Condition animaleActualitésPenser la condition animale. Outils critiques

Emilie Dardenne19 mai 20263 min

413 630 000 000 : c’est le nombre de crustacés élevés et tués pour la consommation humaine en une seule année. C’est sur ce chiffre que s’ouvre mon dernier livre, Penser la condition animale. Outils critiques, paru aux Presses de Sciences Po en avril 2026. Ce chiffre peut paraître vertigineux. Il pose aussi une question qui structure mon travail : comment cette réalité est-elle rendue possible, normale et invisible ? Répondre à cette question suppose des outils conceptuels, que je tente de fournir au fil des pages, en me concentrant particulièrement sur la culture occidentale.

Le premier d’entre eux est l’anthropocentrisme. Dans sa forme hégémonique, il ne s’agit plus d’un simple point de vue humain sur le monde, mais d’une idéologie, d’un suprémacisme humain dont les racines plongent dans l’Antiquité. Aristote affirmait que la nature a créé les animaux pour servir l’être humain. La grande chaîne des êtres, élaborée dans l’Antiquité et revivifiée à la Renaissance, a organisé le vivant en hiérarchie cosmique, plaçant Homo sapiens au-dessus de tous les autres êtres terrestres. L’évolutionnisme darwinien a ébranlé cette construction au XIXème siècle, mais l’anthropodéni, notion théorisée par le primatologue Frans de Waal pour désigner une tendance humaine à nier les capacités cognitives et émotionnelles partagées avec les autres animaux, perpétue les effets de la propension d’Homo sapiens à se percevoir comme l’espèce suprême jusque dans la science contemporaine.

À l’anthropodéni, la notion de sentience oppose pourtant un démenti empirique. Elle désigne la capacité d’un être à ressentir subjectivement la douleur, le plaisir, les émotions. Les recherches scientifiques récentes sont formelles : de nombreuses espèces possèdent des formes de conscience, d’anticipation, de mémoire et de relations sociales complexes. Dès lors, cette capacité, la sentience, fonde un critère de considération morale : si un être peut souffrir, ses intérêts méritent d’être pris en compte, quelle que soit son espèce. C’est le principe d’égale considération des intérêts défendu par le philosophe Peter Singer.

Mais les animaux non humains ne font pas que ressentir : ils sont des agents de leur propre vie. Inky, le poulpe néo-zélandais qui s’est spectaculairement évadé de son aquarium en 2016, en est l’illustration saisissante : il a planifié son évasion, résolu des problèmes en séquence, a su anticiper une issue, autant de compétences cognitives longtemps déniées aux non-humains. Nier cette agentivité est un choix politique autant qu’une erreur scientifique, en effet, n’est-il pas plus commode d’exploiter des êtres qu’on croit réduits à leurs instincts ?

Dans cette séparation entre « eux » et « nous », le langage joue un rôle de premier plan. M’appuyant sur l’analyse critique du discours, je montre dans Penser la condition animale. Outils critiques comment les dispositifs linguistiques font disparaître aussi bien les agents et que leurs victimes du discours sur l’exploitation. Les métaphores idéologiques (celles qui servent les intérêts d’un groupe contre ceux d’un autre) sont particulièrement redoutables. Le cochon en est le cas d’école : traité comme une machine dans le langage zootechnique (« rendement carcasse », « productivité numérique »), associé à la saleté dans les expressions courantes (« tu vis dans une porcherie ! »), convoqué comme agresseur sexuel dans le hashtag #BalanceTonPorc. Ces métaphores rendent le cochon méprisable, et donc tuable, précisément parce que sa chair est la plus consommée au monde.

Pour nommer ce que vivent les animaux, l’ouvrage emprunte par ailleurs à la philosophe Iris Marion Young son modèle des cinq visages de l’oppression : exploitation du travail, marginalisation pouvant aller jusqu’à l’extermination, privation totale de pouvoir sur leur propre existence, impérialisme culturel qui efface leurs perspectives, et violence institutionnalisée et banalisée. Ce cadre permet de sortir la question animale du registre de la sensibilité personnelle pour l’ancrer dans une théorie de l’injustice structurelle.

L’ouvrage explore dans un cinquième chapitre les imbrications des dominations. Le mécanisme qui divise le monde social en deux groupes (humains contre animaux, hommes contre femmes, Blancs contre non-Blancs) et naturalise la domination du premier sur le second, est au cœur de plusieurs systèmes d’oppression qui s’engendrent mutuellement. Comme l’écrit la féministe Colette Guillaumin : « les femmes sont différentes des hommes, qui ne le sont pas eux-mêmes ». Les autres animaux sont différents des humains, qui sont, eux, des êtres tout court. En effet, la domination se construit toujours depuis un centre invisible qui se pose comme norme. Les théoriciennes du véganisme noir, Aph et Syl Ko, montrent par exemple que la notion péjorative d’« animal » est le socle conceptuel sur lequel s’est construite la déshumanisation des peuples colonisés.

Le livre se clôt sur des « horizons d’émancipation » : les courants philosophiques et politiques qui, de l’antispécisme au véganisme en passant par l’écoféminisme, proposent des voies de sortie de l’anthropocentrisme hégémonique, apparaissent comme autant d’outils d’émancipation mobilisés, côté humain, pour s’opposer à l’exploitation animale, en prenant en compte les intérêts des premiers concernés.


Emilie Dardenne
Site Web |  Autres articles

Professeure des universités

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.