Numéro 23Culture contemporaineEspèces sentinelles : ce que les animaux nous disent de notre environnement

Hygée Editions15 avril 20265 min

Observer les animaux, c’est bien plus que comprendre leurs comportements : c’est lire en creux l’état de notre environnement. Face aux pollutions, aux bouleversements climatiques ou aux crises sanitaires, certaines espèces réagissent avant nous. Elles deviennent ainsi de véritables sentinelles, capables d’alerter sur les menaces qui pèsent sur l’ensemble du vivant, humains compris. Cyrille Harpet présente certaines de ces espèces sentinelles dans son livre : Quand les animaux donnent l’alerte. Chroniques d’espèces sentinelles.

Les civilisations anciennes ont développé ce sens de l’observation des animaux pour déceler, voire prédire certains événements, surtout météorologiques ou sismiques. En Chine comme au Japon, les recherches ont porté sur les vers de terre qui sortiraient de terre sous l’effet d’une faible tension électrique, sur les poissons-chats qui seraient sensibles à de faibles changements du champ électromagnétique comme les serpents. Plus proche de nous, une espèce très particulière de fourmis, la fourmi rousse des bois (Formica Rufa), présente dans les forêts d’Europe, est une sentinelle des séismes. Ce sont aussi les espèces domestiquées qui ont servi de sentinelles, à l’image des oies du Capitole (à Rome, envahie par les Gaulois) : des chiens, des chats et des chevaux.

Les sciences de la terre et du vivant – de l’écologie à la biologie en passant par l’éthologie animale et l’écotoxicologie –, au cours du 20e siècle, ont trouvé un intérêt aux comportements et au métabolisme de certaines espèces. Aujourd’hui, nous pouvons dire que les sciences de l’environnement et même de la santé sont acquises au principe de suivre des espèces sentinelles, dites aussi « bio-indicatrices ».

Espèce sentinelle et espèce bio-indicatrice sont des notions très voisines et partagent la même idée : les animaux nous informent sur les milieux dans lesquels ils vivent. L’écotoxicologue Jean-Louis Rivière, dans un article de 1993, écrivait qu’une espèce bio-indicatrice se reconnaît au degré d’abondance des individus dans le milieu (donc la densité de population, sa présence/absence) pour la distinguer de l’espèce sentinelle dont les scientifiques mesurent une série de paramètres biologiques (dans les tissus, les organes, les cellules) et les implantent volontairement dans le milieu.

Dès les années 1960, la biologiste américaine Rachel Carson a été une première « lanceuse d’alerte » face aux risques écologiques. Elle est l’autrice d’un livre aux échos retentissants en 1962, Printemps silencieux (Silent Spring). Elle signale la disparition progressive d’espèces d’oiseaux, dont le pygargue à tête blanche (symbole des États-Unis), du fait des usages intensifs de pesticides pour l’agriculture. Et la contamination des sols, de l’air, de l’eau et de la chaîne du vivant atteint l’aigle américain au point que l’espèce décline. Les œufs ne parviennent plus à éclore, du fait que la molécule du DDT, un puissant insecticide, vient perturber le cycle hormonal des femelles jusqu’à voir les œufs décalcifiés et s’effriter avant même la maturité des oisillons.

Puis ce sont d’autres scientifiques qui assurent la relève en France, tels que Jean-Louis Rivière, François Ramade et surtout René Truhaut, toxicologue français, lequel introduit pour la première fois en 1977 cette notion : « L’écotoxicologie traite des effets toxiques des substances […] sur les organismes vivants, sur les populations et les communautés au sein d’écosystèmes définis. Cela comprend les voies de transfert de ces agents et leurs interactions avec l’environnement. »

L’écotoxicologie est un domaine très large, qui englobe à la fois le devenir des contaminants dans l’environnement (chimie), leurs effets toxiques sur les organismes vivants pris individuellement (toxicologie animale et végétale), mais aussi sur les populations ou sur les communautés (domaine de l’écologie). À la différence de la toxicologie dont l’objet est l’impact des contaminants sur l’homme, l’écotoxicologie ne privilégie pas une espèce, mais cherche in fine à évaluer les impacts délétères au niveau écologique le plus intégrateur.

Pour mieux couvrir l’ensemble des milieux, rien ne vaut une pluralité d’espèces sentinelles. La sélection des espèces peut s’effectuer en fonction du compartiment écologique (eau, l’air, sols) et du degré de sensibilité de l’espèce à une pollution de ce milieu. Pour la qualité des eaux, ce sont de préférence des poissons tels que les truites arc-en-ciel en France, qui circulent sur un large périmètre hydrographique en France et en Europe. Mais pour des questions aussi de rapidité des résultats d’analyse de la qualité de l’eau, le recours à des micro-crevettes telles que les daphnies est devenu fréquent en laboratoire.

Pour la qualité de l’air, ce sont les pigeons équipés de boîtiers de mesure qui servent dans certaines grandes métropoles de sentinelles urbaines. Historiquement, dans les mines de charbon, les canaris du chant de Harz furent de précieux alliés pour signaler la présence de monoxyde de carbone. Dès l’évanouissement du volatile et l’arrêt de son chant, les ouvriers devaient quitter les galeries.

Certains reptiles sont aussi des sentinelles, avec notamment le varan du Nil qui par son régime omnivore concentre plusieurs contaminants des espèces qu’il ingère. Quant aux alligators du lac d’Apopka en Floride, ils connaissent une perte de fertilité chez les mâles depuis plusieurs décennies, due à la pollution des eaux par du DDT issu des terres agricoles voisines.

Enfin, certains mammifères sont désormais devenus malheureusement célèbres avec l’émergence de nouvelles maladies infectieuses. Les gorilles des plaines en Ouganda ont été les premiers touchés par le virus d’Ebola, avant qu’une épidémie ne touche les communautés humaines. La civette palmiste masquée d’Asie (Paguma larvata) fut la première incriminée dans la transmission du coronavirus en 2020, suivie de près par le pangolin de Chine (Manis pentadactyla), et enfin une chauve-souris (dite « fer à cheval », Rhinolophus affinis), suspectée d’héberger le progéniteur du SARS-CoV-2.

Oiseaux, reptiles, poissons, mammifères, insectes forment de précieux alliés dans un système d’alerte des risques écologiques. Que ce soit par leur changement de comportement, de modifications de leur métabolisme, de leur fertilité ou de leur développement, ils constituent nos prédicteurs écologiques. Nos sentinelles de l’environnement.

Cyrille Harpet, Quand les animaux donnent l’alerte, Chroniques d’espèces sentinelles, Hygée éditions, 2025.


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