Numéro 22Culture contemporaineLes Anges Célestes : prise de conscience antispéciste

Sabrina Haerinck15 janvier 20265 min

Comme indiqué par Peter Singer, philosophe australien, l’homme devient plus humain à partir du moment où il accepte de ne pas considérer son espèce comme la seule qui mérite attention et compassion. A ce moment-là, la cause animale devient un principe à défendre.

Personnellement, sans forcément avoir toutes les connaissances scientifiques, je n’ai jamais douté que les animaux non-humains aient des capacités cognitives, éprouvent des émotions et ressentent de la souffrance.

Investi en politique pour défendre la cause animale, je m’interroge sur le chemin de la prise de conscience pour les humains de ce concept afin de permettre une évolution sociétale.

À quel moment notre regard change-t-il sur les animaux. A quel moment, se rend-t-on compte que nous partageons les espaces et que l’espèce humaine a la responsabilité de respecter les équilibres naturels et les autres espèces vivantes avec qui nous partageons cette planète. Ce qui permet de sortir de l’anthropocentrisme, croyance qui place l’être humain au-dessus des autres espèces vivantes et qui mène à l’exploitation des ressources naturelles selon leur utilité ou leur impact sur les humains.

Pour ma part, c’est lors d’un voyage en Chine et au Tibet que le déclic a eu lieu. Après être passé par l’Amdo (Xiahe, Xining) et la Région Autonome du Tibet (Lhasa, Shigatsé et Gygantsé), je voyage dans la zone tibétaine du Kham dans le sud-ouest de la préfecture autonome tibétaine de Garzê qui se situe dans la région du Sichuan.

Je suis à Litang, commune à 4000 mètres d’altitude, une des villes les plus hautes du monde. Ici c’est les hauts plateaux, la vie est rude, l’économie est centrée sur le pastoralisme et l’agriculture. La communauté entretient un lien très fort avec le cheval et le yak. La province est souvent coupée du reste du monde l’hiver.

Les contacts ne sont pas des plus simples du fait de la barrière de la langue. J’arrive néanmoins à communiquer et à créer des liens. Après avoir appris qu’une personne était décédée dans la maison en face de mon hôtel, j’ai fait parvenir à la famille les quelques photos de chefs spirituels du bouddhisme tibétain qui n’ont accompagnée pendant ce voyage. En retour, la famille m’a invitée à assister aux funérailles du défunt.

Mon hôtelier est mon guide pour la cérémonie qui se fait sur les hauteurs de la ville. « Les Funérailles Célestes ou Tibétaines » est un rite funéraire sacré qui consiste à donner le corps du défunt aux vautours, appelés « Dakinis » ou « Anges Célestes » considérés comme des créatures sacrées, pour être mangé.

Il s’agit d’une coutume très codifiée qui a différents degrés de prestations, le corps des pauvres est simplement disposé sur les hauteurs des montagnes tandis que les riches se font découper et bénir avant d’être donné aux Anges Célestes.

J’apprends que cette invitation est un privilège car les Tibétains n’aiment pas la présence de curieux et que les femmes n’assistent pas à cette célébration. Mon hôtelier m’explique que sur ces hauts plateaux où les arbres sont rares, le bois est cher et les crémations ne se font que pour des personnalités de hauts rangs. Concernant les enterrements, cette pratique n’est pas utilisée car la température des sols ne permettant pas une bonne décomposition, ce procédé est source de propagation de maladies.

Ce rite est profondément ancré dans la culture tibétaine et en lien avec les croyances spirituelles et même environnementales. Dans la croyance bouddhiste, une fois la personne décédé, son corps n’est qu’une enveloppe qui doit aider l’âme du défunt à effectuer sa transition vers sa prochaine existence, reflétant le concept bouddhiste liés à l’impermanence de la vie, au cycle de la vie et de la mort.

La cérémonie débute avant l’aube. La procession se met en route jusqu’au site toute en entamant des chants pour guider l’âme du défunt à quitter sa maison. La dépouille est exposée et les moines exécutent des rituels et prières. De l’encens de genévrier est brulé afin d’envoyer le signal du début d’une cérémonie par la production d’une épaisse fumée blanche aux vautours. En voyant la fumée, ceux-ci viennent les uns après les autres.

Le « Rogyapas », ou briseur de corps est le maitre de cérémonie. Il coupe la dépouille  en morceaux, de même que les organes, alors que les os sont écrasés avant d’être mélangés à de la tsampa, une farine d’orge grillé.

Pendant ce temps-là, les rapaces venus en nombres sont posés au sol avec les ailes ouvertes pour se chauffer et faire sécher les plumes. Certains tentent des approches stratégiques vers le Rogyapas espérant attraper des parties découpées. Pour faire patienter les vautours, des proches de la famille se tiennent debout face aux oiseaux afin de les contenir. Cela donne un étrange ballet entre les volatiles et les humains.

Lorsqu’il a terminé de préparer, le Rogyapas donne le signal aux vautours qui se jettent sur les morceaux.

On perçoit comme un signe de bon augure le fait que les vautours mangent tout. Cela indique que le défunt n’a commis aucun crime de son vivant, ce qui facilitera son ascension spirituelle. Après ces rites, au nom de la famille du défunt, le Rogyapas,  se voit offrir de l’alcool et de la viande pour avoir effectué les funérailles. Il lui est cependant interdit de rendre visite à la famille du défunt, de peur que l’âme de ce dernier ne soit ramenée par lui à la maison, ce qui occasionnerait un malheur.

Cette offrande aux vautours est considérée comme un acte de compassion, de générosité ultime dans la mesure où elle permet d’épargner la vie des petits animaux que les vautours auraient chassés s’ils n’avaient pas été nourris. Cette action aidant ainsi d’autres êtres à survivre.

Dans cette pratique déroutante, au contact de l’intimité de ces personnes, j’ai pu saisir la complexité des rapports entre les vautours et les humains habitant ces espaces. Le fossé de nos différences culturelles n’était plus si important. Ne restait que le respect de la place de chacun dans un écosystème vivant mettant humains et animaux non-humains sur le même pied d’égalité.


Autrice de « Citoyenne à part entière, récit d’un coup du sort » édition Le Lys Bleu

lysbleueditions.com/essais-et-docs/temoignages-memoires-recits-de-vie/citoyenne-a-part-entiere-recit-dun-coup-du-sort


Sabrina Haerinck
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