Numéro 23Culture contemporaineAmour de soies

Yasmine Belchener15 avril 202611 min

Florent, jeune éleveur de cochons de plein air, a construit une nouvelle cabane sur son terrain : bientôt, pour la première fois, une de ses truies va mettre bas.

Des collègues lui ont dit qu’il fallait alors séparer la truie du verrat, sinon le verrat allait détruire sa progéniture :

– Dans la nature aussi, les truies se protègent, disent-ils. Florent est dubitatif : d’accord, les truies sauvages protègent leur progéniture, mais de qui exactement ? Du verrat ? Vraiment ? Je n’y crois pas trop.

Il décide alors de ne pas séparer le verrat de la truie.

Le moment de la mise bas est proche, peut-être même les porcelets sont déjà venus au monde ? C’est une nuit glaciale de fin février. Florent sort de la maison, muni de sa torche pour aller voir où c’en est. Il a la surprise de découvrir que la nouvelle cabane, dans laquelle il pense trouver sa truie, est vide ! Il passe alors à la cabane voisine : eh oui, c’est là qu’elle est, allongée à côté de ses soeurs, peinarde, le regard tout innocent et le ventre bien plat : visiblement, elle a déjà mis bas – mais il n’y a pas la moindre trace d’un porcelet dans toute la cabane ! Mais qu’a-t-elle donc fait de ces petits ? Où sont-ils ?

Florent parcourt son vaste terrain dans tous les sens, à la recherche des porcelets. C’est là-haut, sur cette butte, qu’il découvre Keliac, le verrat. Il n’est pas seul : tous les porcelets sont là aussi, avec lui ! Et tout ce petit monde est bien vivant ! Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête de la truie pour qu’elle mît bas précisément sur ce monticule pleinement exposé au vent ? Quoi qu’il en soit, on imagine bien la communication qui a dû avoir lieu entre elle et Keliac, pour que celui-ci protège ses porcelets si paternellement du froid …

***

Elle est née d’une truie mal stérilisée, animal de compagnie d’une famille francilienne. Tous les porcelets sont mort-nés, à l’exception d’un seul : une petite femelle qui recevra le nom de Valentine. Tristement, la mère n’a pas de lait pour la nourrir. Mais la famille est déterminée à tout faire pour que Valentine vive. Elle est chouchoutée à la maison, nourrie au biberon. Les premières semaines se passent bien, puis Valentine attrape un gros rhume et une toux. Ses humains appellent le vétérinaire. Celui-ci explique, hélas, qu’il n’a encore jamais soigné un cochon, que les cochons sont menés à l’abattoir avant d’avoir le temps de tomber malade : désolé, il ne peut rien pour Valentine. Abandonnée à son sort, la famille se met à la recherche d’un traitement capable de guérir Valentine et opte finalement pour des médicaments homéopathiques dosés pour enfants. Tous les membres de la famille se relayent pour veiller sur Valentine, jour et nuit. Et rapidement, les médicaments homéopathiques donnent le résultat tant espéré : Valentine guérit, reprend du poil de la bête (!), grandit, grossit…

Lorsque je suis arrivée pour prendre des photos d’elle, elle avait deux ans et un corps plutôt épais. Habitué à l’homme dès sa naissance, c’était un animal paisible, qui se laissait caresser de tout le monde. On pouvait lui prendre une patte comme on prend la main d’un humain pour dire bonjour.

***

(Dorset, Angleterre) Jonathan me montre son élevage de cochons. Dans un des enclos, des porcelets courent dans tous les sens, en mordillant et déplaçant toutes sortes d’objets aux couleurs vives : des balles, des petits anneaux, rouges, verts, bleus … Voyant mon regard étonné, Jonathan m’explique que ce sont des porcelets de cinq mois qu’il devrait bientôt mener à l’abattoir. Alors je leur donne des jouets pour qu’ils aient au moins un peu de joie dans leur courte vie.

Lorsque nous arrivons devant l’enclos le plus grand, qui abrite une trentaine d’animaux, Jonathan me montre son vieux verrat :

– Autrefois, c’était un reproducteur. Mais maintenant, il est vieux, il ne sert plus à rien. En fait, je devrais le mettre à l’abattoir, mais je ne peux pas : si je le fais, je suis grillé dans toute la région, les gens ne me parlent plus. Alors il reste ici, il va mourir de sa belle mort. En attendant, les enfants le montent. Il est très gentil, il se laisse tout faire. Les enfants l’adorent.

Comme sans doute la plupart des êtres vivants, les cochons aussi ont chacun un peu leur caractère unique. Une des truies anglaises s’était manifestement prise d’affection pour moi : à chaque fois qu’elle me voyait approcher de l’enclos, même quand j’étais encore loin, elle se mettait à courir dans ma direction, poussant des sons qui n’avaient rien à voir avec les grognemets habituels d’un cochon. Cela ressemblait plutôt à une forme d’aboiements, mais en plus clair, plus aigu : les sons étaient d’une étonnante légèreté, joyeux, ludiques. Je n’ai plus jamais entendu quelque chose de semblable. Lorsque j’avais enfin escaladé la grille pour entrer dans l’enclos, la truie se tenait devant moi, la tête levée, immobile, m’invitant à lui caresser le front.

