La forêt se fige. Plus un cri. Plus un bruissement de feuilles. Dans l’air froid flotte l’odeur de la poudre. Le loup s’arrête. Il sait. Dans l’ombre, des hommes avancent. Quelque part, un métal froid le vise. Il repart pourtant, boitant légèrement. Sa patte arrière le fait souffrir. Vieille blessure. Vieille traque. On l’a déjà visé. On ne l’a pas tué. Mais il a tout perdu : sa meute, sa famille, son refuge. Dans la nature, un loup seul survit rarement longtemps.
Pourtant, bien que les loups soient protégés en Europe par la Convention de Berne de 1979 et la directive Habitats-Faune-Flore de 1992, leur niveau de protection a été abaissé en 2025, passant d’« espèces strictement protégées » à « espèces protégées ». Le droit continue ainsi de les appréhender comme des éléments d’une population à gérer, plutôt que comme des individus sensibles.
Entre la réalité du vivant et sa traduction juridique s’ouvre un espace de tension.
Cette tension ne concerne pas seulement les grands prédateurs. Elle traverse aussi l’histoire du corps des femmes, la manière dont les sociétés encadrent la naissance et les normes qui gouvernent l’enfantement.
Derrière ces continuités, une même logique semble à l’œuvre, invitant à interroger les fondements de nos constructions juridiques.
D’où cette question : comment les représentations anthropocentriques influencent-elles la construction du droit entourant la faune sauvage et le corps des femmes, et que révèlent-elles de notre rapport au vivant ?
« À tort, on les a accusés d’être dévorateurs, retors, ouvertement agressifs ; on les a considérés comme étant inférieurs à leurs détracteurs. (…) Une même violence prédatrice, issue d’un même malentendu, s’exerce contre les loups et les femmes. » Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, 1992.
Publié en 1992, ce texte souligne la proximité symbolique entre deux figures longtemps diabolisées : le loup et la femme indépendante. Ces récits ne relèvent pas seulement de la littérature. Ils façonnent les représentations collectives, qui influencent à leur tour la manière dont les sociétés élaborent leurs normes juridiques.
Quand les représentations façonnent le droit
Les systèmes juridiques sont souvent présentés comme rationnels. Pourtant, ils s’inscrivent toujours dans un contexte culturel. Les animaux sauvages libres y ont été perçus comme des ressources, des menaces ou des éléments à administrer. Aussi de façon tout à fait comparable, le corps des femmes a été intégré dans des dispositifs visant à encadrer la reproduction et la naissance.
Aujourd’hui encore, les mythes influencent nos représentations sociales et par conséquent la construction du droit, au détriment des faits scientifiques. Les figures symboliques du loup et de la femme indépendante, libre, illustrent comment nos systèmes juridiques sont imprégnés d’anthropocentricité et de logiques de domination patriarcale.
Le loup : espèce protégée, individu invisible
En France, le droit pénal protège les animaux domestiques contre la cruauté, mais ne couvre pas les animaux sauvages libres. Le droit de l’environnement, lui, protège certaines espèces, mais dans une logique de conservation, non de reconnaissance individuelle.
Le loup illustre cette contradiction. Espèce protégée, il peut néanmoins être abattu par dérogation pour prévenir les dommages aux troupeaux. Chaque année, une part significative de la population peut ainsi être détruite légalement.
Dans cette logique, l’animal disparaît derrière la notion de population.
Pourtant, les connaissances scientifiques ont évolué : les loups vivent en meutes familiales structurées, où chaque individu joue un rôle. La disparition d’un seul membre peut désorganiser l’ensemble du groupe.
Ainsi, au lieu de reconnaître les loups comme des êtres vivants ayant une valeur intrinsèque, le droit les instrumentalise dans un jeu politique et économique en les considérant comme d’intérêt, au mieux écologique, sans prendre en compte, dans ses textes, la notion de sensibilité individuelle. Celle-ci étant bien souvent jugée comme secondaire.
De plus, lors des dérogations accordées pour les abattages les décisionnaires ne prennent pas en compte les avancées scientifiques et la notion de conscience chez les individus.

