvel horizon politique, un futur désirable, porteur d’un imaginaire social renouvelé et ouvert. Et c’est pourquoi les élèves – ces jeunes femmes et jeunes hommes qui décideront de la société à venir – se sont mobilisés pour reprendre à leur compte les mots d’Antonio Guterres, le Secrétaire Général des Nations Unies, en tâchant de les ouvrir effectivement à tous les êtres sensibles, par-delà des frontières de la seule « famille humaine » :

Avant même que de se lancer dans la rédaction d’une Déclaration qui pourrait peut-être sembler trop formelle et abstraite, et répartis en groupe d’affinités, les élèves se sont penchés sur des « communautés d’êtres sensibles », bien réelles, qu’ils jugeaient aujourd’hui particulièrement vulnérables, fragilisées, violentées ou menacées.
« Je suis sans papiers »
Certains se sont ainsi livrés à une étude particulièrement parlante du sort réservé aux populations exilées, immigrées ou issues de l’immigration : « J’ai découvert le documentaire “Je suis sans papiers”.
Cela m’a permis de mieux comprendre la réalité quotidienne des personnes exilées vivant sans titre de séjour en France. À travers leurs témoignages, j’ai découvert une situation humaine très complexe, marquée à la fois par la précarité, l’exclusion sociale et une forte volonté de vivre dignement. Ce film m’a amené à réfléchir non seulement à la condition des personnes sans papiers, mais aussi à la manière dont la société et l’État les considèrent et les accompagnent aujourd’hui. (…)
Ce qui m’a le plus marqué, c’est l’instabilité permanente dans laquelle vivent ces personnes. Le fait de ne pas avoir de statut légal les empêche d’accéder à des droits essentiels comme travailler officiellement, avoir un logement stable ou bénéficier pleinement de protections sociales. Cela crée une situation d’insécurité constante, avec la peur d’être contrôlé ou expulsé et la difficulté de construire un projet de vie. (…) Personnellement, cela m’a fait réfléchir au fait que ces personnes vivent dans la même société que nous mais sans les mêmes garanties. Elles participent pourtant à la vie économique et sociale, souvent dans des emplois précaires ou invisibles, mais restent marginalisées. Je trouve que cette situation pose une question importante sur la place accordée à la dignité humaine et à l’égalité dans une démocratie. Le documentaire m’a aussi fait ressentir de l’empathie pour ces personnes, car on comprend qu’elles ont des parcours de vie, des espoirs et des projets, comme n’importe qui. Le terme « sans papiers » peut parfois faire oublier qu’il s’agit avant tout d’êtres humains. » (Nahil, élève de TG3)
D’autres, comme Kawthar et Elouann, se sont penchés sur les effets de la précarité et de la grande pauvreté :
« La grande pauvreté, ce n’est pas seulement des chiffres, des statistiques. Ce sont des vies avant tout, des visages, des histoires. C’est une réalité humaine dure, silencieuse et souvent ignorée. C’est quelqu’un qui hésite avant d’acheter à manger ; c’est un parent qui se prive pour nourrir ses enfants ; c’est une personne âgée qui s’isole ; c’est un jeune qui va en cours le ventre vide ; ce sont des étudiants qui sautent des repas, qui renoncent à se soigner, qui n’ont pas de domicile, qui passent leur journée à la bibliothèque pour se réchauffer. » (Elouann, élève de TG5)
« Vivre dans la pauvreté, c’est aussi vivre avec le regard des autres. Se sentir jugé, exclu, parfois méprisé. Beaucoup parlent de « honte » : honte de demander de l’aide, de ne pas pouvoir vivre « comme tout le monde ». Cette honte enferme encore plus les personnes dans leur situation. (…) La pauvreté est partout. Même là où on ne la voit pas , où on ne veut pas la voir. Dans la rue que l’on traverse, dans une salle de classe où l’on a cours, chez un collègue ou un camarade que l’on fréquente. (…) La pauvreté, ce n’est pas qu’un manque d’argent ; c’est un manque de sécurité, un manque de choix, un manque de dignité. Et au fond la vraie question est très simple : comment peut-on accepter cela ? » (Kawthar, élève de TG5)
Un passeport pour les droits des femmes
Tandis que des groupes voisins se penchaient, quant à eux, de façon particulièrement éclairante sur le vécu et la considération des élèves victimes de harcèlement scolaire ou sur le sort douloureux et compliqué de communautés humaines ou non-humaines particulièrement exposées et menacées, qu’il s’agisse de populations non-humaines (les animaux maltraités, les animaux de laboratoire, les animaux marins soumis aux activités humaines) , de minorités humaines ethniques comme les peuples Ouïghours (diaporama 1, diaporama 2, diaporama 3) et Rohingyas (diaporama), de peuples autochtones fragilisés par l’érosion de leurs milieux de vie, ou … des femmes dans leur ensemble parce que, pour reprendre les mots des élèves interpellé.e.s par cette problématique, « leurs droits devraient être universels mais ne sont pas toujours respectés», parce qu’« aucune d’entre elles n’est aujourd’hui pleinement protégée dans sa sensibilité, indemne de toute violence, de menace, de risque ni d’angoisse ».