***

Florent a commencé à faire des visites guidées pour les enfants du coin. A son grand regret, il ne trouve pas la truie qui a récemment eu des petits et se contente alors présenter aux enfants le verrat. Tout le monde a le droit de le caresser : Keliac est uanimal affectueux qui adore se faire gratter le ventre. Il se met alors sur le dos, les quatre pattes en l’air, ferme les yeux et ne bouge plus. Quand on cesse de le caresser alors seulement, il rouvre les yeux et vous regarde comme pour dire, ‘comment ? C’est déjà fini ? Mais ce jour-là, cela se passe un peu différemment. Florent dit aux enfants :– Je ne sais pas où se cache la truie, c’est vraiment dommage, j’aurais tellement voulu que vous puissiez voir les petits … A ces mots, Keliac soudain bondit sur ses quatre pattes et court au grand galop vers le fond du terrain. Florent n’en revient pas.

– Mais quelle mouche l’a piqué ? Il n’a encore jamais fait ça ! Deux minutes plus tard, à la surprise générale, Keliac revient. Encore une fois, il n’est pas seul : tous ses porcelets trottent derrière lui pour rejoindre Florent et les enfants. La mère, elle, s’amène nonchalamment un peu plus tard.

***

C’est l’été, il fait chaud. Lorsque Florent s’apprête à déplacer le tuyau d’arrosage, il constate avec étonnement qu’il n’en sort pas la moindre goutte d’eau. En remontant le long du tuyau, il voit que celui-ci a tout simplement été sectionné. Et il est facile de deviner l’auteur de l’action : juste à côté du tuyau, un bain de boue a fait son apparition, et ce n’est pas Florent qui l’a créé. Une de ses truies a dû patiemment creuser un grand trou, sectionner le tuyau et pousser le bout amont dans le trou. Et la voilà maintenant confortablement installée dans son bain de boue !

Pourquoi donc les cochons aiment-ils tant les bains de boue ? Contrairement à ce quel’on pourrait croire, ils ont une peau assez délicate, semblable à la nôtre. Les bains deboue leur permettent de se protéger des coups de soleil, mais aussi des piqûresd’insectes. (Soyons en conscients : la terre et la boue, bien qu’elles laissent des taches sur lapeau ou les vêtements, n’ont rien de sale en tant que telles. C’est l’homme quipollue …)

***

Alcibiade, un cochon chinois, est l’animal de compagnie d’un couple suisse. Il avait déjà été filmé par la télévision locale. C’est sans doute pour cela que, lorsqu’il m’a vue arriver avec mon appareil photo, il semblait tout de suite avoir compris que c’était lui la star du jour, car il m’a immédiatement suivie partout où j’allais. Nous nous promenions dans le vaste jardin de la propriété, et lorsqu’il se trouvait à un endroit où j’avais un arrière-plan qui me convenait bien pour réaliser son portrait, je lui ai dit :

– Stop, reste là. Je vais faire encore quelques pas pour prendre la photo depuis là- làbas, mais toi, tu ne bouges plus, d’accord ?

Nous nous regardions fixement tous les deux, et je me suis déplacée à reculons pour le surveiller. Dans un moment d’hésitation, il a lentement levé une patte. J’ai dit, non, non, non ! Bouge pas !

Il a reposé sa patte et s’est immobilisé. J’ai pu prendre la photo telle que je l’avais imaginée, sans pour autant avoir le temps de faire encore quelques variantes : Alcibiade avait entendu le petit bruit sec du déclencheur et a dû conclure que c’était bon, la photo était faite, qu’il pouvait de nouveau se déplacer à sa guise.

C’est avec étonnement que j’avais remarqué qu’Alcibiade se promenait dans le jardin sans toucher pour le moins du monde au gazon qui était parfaitement intact !

Pourtant, normalement les cochons ont l’habitude de labourer la terre. Madame m’a alors expliqué qu’ils font cela parce qu’ils savent d’instinct que dans la terre, ils trouvent du sélénium, indispensable à leur bonne santé. Or, elle donne toujours de la poudre de sélénium dans la nourriture d’Alcibiade. Ainsi, l’animal sent que ses besoins en sélénium sont couverts et n’a donc plus besoin de retourner la terre.

***

Dans l’élevage de Florent et Martine, il y a eu un problème avec un des porcelets nouveaux-nés qui n’était pas nourri par la mère. C’est Martine, la femme de Florent, qui me raconte qu’ils l’ont pris à la maison pendant un temps, pour le nourrir au biberon. Et quel n’était leur étonnement de voir que ce petit porcelet était propre au bout de deux semaines seulement : comme la porte d’entrée de la maison restait ouverte toute la journée – c’était la belle saison -, il sortait à chaque fois pour faire ses besoins.