Naître : entre protocole médical et expérience vécue
L’animal domestique bénéficie d’une protection pénale en raison de sa vulnérabilité face à l’homme. Cette protection couvre les actes de maltraitance, de cruauté et de sévices. En revanche, l’animal sauvage libre ne bénéficie pas de cette reconnaissance, ce qui permet un vide juridique ne condamnant pas les actes de cruautés potentielles.
De manière analogue, les violences obstétricales se produisent dans un contexte où la femme, pendant l’enfantement, ou lors de consultations gynécologiques, se trouve dans une situation de vulnérabilité extrême: elle fait confiance à des professionnels qui détiennent un pouvoir sur son corps, au moment où elle est le plus fragile.
Les liens entre l’accouchement naturel, le patriarcat et les droits des femmes sont complexes et interconnectés. L’accouchement naturel est souvent perçu comme un acte d’autonomisation féminine, permettant aux femmes de reprendre le contrôle sur leur corps et leur expérience de la naissance. Cependant, dans des contextes patriarcaux, cette pratique peut être interprétée comme une forme de résistance à la médicalisation très souvent excessive de l’accouchement, manière d’anihiler la nature profonde de la femme en lui enlevant sa nature animale, à savoir: SAVOIR enfanter. Et percevoir cela comme une forme de contrôle masculin sur le corps féminin.
D’ailleurs, l’étymologie du terme accoucher montre bien à quel point le pouvoir de la femme lui est retiré. Si nous nous basons sur la définition du dictionnaire de l’Académie française, au XIIe siècle, le mot acouchier prend comme sens premier et comme sens général se coucher, s’aliter puis au XVIIe siècle devient un dérivé de coucher.
1. V. intr. Enfanter, mettre un enfant au monde. 2. V. tr. Aider une femme à mettre un enfant au monde, procéder à un accouchement. C’est ce chirurgien qui l’a accouchée.
Nous constatons que la mère est alitée d’office puisque le terme définissant l’acte signifie se coucher, comme un malade et de se laisser faire accoucher pour enfanter.
Il serait donc plus juste d’employer le mot enfanter afin de rendre à la femme cette fonction biologique.
Et s’il est vrai que la loi du 4 mars 1902 introduit un cadre d’assistance médicale aux femmes enceintes, marquant un premier pas vers la reconnaissance des droits des femmes, il existe également un droit à une information claire et appropriée. Le droit au consentement libre et éclairé se retrouve dans les textes juridiques français tels que la Charte de la personne hospitalisée et le Code de la santé publique, pour garantir la sérénité des futures mères en salle de naissance. Mais encore faut-il que la future mère ait répondu à un consentement éclairé sur ses desideratas, ainsi qu’à un accompagnement prénatal lui permettant d’accéder à une connaissance de sa physiologie intrinsèque dont elle n’a, la plupart du temps, jamais entendu parler auparavant. L’évolution du droit en matière obstétrique, illustrée notamment par la loi Kouchner, du 4 mars 2002, instituant le principe de co-décision, vise à instaurer un équilibre dans la relation entre professionnels de santé et patientes.
Néanmoins, malgré cette avancée, la médicalisation excessive de la grossesse et de l’accouchement persiste. Ce contrôle, imposé sans une véritable écoute des désirs des patientes, constitue une forme de violence symbolique et structurelle, qui nie à la femme le droit fondamental de disposer de son corps. Aussi, de nombreuses femmes décrivent des naissances où elles ne se sentent plus actrices : gestes imposés, décisions peu expliquées, interventions réalisées sans véritable adhésion. Ces situations s’inscrivent dans ce que l’on nomme aujourd’hui les violences obstétricales.
Le paradoxe est frappant : alors que le droit affirme le consentement, sa mise en œuvre reste incomplète. Dans la majorité des pays, ces violences ne sont pas reconnues comme une infraction spécifique.
Le débat dépasse donc la seule question médicale. Il interroge la place laissée à l’expérience vécue dans un cadre dominé par la gestion du risque.