D’où ce Passeport des droits des femmes, où le dernier pays visité – “Phuomai” (« femme », en grec) – reste encore à construire…
Passeport féministe réalisé par Lalie, Lauriane, Léa et Valentine, élèves de TG5
Une protection contre les discriminations
Soyons réalistes, bien sûr : quelques articles formulés dans le huis-clos d’une salle de classe ne changeront rien au temps présent. Ils passeront sans doute, et resteront lettres mortes. Du moins tant que le corps social et l’esprit des institutions ne s’en seront pas saisis.
Mais gageons toutefois qu’ils ne soient ni inutiles, ni vains.
La clairvoyance ne consiste pas uniquement à voir les choses telles qu’elles sont; mais à les envisager telles qu’elles pourraient ou devraient être ; et telles qu’elles seront peut-être si nous nous y engageons. Et le premier moment de cette lucidité active consiste peut-être à s’exprimer, échanger, proposer, laisser émerger, même modestement, un collectif conscient et résolu à ne pas céder face au monde tel qu’il est, à ne pas devoir accepter ces milliards de victimes quotidiennes, humaines et autres qu’humaines, au plus loin comme au plus près de chez soi; à ne pas s’habituer à la violence, ou plus fermement encore, à refuser de la glorifier et de la justifier comme un « mal nécessaire ».
Déclaration des droits des êtres sensibles
Proposition #4 (sélection)
Article 5 – Tout être sensible doit être protégé contre toute sorte de discrimination à l’égard de sa communauté : espèce, religion, ethnie, groupe social, origine historique, âge. Il doit être considéré avec tolérance et sans aucune distinction.
Article 6 – Tout être sensible a le droit de bénéficier d’un confort de vie adapté à sa situation
Article 7 – Toute mesure inappropriée, prise pour dénigrer certains êtres sensibles, ou bafouer leurs droits naturels, doit être considérée comme une discrimination, une négligence, ou un crime à leur encontre, n’assurant pas une égalité juste et impartiale.
Article 8 – Tout être sensible doit bénéficier d’un lieu où il est protégé qui prend en compte ses besoins fondamentaux, pour s’y réfugier, s’y soigner et s’y relier à d’autres.
Article 9 – Les êtres sensibles doivent être protégés de toute menace potentielle, ce qui oblige à l’institution de systèmes juridiques et de soins rapides et effectifs, de meilleures conditions de vie pour tout individu (les aîné.e. notamment), de groupes de parole bienveillants et sécurisants, de personnes ressources soutenantes, renforçant les sentiments d’appartenance.
Le temps présent est celui de notre vulnérabilité – écologique, politique, éthique. Celle de nos systèmes sociaux ; celle de nos relations, à autrui comme à nous mêmet.
Il est traversé de conflits, d’invectives, de rejets, de polarités apparemment irréconciliables.
D’anxiété aussi, d’angoisse du lendemain, de repli sur soi et sur ses prétendues identités.
Mais c’est précisément « sous la pression du négatif, des expériences en négatif » que « nous avons à reconquérir une notion de l’être qui soit affirmation vivante, puissance d’exister, et de faire exister » comme le rappelle Paul Ricoeur, que cite Corine Pelluchon, en épigraphe de son ouvrage Réparons le monde – Humains, animaux, nature (2020).
Et comme l’écrit avec force la philosophe, il s’agit désormais, à l’école comme hors de ses
murs, de « prendre au sérieux notre vulnérabilité » partagée, nos interdépendances, de « saisir que notre habitation de la Terre est toujours une cohabitation avec les autres », de toute forme, de tout visage et de toute origine. Ce qui suppose d’abord un « remaniement profond de la place de l’humain dans la nature », un travail sur nos imaginaires, nos représentations et nos futurs enviables.