Si vous éduquez un chiot, cela prend au moins trois semaines pour qu’il soit propre, tandis qu ce petit porcelet l’était déjà au bout de deux semaines, alors que personne ne le lui avait appris !

***

Je trouve les animaux de la race Piétrain particulièrement expressifs : ils m’impressionnent non seulement par leur grande taille – le garrot dépasse largement celui des spécimens des autres races que j’ai connues -, mais surtout par leur museau particulièrement proéminent, leurs immenses oreilles et leurs cils très longs et épais qui poussent dans tous les sens, ce qui leur donne cet aspect hirsute que je trouve très charmant.

Je n’ai jamais trouvé de Piétrain dans un élevage de plein air. Le seul spécimen de cette race que j’ai déniché vivait en semi-liberté. C’était une femelle que j’ai baptisée Raymonde. On m’avait autorisée à entrer dans son petit enclos, m’avertissant toutefois que c’était un animal capricieux qui pouvait être agressif.

Comme toujours, je lui ai parlé d’une voix calme et douce, évitant les mouvements brusques, afin de l’habituer à ma présence, avant de franchir la grille pour entrer dans son espace de vie. Elle ne m’a jamais agressée, et j’ai pu prendre mon temps pour guetter ses différentes postures et expressions, afin de réaliser des photos qui me semblent dignes d’être montrées au public.

Puis, est arrivé le moment où elle était portante. Le saviez-vous ? La gestation d’une truie dure environ trois mois, trois semaines et trois jours ! Lorsque les petits sont nés, la mère, bien habituée à ma présence, m’a laissée approcher sa progéniture sans problème.

Toutefois, pour ne pas effrayer ces petits êtres qui venaient de naître, j’ai d’abord passé de longs moments derrière la clôture à leur parler doucement, calmement, avant d’entrer dans l’enclos.

Rapidement, les premiers porcelets sont venus me mordre dans le pied : c’est un signe d’affection. Quand un cochon vous mord – doucement – dans le pied, cela veut dire, ‘je t’aime bien’. Toutefois, il lui faut d’abord apprendre que pour ne pas faire mal aux humains, il doit à peine serrer la mâchoire et ne mordre que très légèrement. Mais les porcelets ici, encore tout jeunes, ont un peu sous-estimé la force de leurs petites dents, que j’ai senties à travers le cuir de mes solides chaussures de marche.

Rassurez-vous, je n’étais pas blessée et n’avais aucune marque sur la peau ; toutefois, sur le moment, un petit cri m’a échappé : “aïe !” Il n’en fallait pas plus pour effrayer ces petits bouts de chou qui, visiblement apeurés, se sont alors réfugiés à toute vitesse à l’autre bout de l’enclos, et là, collés contre la paroi, immobiles, ils m’ont regardée fixement, anxieusement, guettant la moindre de mes gestes : ils m’avaient témoigné leur affection, et je poussais un cri ? Pour eux, c’était à ne rien comprendre !

Alors je me suis remise à leur parler d’une voix calme et douce pour les rassurer …

Puis, est venu le moment où j’ai pu prendre une photo qui m’est particulièrement chère. Je l’ai intitulée Félix, vieux de 21 jours. Peu de personnes ont remarqué la singularité de cette image : on y voit un porcelet en train de téter, les yeux ouverts. Or, tout comme les bébés humains, un porcelet qui tète a naturellement les yeux fermés. Il m’a fallu de la patience pour réussir cette photo. Le porcelet avait déjà attiré mon regard auparavant, car je le trouvais particulièrement beau, avec son poils noir et blanc très dense et très épais, d’un bel éclat satiné, et ses grands yeux couleur noisette. Ce jour-là – les porcelets avaient trois semaines, jour pour jour -, il était donc en train de téter, les yeux fermés – évidemment. Je me suis accroupie derrière la truie, avec mon objectif Leica 90mm monté sur mon vieux M4, j’ai cadré et réglé l’appareil, puis je me suis mise à parler, à dire tout ce qui me passait par la tête : les mots n’avaient pas d’importance, il s’agissait simplement d’attirer l’attention du porcelet afin de lui faire ouvrir les yeux.

– Ouvre les yeux, s’il te plaît, fais-moi plaisir chouchou, regarde-moi, juste un petit moment, allez, ouvre tes beaux yeux, s’il te plaît, ouvre tes beaux yeux … J’ignore combien de temps j’ai passé à parler ainsi, dans une position fort inconfortable, accroupie toujours et sans bouger, afin de maintenir le cadrage que j’avais choisi; je commençais à avoir des fourmis dans les pieds, et un début de crampe dans les jambes, lorsque le moment tant espéré s’est produit : pendant un bref instant, Félix enfin a ouvert les yeux – et j’ai pu capter son regard noisette, ce regard très doux, très intériorisé, comme émergé d’un autre monde.

Merci à Félix.

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Yasmine Belchener
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