Numéro 22Droit animalierQuand nos compagnons meurent : un angle mort

Caroline de Rauglaudre15 janvier 20265 min

Ils accompagnent nos vies, partagent nos canapés et nos cœurs, soulagent notre santé mentale[1] et parfois même notre santé physique[2]. Et, selon un baromètre récent, près de 9 Français sur 10 considèrent que leur animal fait partie de leur famille. Alors que se passe-t-il quand cet animal meurt ?
Cette question, en apparence simple, n’est claire pour presque personne. Parce qu’à l’instant où la relation intime se brise, on bascule dans un régime très concret : celui de la prise en charge d’un corps. Et là, le grand flou commence.

On estime qu’environ 2,5 millions de chiens et de chats meurent chaque année en France, sans compter les autres animaux de compagnie, très mal comptabilisés. Pourtant, cette réalité reste largement absente des conversations publiques : pas de lieu évident, pas de “mode d’emploi”, peu de mots pour dire l’après.

Sur le papier, la dépouille d’un animal de compagnie relève d’abord d’une logique sanitaire : traçabilité, prévention des risques, destruction. Dans les faits, la majorité des familles passent par leur vétérinaire, qui organise l’enlèvement et l’incinération (souvent collective, sans restitution des cendres). À l’inverse, quand une crémation individuelle est choisie, elle permet un geste plus personnel : récupérer les cendres, prendre le temps d’un hommage, créer un souvenir tangible (urne, empreinte, mèche de poils…).
Le problème, c’est que ces options restent inégalement connues, et que l’accompagnement dépend beaucoup des moyens du territoire, du réseau vétérinaire… et du budget des familles.

C’est probablement le point où la confusion est la plus visible. Côté “information grand public”, Service-Public.fr affirme sans détour qu’il est interdit d’enterrer son animal, dans son jardin[3]. Pourtant, dès que l’on remonte aux textes européens, le tableau se nuance : le règlement (CE) n°1069/2009 prévoit, à l’article 19, que l’autorité compétente peut autoriser l’élimination par enfouissement des animaux familiers morts — autrement dit, on est sur un régime de dérogation, donc très dépendant des interprétations et pratiques locales (règlements sanitaires départementaux et DDPP en tête).
Ce brouillage est d’autant plus problématique qu’une partie de la communication du marché privé de la crémation présente systématiquement la question comme “tranchée” — par exemple en affirmant qu’à la suite de l’abrogation d’un ancien article du Code rural, toute inhumation en jardin privé serait devenue “illégale depuis 2015”, avec des justifications sanitaires hasardeuses. Or les avis scientifiques, eux, invitent plutôt à la nuance : hors contexte infectieux identifié, l’enfouissement peut relever d’un risque sanitaire “maîtrisable” si le site est bien choisi, tout en conservant des points de vigilance réels. [4].
Résultat : les familles naviguent entre interdits affichés, exceptions mal expliquées et discours commerciaux bien rodés… au pire moment possible.

Les cimetières animaliers existent, mais ils fonctionnent encore trop souvent comme un patchwork : pas de service public obligatoire, pas de cadre funéraire animalier unifié, et donc des montages “au cas par cas”. Selon les lieux, on jongle entre droit sanitaire (SPAN), règles locales, urbanisme, voisinage… Résultat : d’un territoire à l’autre, les possibilités, les prix, et même la lisibilité des options varient énormément — alors que la demande, elle, est partout.

Si le funéraire animalier reste traité comme une niche économique ou un simple sujet sanitaire, ses impacts écologiques demeurent largement invisibles. Or la crémation – pratique en plein essor – repose sur une combustion à très haute température et consomme de l’énergie. Elle génère aussi des émissions (CO₂, particules, composés toxiques selon les situations). Les installations sont encadrées mais l’on manque encore de données publiques simples pour comprendre l’empreinte réelle du secteur, comparer les pratiques, et éviter de reproduire les impasses déjà connues dans le funéraire humain (débat sur les rejets, la transparence, l’acceptabilité locale).

Selon les territoires, l’accès à un crématorium, à un cimetière animalier, ou même à une information fiable, change du tout au tout. Résultat : des kilomètres à parcourir, des coûts qui montent, et des décisions prises dans l’urgence et la culpabilité (enfouissement “discret”, abandon du corps, solutions improvisées). Ajoutons un détail qui dit beaucoup :il n’existe pas, pour les animaux, de délai clair encadrant la prise en charge d’une dépouille une fois confiée au service vétérinaire ou au crématorium. Dans certains cas, le corps peut donc attendre des jours, voire des semaines, souvent au froid, ce qui ajoute une couche de violence à un moment déjà fragile.

Quand un animal meurt, on devrait pouvoir être guidé, pas se débrouiller. Aujourd’hui, entre règles floues, informations contradictoires et offres très inégales selon les territoires, beaucoup de familles vivent ce moment dans l’urgence, la culpabilité et l’isolement.
Prendre soin, ici, ce n’est pas “faire plus”. C’est faire mieux : clarifier ce qui est possible, rendre l’information fiable et accessible (vétérinaires, mairies, DDPP), et garantir partout des solutions dignes — pas seulement là où l’offre privée est dense ou là où l’on a les moyens. C’est aussi regarder l’impact environnemental des pratiques avec transparence, pour pouvoir améliorer, comparer, et choisir en conscience. Et, là où c’est pertinent, ouvrir la porte à des alternatives plus sobres, déjà expérimentées ailleurs, comme l’hydrolyse alcaline (“aquamation”) ou certaines formes de compostage.

Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement “que fait-on du corps ?”. C’est : quelle place donne-t-on à l’humanité de ce lien, et à l’équité dans la façon d’accompagner celles et ceux qui le vivent.


[1] actu.univ-rennes.fr/actualites/les-nombreux-bienfaits-des-animaux-de-compagnie-pour-les-enfants-sante-bien-etre

[2] handichiens.org/limpact-positif-des-animaux-de-compagnie-sur-la-sante-humaine-une-enquete-revelatrice

[3] service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F33426

[4] esthima.fr/guide/peut-on-enterrer-son-animal-chat-chien-lapin-ou-hamster-dans-son-jardin-que-dit-la-loi


Caroline de Rauglaudre
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Titulaire du Diplôme d'Université Droit Animalier de Toulouse

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