Déclaration des droits des êtres sensibles
Proposition #5
Article 1 – Tout être sensible a un droit égal et absolu à la vie, à la vie bonne et au respect de celles-ci, quelques que soient son appartenance biologique, sa configuration physique et
psychologique, et son milieu de vie.
Article 2 – Tout être sensible doit pouvoir évoluer et vivre, sans menace ni angoisse aucune, dans un milieu de vie conforme à sa nature, ses besoins ou ses choix.
Article 3 – Tout être sensible a le droit d’être considéré équitablement.
Article 4 – Tout être sensible qui commet un délit ou un crime à l’encontre d’un autre être
sensible, sans nécessité de survie , doit être jugé impartialement et, le cas échéant, sanctionné équitablement.
Article 5 – Tout être sensible qui devrait être jugé au regard de son comportement et des lois de protection en vigueur, sera jugé par un conseil d’êtres sensibles composé d’au moins cinq êtres sensibles issus d’espèces distinctes, tirées au sort, capables de siéger en leur nom ou par délégation.
Article 6 – Nul être sensible ayant nécessité d’agresser, violenter ou tuer un autre être sensible pour le maintien strict de sa seule survie ne peut être passible de sanction.
Article 7 – En conséquence de l’article 6, toute expression de cruauté, maltraitance, exploitation et violence inutile, car non nécessaire à la stricte survie d’un être sensible, sera passible de sanction.
Déclaration des droits des êtres sensibles
Proposition #6
Article 1 – Tout être sensible est porteur de droits.
Article 2 – Tout être sensible doit être respecté dans ses droits, comme dans son intégrité physique et morale.
Article 3 – Aucun être sensible ne doit subir de violence, physique, psychologique ou sociale, de la part de quiconque.
Article 4 – Tout être sensible doit pouvoir avoir accès à des services garantissant sa sécurité
Article 5 – Tout être sensible a le droit d’être écouté, compris et considéré selon les impératifs de ses besoins et des comportements qu’ils induisent.
Article 6 – Les êtres humains doivent impérativement agir avec compassion, respect et responsabilité envers l’ensemble des êtres sensibles, sans discrimination d’appartenance d’espèce ou de groupe social.
En conclusion
Il est de notre responsabilité de dire le monde que nous voulons voir advenir, d’ouvrir le champ de la démocratie, de déclarer des droits élargis, sans murs ni frontières d’aucune sorte, et d’œuvrer, autant que possible, à une politique du soin et de l’attention. De faire en sorte que que la cité harmonieuse de Péguy soit demain la nôtre.
Valentin, élève de TG3, témoigne ainsi à l’issue de ce projet : « Ce projet, c’est une belle leçon pour apprendre à vraiment vivre ensemble, à partir de nos différences et dans le respect de nos représentations et émotions. (…) Je suis content que nos idées puissent être utiles ou au moins lues ! (…) J’aimerais vraiment que ce projet soit repris, discuté, qu’il circule et qu’il serve de base à une vraie réforme. Pour que tous les êtres sensibles soient traités sur un pied d’égalité. »
Lire ici le témoignage complet de valentin.
Parce qu’il n’y a, au final sur cette Terre qui est notre monde commun, que des terriennes et des terriens, des vivants parmi les vivants, des êtres partageant une même sensibilité par-delà la diversité et le devenir de leurs identités. C’est à cela que ces jeunes gens de classe Terminale ont humblement tenté de contribuer, avec leurs mots et leur sensibilité.
Avec force et conviction.
Avec humanité.
Projet animé et ici relaté par Nicolas Desré, professeur agrégé de philosophie, enseignant au lycée Jean Zay à Orléans, co-animateur des cafés philo organisés par l’association Parlons Phil’O, chargé de cours en éthique du soin à l’Institut de Soins Infirmiers (IFSI) d’Orléans, membre de l’Espace de Réflexion Éthique des EHPAD du CHU d’Orléans.
Un immense merci aux intervenants qui ont nourri et éclairé ce parcours !
Un salut chaleureux aux élèves, dont l’enthousiasme résolu est porteur d’avenir. Que leur humanité trace les chemins de demain !

Nicolas Desré
Professeur agrégé de philosophie, enseignant au lycée Jean Zay à Orléans,
Co-animateur des cafés philo organisés par l’association Parlons Phil’O,
Chargé de cours en éthique du soin à l’Institut de Soins Infirmiers (IFSI) d’Orléans,
Membre de l’Espace de Réflexion Éthique des EHPAD du CHU d’Orléans.