Apprendre à cohabiter
L’Union Européenne pourrait suivre l’exemple de l’Équateur et de la Bolivie en intégrant une approche basée sur les droits des animaux et des écosystèmes. Cela passerait par un principe de non-régression environnementale, empêchant l’affaiblissement des protections légales, ainsi qu’un encadrement strict des dérogations aux protections d’espèces, fondé uniquement sur des critères scientifiques. Une reconnaissance du bien-être animal au niveau européen, français …; incluant les espèces sauvages. Il est essentiel de transformer le droit de la faune sauvage libre , afin qu’il ne se limite plus à une gestion des populations, mais prenne en compte les intérêts des individus. Une véritable conservation de la nature ne peut être fondée sur une logique de contrôle et d’éradication, mais sur une coexistence respectueuse et éthique avec les autres espèces.
La Déclaration Européenne des Droits de l’Animal (DEDA), proclamé le 17 février 2025, constitue un outil de référence pour orienter les décisions judiciaires et les initiatives parlementaires en matière de protection animale au niveau européen.
D’autres approches sont possibles concernant le loup, plusieurs études montrent que les tirs peuvent désorganiser les meutes et aggraver les conflits. Des solutions alternatives existent : protection des troupeaux, chiens de garde, adaptation des pratiques pastorales.
Ces approches reposent sur une logique différente : non plus éliminer, mais cohabiter.
L’éducation au respect du vivant
Les transformations ne peuvent toutefois se limiter au droit. Elles passent aussi par l’éducation. En France, la loi de 2021 contre la maltraitance animale a introduit une sensibilisation au respect des animaux à l’école, appliquée depuis 2024 en classe de CP. Les initiatives sont bonnes, mais sans s’attaquer aux problèmes originels à savoir les mythes, récits… patriarcaux, dominateurs qui régissent l’éducation des enfants, une sensibilisation à la cause animale sera très souvent vaine.
Repenser les fondements de l’éducation et penser en termes de pédagogie égalitaire, envers tous les êtres vivants, voilà le défi qui nous incombe.
Ces initiatives invitent à replacer le vivre-ensemble avec le vivant au cœur de notre culture.
La question du sauvage
Dans les sociétés partageant un ensemble culturel commun, les règles édictées par un mythe collectif font l’objet, comme l’indiquait Kaës, d’une “illusion groupale” qui fonde la cohésion sociétale. L’idée que l’animal sauvage ne mérite pas de protection tant qu’il n’est pas sous domination humaine renforce une vision hiérarchique du monde, où le pouvoir de l’homme sur la nature est institutionnalisé.
Les juristes contemporains plaident pour une réforme du droit animalier qui reconnaîtrait l’animal en tant que sujet de droit. Observer le destin du loup dans nos lois, c’est aussi regarder notre propre rapport au sauvage. Le mythe, loin d’être une simple construction imaginaire, joue un rôle central dans la structuration des normes sociales et juridiques. Repenser en profondeur les cadres juridiques semble, à ce jour, une invitation à dépasser l’impact des mythes occidentaux afin de consolider un patrimoine européen d’idéaux et de valeurs, et de faire apparaître l’existence d’un consensus en faveur d’une augmentation régulière du niveau de protection des animaux et des personnes.
Peut-être est-il temps d’imaginer un droit qui ne soit plus fondé sur la domination et l’exploitation, mais sur la reconnaissance d’une communauté du vivant, interconnectée et solidaire. Laisser l’Autre être, et soi, être simplement, aussi.

Article inspiré de mon mémoire: “Résonances Patriarcales : Influences Croisées dans la Construction du Droit de la Protection de la Faune Sauvage Non Appropriée et des Droits des Femmes” Année 2024-2025, École nationale des services vétérinaires- France vétérinaire International. Diplôme d’établissement, « Protection animale : De la science au droit » Promotion Frédéric Freund. Mémoire encadré par Nathalie Sanerot.
© Anaïs Brocard, 2025 – Tous droits réservés
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Crédit photo : © Yannick Menard

Anaïs Brocard
Spécialiste en droit, affaires publiques et plaidoyer du bien-être animal



